Rayonnement en déclin, l’air de rien, fin de la version française du site Kongehuset

Par Clément Renisio | Publié le 09/12/2021 à 18:30 | Mis à jour le 10/12/2021 à 09:30
Photo : ©Clément Renisio
Le rayonnement du français est en déclin au Danemark avec pour exemple le site de la maison royale dont la version française a été arrêtée.

Au Danemark, il n’est un mystère pour personne que la France, sa langue, sa culture et son esprit marquent en profondeur depuis plus d’un demi-siècle, le quotidien et les échanges au sein de la famille royale. Cinquante-quatre ans que Daisy la bien aimée, femme de culture et d’esprit, personnalité forte et originale, éprise d’art et de littérature, de voyages, de dialogue interculturel et de cigarettes, jeta son dévolu sur un jeune aristocrate du Bordelais, lui-même féru de belles choses.

 

Représentant contrarié d’une certaine forme de flamboyance latine tamisée d’ancien régime, amoureux du vin, sertisseur de vers à ses heures perdues, collectionneur de masques et d’objets orientaux en jade, le prince Henri était également désireux d’occuper sur la scène publique, un rôle officiel plus valorisant que celui de consort, titre dévolu par le protocole et jamais remis en cause par son épouse. Il ne s’en cachait pas n’a jamais hésité à le faire savoir autour de lui.

 

Sa personnalité et son tempérament en absolu décalage avec l’esprit des lieux le rendirent extrêmement impopulaire. Totalement incompris, pour ne pas dire méprisé des Danois, qui sans doute voyaient en lui un prétentieux éloigné de leur monde, un parvenu à la verve amphigourique, un arrogant qui préférait Roland Garros au stade de Brøndby, le Pessac-Léognan à la Tuborg, et les Gobelins aux fléchettes, Henrik a connu ses petits moments de solitude. Par ailleurs, les Danois ne lui pardonnèrent jamais sa maîtrise approximative et peu allègre de leur délicieux idiome. Combien de fois, à titre personnel, ne m’a-t-on pas affirmé au détour d’une conversation : « Tu parles bien mieux danois que le Prince Henrik ! » ? Des dizaines de fois ! Comme si la barre, le maître étalon linguistique était, de toutes façons, placé extrêmement bas pour les francophones... Étrange compliment saupoudré d’une bonne dose de défiance. « Et en plus, il réclame un titre particulier celui-là ? Et puis quoi encore ! » auraient sans doute déclaré des Danois sondés pour un micro- trottoir dans les années quatre-vingt-dix.

 

On notera qu’il est peu probable qu’un Danois installé en France depuis des années et maîtrisant bien la langue reçoive le compliment suivant : « Ah mais ça alors, quel plaisir ! Vous parlez bien mieux le français que la reine Marguerite de Danemark ! » Exception culturelle danoise peut-être.

 

S’il ne fait à mon sens aucun doute que le prince Henri a massivement investi les chemins de sa vie intérieure, gageons que l’homme n’a pas laissé ses compatriotes d’adoption totalement indifférents. Voyez plutôt : Ce dernier n’a jamais été aussi populaire que depuis sa disparition en 2018 ! L’absence fait réfléchir.

 

Plus sérieusement, l’homme et l’histoire de sa vie marquent sans doute un véritable tournant dans la rencontre entre le Danemark et la France. Il a donné au royaume deux héritiers totalement imprégnés de notre langue et très épris du pays de leur père. Le cadet, Joachim, marié à une Française, réside d’ailleurs depuis quelques années en famille à Paris. Durant plus de cinquante ans, Henri a accompagné l’intimité de la reine par le truchement de la langue de Molière. Marguerite, déjà diplômée d’une licence de lettres obtenue à la Sorbonne, traductrice à quatre mains de Simone de Beauvoir (les deux mains restantes n’étant autres que celles de son époux) a pu polir, raffiner et magnifier son rapport au français, dans la pratique du quotidien. Et notamment au cours des longs étés passés en famille dans la très belle propriété viticole du Château de Cayx, achetée et rénovée par le couple. Une langue qu’elle maîtrise donc à la perfection, et quasiment sans accent.

On se souvient encore du très beau et très émouvant discours prononcé par la reine dans la grande salle des fêtes du palais de Christiansborg, préambule au dîner qui couronnait en grande pompe (robes de gala, breloques et smoking de rigueur) les deux jours de visite d’État historiques effectués par le chef des gaulois réfractaires en août 2018. Les spéculations étaient alors allées bon train au sein de la presse spécialisée et les commentateurs royaux en duplex de leur plateau, gratifièrent les téléspectateurs de leur petit pronostic avant que le monarque n’ouvre les agapes.

 

- Morten Jensen : « Oh, la reine devrait bien glisser quelques mots en français pour commencer, eu égard à son hôte, et puis elle rebasculera immédiatement vers le danois ! »

- Svend Petersen : « Il est effectivement peu probable qu’elle prononce beaucoup plus qu’une simple phrase de bienvenue en français, l’immense majorité des invités (comprendre les autres têtes couronnées scandinaves, les nombreux membres de leurs familles et l’aéropage de notables présents) ne maîtrisant pas cette langue ».

