Samedi 28 novembre 2020
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L’hypothèse du manuscrit perdu de Dreyer ou la précaution utile

Par Violaine Caminade de Schuytter | Publié le 07/10/2020 à 18:10 | Mis à jour le 15/10/2020 à 12:20
Manuscrit Carl Dreyer cinéma Danemark

En exergue au scénario de « Vampyr » (1932) figure cette recommandation écrite de la main du cinéaste danois en français : 

 

Manuscrit Carl Dreyer
Det Danske Film Institute 

 

Dreyer connaît bien le français (ce qui suscitera l’admiration du critique des Cahiers du cinéma à qui Dreyer tient à parler dans la langue des frères Lumière, lors d’un entretien en 1964 suite à la sortie de « Gertrud » à Paris) :

 

 

Cet appel à bonne volonté en cas de perte s’adresse à un passant lambda, non cinéphile averti, comme en atteste la perspective d’un bénéfice. On n’est pas à l’époque de l’ordinateur ni à l’ère du reproductible. Tout est manuscrit. Il faut imaginer Dreyer circulant avec cette liasse de papiers à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux car pour lui le cinéma est vital, ce n’est pas un loisir, encore moins une source de profit (il a vécu 30 ans dans un modeste appartement de Fredericksberg, on est loin du luxe tapageur d’Hollywood).

La quête cinématographique de Dreyer est sacrée, pas que pur professionnalisme, bien qu’il mette un point d’honneur à honorer ses engagements, à remplir la mission qu’il s’est donnée tel cette vieille femme malade qui est son interprète dans sa (seule) comédie « La Quatrième Alliance de Dame Marguerite » (1920) : « Soyez tranquille, je ne mourrai pas avant d’avoir terminé le film » lui avait-elle juré. Elle a tenu parole, reconnaît celui qui a fait confiance à cette femme. Pourtant n’est-ce pas ce même Dreyer qui raconte de façon apparemment désinvolte l’anecdote qui pourrait sembler de mauvais goût si elle n’était vraie selon laquelle le sujet de son film - « La Passion de Jeanne d’Arc » - aurait été tiré au sort parmi trois sujets proposés et que ce sujet l’emporta car il avait tiré l’allumette correspondante ?1

Pourquoi craint-on de perdre un texte écrit ? A cause de la somme de travail consacrée à son écriture ou bien parce qu’il contient une indiscrétion, risque de compromettre une réputation ? Mais dans le cas d’un scénario destiné à donner source à un film, le problème ne réside pas dans cette divulgation, officiellement consentie (à moins que le scénario ne soit volé, autre éventualité romanesque). Non pas que Dreyer n’ait rien à cacher. Au contraire ! Il a un secret, bien gardé tout au long de sa vie, celui de ses origines, qui perce pourtant dans ses films. Mais le cinéma justement, tout en dissimulant et en offrant un exutoire à une souffrance personnelle, lui fut l’occasion d’accéder à une universalité. Dreyer était un enfant naturel abandonné par sa mère, morte d’un avortement deux ans après sa naissance. « Le maître du logis » pour reprendre le titre d’un de ses films n’avait pas jugé bon de reconnaître son bâtard. Et Dreyer n’aura de cesse de fustiger l’intolérance d’une société hypocrite tout en plaidant pour la pitié face au supplice maternel enduré.

Perdre un manuscrit sans pouvoir l’incarner par un film, n’est-ce pas perdre sa création, ce dont l’inspiration a accouché avec mal, n’est-ce pas (toutes proportions gardées) un peu comme ne pouvoir élever sa créature, l’enfant à qui on n’aurait fait que donner la vie sans lui prodiguer les soins nécessaires ? Cette perte du scénario est envisagée sèchement par Dreyer, comme un fait qu’on enregistre sans donner libre cours à l’émotion, ce n’est pas le lieu et on ne s’attend pas à une lamentation de la part d’un cinéaste si austère et rigoureux. Ce type de demande est de surcroît conventionnel et ne donne pas lieu à épanchement. C’est l’efficacité persuasive qui est visée d’où le laconisme d’une formulation très banale. Mais le motif de la perte n’est pas que rhétorique. Sous la haute protection d’un « si », heureusement virtuel, elle est plus qu’une précaution d’usage ici, la matérialisation d’un fantasme de dépossession identitaire. Le spectateur du film qui entre dans l’univers fantastique de Vampyr s’expose, lui, à perdre sa raison, le temps d’une expérience esthétique déroutante.

