Petite histoire du Palais Thott à Copenhague 1/4

Par Bénédicte Wagner | Publié le 20/12/2020 à 18:10 | Mis à jour le 20/12/2020 à 18:36
Photo : La façade de l'Ambassade de France au Danemark ©Ambassade-de-France-au-Danemark
Palais Thott Ambassade France Danemark

Abritant aujourd’hui l’Ambassade de France au Danemark, le palais Thott compte au nombre des bâtiments remarquables du patrimoine historique et architectural danois. Situé à un jet de pierre du célèbre canal de Nyhavn et de ses bords animés, il fête cette année le centième anniversaire de la présence française en ses murs, et le quatre-vingt-dixième anniversaire de son acquisition par la République française, le 1er janvier 1930.

À l’occasion de cet anniversaire, Lepetitjournal.com Copenhague vous propose de (re)découvrir l’histoire du palais Thott, dont les liens avec la France commencèrent à se tisser bien avant le début du XXe siècle. 

 

Nous publions ce dossier sous forme de série divisée en quatre parties.

Aujourd'hui : première partie.

 

 

Absolutisme et architecture en Europe

Tout débute sous une impulsion française : triomphant sous le règne de Louis XIV, le modèle de la monarchie absolue s’impose rapidement un peu partout en Europe au cours du XVIIe siècle. Au Danemark, le pouvoir absolu et la succession héréditaire au trône sont introduits par décret royal en 1660-1661, sous le règne de Frédéric III. Son fils, Christian V, accède au pouvoir en 1670 et c’est sous son égide que le quartier tout proche de l’actuel Nyhavn se voit transformé en place royale, Kongens Nytorv. Pour asseoir et légitimer son pouvoir, le souverain lance de nombreux projets architecturaux, dont l’ampleur, la grandeur et la richesse doivent refléter sa puissance. Plusieurs personnages illustres de la cour acquièrent les terrains qui bordent la nouvelle place pour y faire bâtir leurs palais, à l’instar d'Ulrik Frederik Gyldenløve. Fils illégitime de Frédéric III, il hérite d’une parcelle sur laquelle il fait bâtir, dès 1672, le palais aujourd’hui connu sous le nom de Charlottenborg. De même, le bâtiment qui abrite aujourd’hui l’Ambassade de France au Danemark fait partie de ces prestigieuses demeures sorties de terre à cette époque. Au fil des siècles et au gré des propriétaires, son aspect va changer pour refléter les goûts et les ambitions de ses occupants.

 

Brève histoire du palais et de l’évolution de son apparence extérieure 

Niels Juel et la fondation du palais : 

En 1665, l’amiral Niels Juel décide de faire l’acquisition de parcelles situées à l’angle nord- est de la place, parcelles voisines d’un édifice dont on sait qu’il était déjà propriétaire en 1661. En 1677, l’amiral s’illustre lors de la bataille navale de Køge, contre les Suédois. En guise de récompense pour ses hauts faits d’armes, il se voit octroyer une importante récompense financière, lui permettant d’entreprendre de grands travaux d’agrandissement de son palais de 1683 à 1686. Sa demeure constitue alors un exemple architectural typique du palladianisme hollandais, très en vogue en Europe du Nord. Tirant son nom de celui de l’architecte italien de la Renaissance Andrea Palladio (1508-1580), ce style se caractérise par un classicisme baroque, par une certaine forme de retenue, le goût de l’antique et de l’ordonnancement symétrique des façades - souvent rythmées par une alternance de pilastres inspirés des colonnes des temples grecs et d’ouvertures. Son répertoire tout à la fois sobre et harmonieux matérialise un idéal d'élévation par l’ordre et la raison - idéal alors indissociable de l’ascension des classes bourgeoises protestantes, qui prisent la mesure et ne souhaitent pas faire étalage de leur fortune.1 N’oublions pas que ce style palladien d’Europe du Nord trouve sa source en Hollande, où les activités de la bourgeoisie protestante sont florissantes.

Dans un premier temps, le toit du palais est recouvert de tuiles noires et les murs sont teintés de gris. Un tableau datant de 1749 présente quant à lui le palais habillé de peintures en trompe-l’œil qui imitent des pierres grises et joints blancs, tandis que la balustrade y figure peinte en rouge vif. Au fil du temps et des modes architecturales, le palais change de visage, les ornements qui le paraient un temps cèdent leur place à d’autres, qui seront eux-mêmes remplacés à leur tour.

 

Illustres propriétaires et (ré)aménagements

L’amiral Niels Juel ne sera que peu de temps propriétaire du palais, puisqu’il s’éteint en 1697. Le palais est alors vendu à la favorite du roi Christian V, Sophie Amalie Moth, qui le cède à son tour à son fils aîné, Christian Gyldenløve, né de son union avec le souverain. Christian Gyldenløve engage des travaux afin d’ajouter une aile supplémentaire, faisant pendant à celle de Bredgade. Les proportions de cette aile nouvelle différent néanmoins de celles des ailes d’origine, puisque la cour située à l’arrière empêche une construction de dimensions identiques. C’est dans cette nouvelle aile que Christian Gyldenløve aménage ses appartements personnels, aujourd’hui encore conservés tels qu’il les avait imaginés.

