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Mai 68 au Sénégal : la lecture de Mandiaye Gaye, écrivain et penseur

Par Irène Idrisse | Publié le 02/06/2018 à 16:42 | Mis à jour le 04/06/2018 à 01:27
Mai-68

Depuis longtemps Mandiaye Gaye éclaire ses lecteurs sur la vie politique du Sénégal. À compter de 1980 par ses chroniques publiées dans divers médias, à partir de 2010 par ses livres. Jeté en prison en 1965, à son de retour de l’alors URSS, enfermé par un régime « senghorien » sensible à la « menace communiste » que semblait représenter le parti auquel Mandiaye Gaye appartenait : le PAI  pour  Parti Africain de l’Indépendance, ne l’a pas refroidi. Hier sur le terrain, aujourd’hui, majoritairement par la plume, cet homme de combats et de lettres dénonce, démontre et suggère des pistes de solution quant aux maux gangrénant son pays. Le dernier livre de Mandiaye Gaye a pour titre: « Le leadership politique en question en Afrique ou quels leaders pour une Afrique qui veut avancer ? ». Un questionnement encore d’actualité.

Mandiaye-Gaye

Contrairement à ce que certains pensent, le mouvement de Mai 68 du Sénégal n’a pas été une excroissance de celui en France. Celui du Sénégal est né d’une situation concrète des conditions d’études, des étudiants de Dakar, qui étaient devenues insoutenables

Quelle était l'actualité du Sénégal en mai 68 ?

 

Le Sénégal venait de boucler ses 7 ans d’indépendance sous la direction de Senghor. Le pays était loin de la démocratie et la France y maintenait encore sa domination par personne interposée, sous la forme d’un néocolonialisme dans la mesure où ceux qui tenaient les rênes du gouvernement étaient bien des Sénégalais en chair et en os mais les ordres et décisions venaient de Paris. Telle était la situation de l’époque, en quelque sorte, une indépendance formelle, nominative.

 

Les évènements de Mai 68 sont survenus après avoir été couvés à travers des contestations sous diverses formes. L’actualité était dominée par un vent de contestation révolutionnaire extraordinaire non seulement au Sénégal, mais un peu partout dans le monde. Et, les principaux acteurs furent, en dehors des syndicats de travailleurs, le mouvement étudiant d’alors qui était très puissant et influent, comme il l’était en Europe et en Amérique également, ainsi que les partis politiques clandestins. Car, à cette époque, on voyait une absence totale de partis politiques légaux, parce qu’ils étaient tous dissouts, à telle enseigne que le Sénégal vivait dans une situation, de fait, de parti unique : seul le parti au pouvoir avait droit d’existence. Et les quelques partis qui existaient, étaient considérés comme illégaux et leurs militants étaient pourchassés et mis en prison, puisqu’ils tombaient sous le coup de la loi, notamment du délit de reconstitution de ligue dissoute. Résultat : leurs militants ne pouvaient pas publiquement mener leurs activités, au risque d’être arrêtés par la police. Par conséquent, les partis politiques ne pouvaient agir que dans la clandestinité, avec tous les risques que cela comportait.

Mai-68

Ainsi donc, à  l’époque, l’espace le plus favorable pour mener des activités à caractère politique, syndical et même culturel se trouvait être l’enceinte de  l’Université de Dakar. Par son statut d’Université encore française, en son temps, elle était protégée par les franchises universitaires. Donc, à moins d’une violation desdites franchises universitaires - ce qui était impensable - Senghor ne pouvait pas interdire les activités qui se menaient, dans le campus.

 

C’est ainsi que l’Université de Dakar était devenue le centre de confrontation d’idées, de débats politiques sur la situation de l’Afrique en général et des pays qui y avaient des étudiants

 

C’est ainsi que l’Université de Dakar était devenue le centre de confrontation d’idées, de débats politiques sur la situation de l’Afrique en général et des pays qui y avaient des étudiants. Elle offrait alors les opportunités pour y mener des activités, même politiques, n’en déplaisait à Senghor qui savait que l’Université de Dakar était un nid de l’opposition révolutionnaire à son régime.

Le mouvement étudiant contestataire prenait de l’ampleur chaque jour davantage, surtout lorsqu’il a fait jonction avec le mouvement élève. Il faut noter que la plupart des étudiants militaient déjà dans le principal parti dénommé Parti africain de l’indépendance (PAI) et d’autres dans des partis clandestins. Parmi les dirigeants du mouvement étudiant, certains, politiquement bien formés, étaient membres des directions de certains partis. Ce qui faisait que les mots de leurs partis étaient diffusés ainsi : ils circulaient dans le milieu estudiantin et pénétraient d’autres personnes qui n’étaient pas politisés. Les étudiants d’alors avaient une haute conscience politique à telle enseigne qu’ils étaient en mesure de poser des revendications justes et les défendre avec forts arguments à l’appui.