Car le scénario n’est pas tout, ne semble qu’une étape qui jalonne le parcours menant à l’achèvement d’un film et c’est en cela que Dreyer est moderne. Lors du tournage de Vampyr, une prise de vue se révèle grise par accident. Il va alors choisir de reproduire volontairement ce résultat défaillant car cela correspondait en fait au style qu’il était en train de chercher !

 

De Dreyer à Chabrol en passant par la rue des Marronniers (Paris XVIème arrondissement)

Dreyer est admiré des réalisateurs de la Nouvelle Vague, de Godard bien sûr mais aussi des autres, dont Chabrol qui, comme en témoigne sa compagne de l’époque Stéphane Audran, l’emmenait voir les films du maître danois. Ils ont vécu rue des Marronniers 2. Coïncidence : l’adresse du manuscrit de « Vampyr » où contacter Dreyer est dans la même rue. Le hasard, décidément, veut que, comme le professe « Les Enfants du paradis » (1945) de Carné, Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme eux d’un si grand amour, en l’occurrence celui du cinéma !

Qu’eût fait Chabrol si de façon providentielle il avait eu entre les mains ce beau gage de cinéma que constitue ce précieux scénario ? « Va savoir ! », comme dirait un autre compagnon de la Nouvelle Vague, Rivette, selon le titre d’une de ses comédies ! Probablement il aurait aussitôt restitué sa trouvaille à l’auteur de façon honnête et scrupuleuse bien qu’il eût été à son heure moins regardant sur la moralité, et pût s’improviser imposteur en pratiquant de faux autographes de gens célèbres à l’occasion pour quelques sous ou plus sûrement par goût potache de la supercherie !

Quant à votre humble serviteur, il a trouvé dans une librairie d’occasion de la rue des Ecoles - de celles qui font la réputation du Quartier latin ce petit livre de Chabrol - et de François Guérif - « Comment faire un film » portant cette émouvante recommandation d’un inconnu :

 

Dédicace Chabro Dreyer

 

Pourquoi ce cadeau si personnel se retrouve-t-il dans l’anonymat d’un bac à livres offert à la curiosité du premier passant ? On aimerait que ce fût à la faveur d’un cambriolage (mais qui aurait l’idée saugrenue de voler des livres à notre époque ?) plutôt qu’en raison d’une brouille ou plus vraisemblablement d’une mort. Cette confiance paternelle était-elle trop accablante, lourde d’attentes et d’espoirs si bien que le fils n’aurait su ou pu y répondre ?

De Dreyer, cinéaste accompli, à cet obscur « Ilan », un lien existe : l’amour du cinéma et le désir de reconnaissance. Il ne reste plus qu’à envoyer ce message dont on est dépositaire comme une bouteille à la mer dans l’océan numérique : je suis prête à rendre au destinataire de cette dédicace ce bien qui lui appartient...sans récompense ! Qu’on ait des comptes à régler avec un père absent (Dreyer) ou un père (trop ?) aimant (le mystérieux Ilan), on n’est pas à l’abri de malentendus ni d’égarements. Mais si le père de Dreyer avait cru en son génie comme celui d’Ilan en son rejeton, il l’aurait reconnu à sa naissance mais c’est nous alors qui aurions peut-être été privés de ses films... Beaumarchais faisait dénoncer à son valet Figaro dans une autre pièce que « Le Barbier de Séville ou La précaution inutile » ceux qui se sont donné « la peine de naître et rien de plus. » Dreyer critique implicitement ceux qui se sont donné la peine de « faire » naître et « rien de plus ».
Dreyer après l’avant-première de « Gertrud » est filmé à Paris quittant le cinéma en remettant son chapeau, partant seul. Mais la solitude n’est-elle pas le lot commun des artistes, aux antipodes des mondanités qui peuvent entourer la connaissance de leur oeuvre ?

 

1 « Entretien avec Carl Theodor Dreyer » in La Politique des auteurs, Petite anthologie des Cahiers du cinéma, 2001, p. 253.

2 Claude Chabrol, Par lui-même et par les siens, Stock, 2011, p. 158.

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