- Ingrid Hansen : « Peut-être s’exprimera-t-elle en langage des signes ! » Ricanements en cascade...

 

Et là, patatras ! À la surprise générale, la reine, magnifique, se lance dans un quart d’heure de bravoure en français. Elle commence en douceur, presque un peu conformiste, à remercier l’actuel locataire de l’Élysée de sa visite, évoquant essentiellement celles de ses prédécesseurs voici fort longtemps, et réaffirmant la solidité des liens qui unissent les deux pays. Elle se félicite de la très belle organisation du séjour de son homologue républicain et des sympathiques échanges noués en coulisses avec ce dernier.

 

Puis, c’est une mise sur orbite, lorsqu’enfin, la réalité du vécu et de l’intime balaie les paroles protocolaires, permettant au cœur d’exprimer sa vérité. Clap de fin sur l’ouverture d’opérette. Majestueuse et élégante, elle évoque entre les lignes et dans une langue parfaite, le bonheur stellaire que la France a donné à sa vie et à sa famille, la joie que son art, sa civilisation et sa culture ont procuré à son existence. Bien sûr, elle mentionne tendrement son défunt mari, leur passion commune pour son pays d’origine, l’amour du sud-ouest natal, la gentillesse et l’hospitalité des gens du coin, et le magnétisme grisant de cette terre où poussent la vigne et les alexandrins.

Elle mentionne avec beaucoup de fierté la toute récente publication des œuvres intégrales de Søren Kierkegaard dans la bibliothèque de la Pléiade, qu’elle présente comme le panthéon des écrivains, entre Kafka et Kundera, ordre alphabétique oblige. Elle continue ainsi plusieurs minutes, se racontant à travers la tendresse, l’amitié et la passion qu’elle voue à la France, puis se rassoit, souriante et émue. Applaudissements nourris ! Parterre d’invités visiblement dubitatif, désarçonné peut-être, journalistes spécialisés bouche bée. Personne ou presque n’a évidemment rien compris à ce qui vient d’être dit. Il n’est pas à exclure que l’évocation d’une série Netflix eut probablement généré davantage d’adhésion.

Le président français lui répondra par un discours aimable, élégant, et pour tout dire fort bien écrit. Les convives trinquent et passent à table.

Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, en fait. Eh bien voilà, j’ai tout récemment fait une petite découverte, infime et parfaitement anecdotique, j’en conviens, mais qui a suscité en moi une certaine tristesse.

 

À l’occasion d’une récente et hasardeuse pérégrination sur le site internet de la monarchie danoise, tout fraîchement remanié à des fins évidentes d’user friendliness, de responsiveness et de social media compatibilty faisant cruellement défaut à la précédente mouture (2016), j’ai réalisé qu’un autre aspect de la plateforme avait été actualisé pour répondre aux impératifs du temps présent.

Le site Kongehuset.dk introduit en 1999, présente les différents membres de la famille royale, en dresse les biographies, et propose un riche inventaire iconographique des propriétés, œuvres d’art, objets et collections personnelles des souverains danois. Peut-être, de son vivant, le Prince Henri gardait-il un œil sur les publications, les illustrations et la structure de la plateforme. Je n’en sais rien. Toujours est-il que le site, et ce dans toutes les versions que je lui ai connu depuis plus de dix ans, était disponible en trois langues : danois, anglais et français.

 

Eh bien, j’imagine que vous me voyez venir. Oui, c’est bien ce que vous pensez. Les administrateurs du site ont finalement déterminé, mesures implacables des trafics et Google Analystics à l’appui, que la langue française n’avait plus aucune raison de figurer sur le site officiel de la monarchie danoise. Si le prince Henri a droit à son sa petite section In memorium, la langue qui était la sienne a totalement disparu, comme une fonction, un paramètre informatique effacé de la nouvelle actualité monarchique digitale.

Alors, je vous l’accorde, c’est un signe minuscule et anecdotique. Mais c’est peut-être aussi un énième signe, de ce qui m’apparaît à moi comme un déclin réel, majeur, continuel, de l’influence et du rayonnement français à l’international. Cette suppression de l’une des trois langues historiques du portail officiel de la monarchie danoise à l’heure de Twitter et Instagram: comme une idée ou une personne qu’on écarte, parce qu’elle n’a plus véritablement d’importance. Quantité négligeable dont on a mesuré, quantifié et pris acte de l’inutilité en pressant la touche Delete. Circulez, y’a rien à voir.

 

Je dois avouer que ce constat m’a fait un peu de peine. Mais comme je préfère l’action aux regrets éplorés, je n’exclus pas de proposer mes services de traduction au service communication de la maison royale, afin que revive notre langue sur cette prestigieuse vitrine digitale, hier encore si francophile.

 

 

 

Clément Renisio Petit Journal Copenhague Danemark

Clément Renisio

Parisien d'origine, je vis à Copenhague depuis dix ans. En couple avec une architecte franco-danoise, j'ai travaillé dans différents secteurs, parmi lesquels ceux du luxe, du marketing digital et du tourisme. Je suis père de deux enfants.
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