La sirène de glace ou comment se réchauffer à la flamme du hasard

Par Violaine Caminade de Schuytter | Publié le 13/12/2021 à 18:00 | Mis à jour le 13/12/2021 à 18:00
Photo : ©Violaine Caminade de Schuytter
sculpture galce femme allongée Copenjague Thomas Talvard

Où l’on confirme un remède hivernal pour lutter contre la déprime saisonnière et où l’on rencontre au choix : un sculpteur ou un prof de maths.

 

Il y a des jours où tout va mal, ça commence par l’impossibilité de sortir de son lit, anéanti par un mal de tête tenace dont on sait qu’il va mettre des heures à vous lâcher en dépit des tentatives d’apprivoisement et des divers médicaments ingurgités. Ça se poursuit par une flopée de mauvaises nouvelles, rien de grave. Même le spectacle de la neige tombée pendant la nuit, découverte par la fenêtre, ne suffit pas à redonner des ailes. Bien qu’on sache qu’on soit bien loti et qu’on ne doive en rien se plaindre de son sort, on se sent d’humeur à tordre le cou à la première personne vous incitant à se réjouir. Afin de sauver une journée consacrée à amadouer le mal on consent à écouter une émission qui se révèle insipide sur le fait d’ « accepter », …car, quoi qu’en pense le lecteur on est quand même de bonne volonté, prêt à s’amender et à se conformer à tout bon conseil pour aller mieux…. Emission dans laquelle l’autoproclamée experte en développement personnel tente de persuader son auditeur à grand renfort de répétitions de « lâcher prise ». A force d’écouter le mot « accepter » susurré à tout bout de phrase, on donnerait bien un petit coup de massue à celle qui prône cette sagesse de la résignation. Mais moins barbare, on se contente de lui couper le sifflet. Excédée par cette méthode coué, on tente de renouer avec ses propres petites habitudes positives pour se remettre dans le bain de la bonne humeur, ou tout simplement de la vie. Alors on prépare son sac à dos, une serviette, un maillot, un thermos. Destination : l’aire de baignade devant le Marriott. Le bus passe et on ne le manque pas, bon début ! On repense à l’expo calamiteuse vue au Musée national sur les Vikings le week-end précédent, qu’on est presque gênée d’avoir imposée au visiteur ami. Elle comprenait entre autres un film ni fait ni à faire sur une expédition d’un viking dont, en plus, on n’a pas retenu le nom alors qu’il est revenu bredouille après n’avoir rien trouvé (il rêvait d’atteindre Rome). Des panneaux élaborés par un autre expert en développement personnel ne valaient pas plus le détour : on apprend sur l’un d’eux intitulé « at home and abroad » que les scandinaves voyaient le fait de voyager et de s’installer ailleurs comme une opportunité (jusqu’ici tout va bien), mais (c’est là que cela se gâte) était ajoutée cette hypothèse : « probablement aussi celle d’échapper aux contraintes sociales et familiales de la vie chez soi ». Ecrit noir sur blanc (expatriés, ne lisez pas). Vive le travail d’historien ! Pour un peu je pourrais presque en conclure que mon mari en déplacement professionnel prolongé à l’autre bout du monde est un viking qui s’ignore ! L’expo apprend aussi qu’on pouvait tomber d’un bateau parmi les nombreux périls affrontés et périr. D’aucuns trouveront obscène de se baigner de son plein gré dans l’eau froide hivernale par pur plaisir comme je le fais quand d’autres, acculés, valeureux Vikings d’antan ou pauvres hères contemporains tout aussi courageux se noient. Et ils auront raison. A retrousser ses manches, il vaudrait mieux que ce soit pour œuvrer à quelque chose d’utile plutôt qu’à tourner en rond et patauger dans la petite aire délimitée en face du Marriott. Les baigneurs  de la saison ne sont pourtant pas des  baigneurs du dimanche, ils sont résolus, décidés, pas d’état d’âme, on se trempe et on ressort (presque) aussitôt. Chacun apprécie d’être adoubé par ses pairs par un sourire complice, une parole encourageante. On se croirait pour un peu appartenir à la confrérie des descendants de Vikings, tout étranger qu’on soit. Mais en ce premier jeudi neigeux de novembre, les signaux sont rouges, baignade déconseillée. Je m’apprête donc docilement à faire marche arrière. Adieu Rome, baignade…La femme du Viking déclare forfait. C’était sans compter sur la magie du hasard. Car m’attend un peu plus loin sur la rive un autre spectacle que ceux qui se rhabillent plus ou moins hâtivement : une jeune femme allongée tranquillement sur le dos, regardant, appuyée sur ses coudes, l’horizon qui change de couleur au crépuscule. Aux côtés se dresse un danois qui met encore la main à la pâte. Bien maladroitement je l’interromps, alors qu’il peaufine son œuvre.