Si le palais n’appartient plus à l’amiral Juel, il demeure aux mains des membres d’un cercle très fermé : en effet, lorsque la première épouse de Christien Gyldenløve meurt à l’âge de dix-sept ans, ce dernier épouse en secondes noces la veuve du frère de l’amiral Niels Juel, Dorothea Krag. Christian Gyldenløve meurt à son tour en 1703. Sa veuve, qui garde le palais, se montre malheureusement fort dépensière et, en 1720, craignant que le palais ne doive être vendu pour rembourser les dettes de sa mère, son fils aîné, Christian Danneskiold-Samsøe, rachète le palais, qu’il met en location. Au décès de Christian Danneskiold-Samsøe en 1728, ses héritiers laissent le palais en location.

C’est à cette époque que les liens de la France avec le palais se forment, tandis qu’y séjourne Louis-Robert-Hippolyte de Bréhan, comte de Plélo, ambassadeur de France au Danemark, jusqu’en 1734 - date à laquelle il trouvera la mort à Danzig, combattant lors de la guerre de succession de Pologne aux côtés des partisans de Stanislas Leczinsky, père de Marie Leczinska, épouse de Louis XV.

 

Palais Thott Copenhague runddel Ambassade France au Danemark
Le runddel, bâtiment en demi-lune situé à l'arrière du palais, et sa façade rose © Ambassade de France au Danemark

 

En 1754, F.C. Danneskiold-Samsøe, lourdement endetté, se voit contraint de vendre le palais. C’est Anna Sophie Schack, animée par des projets de remaniement du bâtiment, qui s’en porte acquéreur. Un vent de modernité souffle alors au palais, qui se voit réaménagé de telle sorte qu’il convienne à la vie urbaine contemporaine et au goût de sa nouvelle propriétaire. C’est l’architecte français Christophe Joseph Vallois, également au service du souverain et de la noblesse danoise, qui dirige les travaux. L’ordonnancement des pièces du bel étage est modifié, l’aile de Bredgade est élargie et le bâtiment à colombages ajouté quelques années auparavant à l’arrière du palais est transformé en l’actuel runddel. Vallois quitte le Danemark en 1756, laissant les travaux inachevés. Le remaniement est néanmoins mené à bien vers 1757 ou 1758. C’est certainement Vallois qui fut également à l’origine de la décoration intérieure du palais, notamment des stucs ornant les plafonds - stucs qui subsistent encore dans l’aile Gyldenløve.

Après le décès d’Anna Sophie Schack, c’est Otto Thott qui, en 1761, achète le palais dont il restera propriétaire jusqu’à sa mort en 1785.

 

palais Otto Thott avant modifications
Le palais avant les modifications réalisées par Otto Thott
planche extraite de l’ouvrage de Thurah, Den Danske Vitruvius, 1746-1749

 

1 Voir l’article d’Ulla Kjær, « L’architecture au début de l’absolutisme danois (1675-1725) : Fredensborg et Marly », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [en ligne], 2012, mis en ligne le 19 décembre 2013, consulté le 30 novembre 2020
URL : http://journals.openedition.org/crcv/11933 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.11933

 

Vous retrouverez demain la seconde partie de l'histoire du Palais Thott. 

 

Bibliographie

* ALLOUCHE, Sabine, « Le « marbre feint » aux XVIIe et XVIIIe siècles », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [en ligne], 2012, mis en ligne le 19 janvier 2016, consulté le 30 novembre 2020
URL : http://journals.openedition.org/crcv/13643 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.13643

* La Bible de Jérusalem, trad. fr. sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 2000, 2015 pages

*  HAMILTON, Edith, La mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes, 1ère édition, traduit de l’anglais par Abeth de Beughem, Alleur (Belgique), Nouvelles Éditions Marabout, 1997, 450 pages

*  KJÆR, Ulla, « L’architecture au début de l’absolutisme danois (1675-1725) : Fredensborg et Marly », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [en ligne], 2012, mis en ligne le 19 décembre 2013, consulté le 30 novembre 2020
URL : http://journals.openedition.org/crcv/11933 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.11933

*  KJÆR, Ulla et TALBOT, Florence, Le Palais Thott / Des Thottske Palæ, Copenhague, Ambassade de France au Danemark, 2006, 84 pages

*  MERLE DU BOURG, Alexis, L’Histoire d’Esther [en ligne], Galerie Coatalem, Paris, 2012, 138 pages, consulté le 30 novembre 2020
URL : https://www.coatalem.com/images/catalogues/deTroy-FR.pdf

*  THURAH, Laurids de, Den Danske Vitruvius indeholder grundtegninger, opstalter, og giennemsnitter af de merkværdigste bygninger i kongeriget Dannemark, ... ; Le Vitruve Danois contient les plans, les elevations et les profils des principaux batimens du roiaume de Dannemarc, aussi bien que des provinces Allemandes, dependantes du Roi, avec une courte description de chaque batiment en particulier, Copenhague, Ernst Henrich Berlings, 1746-49, 2 vols.

 

Benedicte Wagner

Bénédicte Wagner

Après quelques années sur le marché de l'art et passionnée par toutes les formes d'expression artistique, je suis heureuse de vous faire découvrir mes trouvailles culturelles danoises.
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