 

Les partis politiques clandestins qui étaient en majorité d’obédience marxiste-léniniste recrutaient parmi les étudiants, sans distinction de nationalité

 

Les partis politiques clandestins qui étaient en majorité d’obédience marxiste-léniniste recrutaient parmi les étudiants, sans distinction de nationalité. Senghor et son régime réactionnaire ne tolérait pas, du tout alors, tout ce qui avait trait au marxisme ou à la révolution en général. Pour lui, tous ces mouvements n’étaient que des subversifs téléguidés de l’étranger, notamment par les pays de l’Est (Moscou, Pékin, Cuba, etc.). À l’époque, beaucoup de pays africains ne disposaient pas encore de leur propre université. Donc, l’université de Dakar était le seul réceptacle accueillant l’essentiel des étudiants d’Afrique de l’Ouest et même d’ailleurs. Cet état de fait rendait le mouvement étudiant très puissant et doté d’une parfaite unité d’action et de cohésion.

 

Senghor prenait tous les étudiants contestataires, pour des communistes

 

La grève  était largement suivie quasiment par tous les étudiants. Le tout était mené dans le cadre et sous la direction de l’Union Démocratique des Étudiants Sénégalais (UDES), l’Union des Étudiants de Dakar (UED) plus les Unions Nationales des Étudiants Africains avec une direction constituée de fortes têtes et pleines, avec des militants à la base très déterminés pour obtenir satisfaction de leurs revendications ; ceci, face à un pouvoir réactionnaire et foncièrement anticommuniste. Senghor prenait tous les étudiants contestataires, pour des communistes. Et, il ne s’en cachait pas d’ailleurs et avait tenté de les mettre en mal avec leurs parents et les autorités religieuses, en les taxant, tout bonnement, d’athées, arguant ainsi qu’ils voulaient combattre la religion...

étudiants-Cheikh-Anta-Diop

Mais la situation ne faisait que s’aggraver. Surtout, lorsque la Centrale Syndicale des Travailleurs, l’Union Nationale des Travailleurs du Sénégal(CNTS) est entrée dans la danse, rejoignant ainsi la contestation du mouvement étudiant et élève, avec son mémorandum de revendications sociales. Elle entama aussi une grève, contre les conditions difficiles de vie relatives à la situation économique catastrophique du Sénégal d’alors. Le gouvernement était coincé et avait paniqué face à une situation dont il perdait le contrôle. Comme solution, il opta pour la répression des syndicalistes et des mesures disciplinaires à l’encontre des fonctionnaires et de certains étudiants. Les opérateurs économiques sénégalais étaient aussi remontés contre la présence massive des milieux d’affaire français ainsi que des expatriés inutiles qui contrôlaient encore l’essentiel de l’économie sénégalaise. Cette situation avait exacerbé et mécontentait beaucoup de sénégalais qui apportaient ainsi leur soutien à toutes les revendications aussi bien des étudiants que celles des travailleurs qui exigeaient la baisse des prix des denrées de première nécessité et l’augmentation des salaires.

 

Contrairement à ce que certains pensent, le mouvement de Mai 68 du Sénégal n’a pas été une excroissance de celui advenu en France

 

Contrairement à ce que certains pensent, le mouvement du mai 68 du Sénégal n’a pas été une excroissance de celui advenu en France. Celui du Sénégal est né d’une situation concrète des conditions d’études, des étudiants de Dakar, qui était devenues insoutenables. Mai 68 a été déclenché à la suite d’une préparation et d’une mûre réflexion des conditions d’études qui prévalaient à cette époque. Certes, par pure coïncidence, la période correspond avec le déclenchement de mai 68 en France.

 Mai 68

Résultat concret du mai 68 sénégalais ?

 

Il a imposé à Senghor de lâcher, également du lest, en procédant à des négociations séparées, tripartites entre les syndicats, le Patronat et les étudiants

 

Enfin, le dénouement de mai 68 a permis, au pouvoir de Senghor, de voir la réalité en face : le fait que les choses ne pouvaient plus continuer de la sorte. Il a imposé à Senghor de lâcher, également du lest, en procédant à des négociations séparées, tripartites entre les syndicats, le Patronat et les étudiants. Ensuite il s’en est aussi suivi une recomposition politique. Chemin faisant, il a fini par supprimer le système du parti unique de fait pour aboutir plus tard au fameux système de limitation des partis à  4 courants politiques : socialisme, libéralisme, communisme et conservatisme.

 

Finalement, Senghor a réussi à manœuvrer pour sauver son régime et même récupérer une partie de l’intelligentsia, du patronat et des syndicats, en les divisant. Il faut dire aussi que mai 68 a fait tache d’huile en Afrique, à travers les associations nationales des étudiants de l’université de Dakar.

 

Voilà, succinctement résumé, mai 68 au Sénégal.

 

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