 

Thomas Talvard et sculpture en glace
Thomas Talvard et sa sirène ©Violaine Caminade de Schuytter

 

Sculpture glace coucher de soleil Copenhague hiver
lumières du crépuscule et la sirène ©Violaine Caminade de Schuytter

 

Il a mis un peu plus d’une heure déjà à donner jolie forme à cette boule de neige. Je m’étonne de son absence d’accent. Et pour cause il est français ! Il s’appelle Thomas Talvard et est là depuis plusieurs années. Et quand il ne bondit pas aux premiers flocons de neige pour aller créer une sirène de glace vouée à disparaître, il donne des cours particuliers de programmation et de maths. Je décide après qu’il a tiqué en apprenant que je me laissais arrêter dans mes velléités de baignade par un simple clignotement, rouge il est vrai, de me raviser et de me jeter à l’eau, stop ou pas, baignade revigorante comme à chaque fois. Et curieusement, ce n’est qu’un long moment après que j’ai eu subitement une illumination. En effet toute à « ma » sirène (façon de parler), j’en avais oublié que justement je suis depuis quelques temps à la recherche d’un prof. de maths (pas pour moi car dans ce domaine voilà belle lurette que j’ai jeté l’éponge, « acceptant » sans coup férir cette fois mon dégoût de cette gymnastique abstraite !). Rencontre providentielle donc ! J’ai au bout du compte bien fait de vouloir prendre le contrepied de ma diseuse de répétitions et de refuser de me plier au joug du mal de tête durable. Tout le monde sait qu’à notre époque s’il est un type de prof que tout le monde s’arrache c’est bien cette catégorie. En tout cas, pour moi fin du casse-tête ! Au cours de la journée on aura donc vogué d’un état d’âme à l’autre, de la morosité au contentement par la baguette magique d’un sculpteur de statue éphémère qui nous a attirée sur notre rive familière (le quai du Marriott et non celui des maths dont nous n’avons pas la bosse). Non la journée ne fut pas blanche en définitive. Chute de neige et de moral, passager seulement car, morale de l’histoire, il n’est jamais trop tard pour prendre un bol d’air frais, faire quelques brasses, dégoter l’introuvable, prendre un bain de soleil couchant par sirène interposée…Pour suivre les exploits de Thomas Talvard, rendez-vous l’été à Svanemøllen où il se livre à des jeux de sable qui, nous n’en doutons pas, rivalisent avec ses sirènes ou autres créatures hivernales.  Puisque celle-ci n’est déjà plus que de l’histoire ancienne en raison de la fonte des neiges, on peut aussi passer par la Glyptoteket pas loin saluer la sirène de pierre réalisée par Anne-Marie Carl-Nielsen, femme du compositeur Nielsen dont on apprend qu’ils ne négligeaient pas l’activité physique pour combattre les sautes d’humeur. On dirait des conseils d’hygiène comme d’autres pratiquent du placement de produit. A croire que le bon sens danois se propage d’expo en expo. Je laisse le lecteur tirer un exercice de mon récit déboussolé : sachant que la probabilité de rencontrer dans la rue un prof de maths parlant français en allant se baigner est égale à zéro etc.

 

sculpture en glace femme allongée Copenhague Thomas Talvard
©Thomas Talvard

 

sculpture glace femme Copenhague Thomas Talvard
©Thomas Talvard

 

sculpture en glace femme allongée Copenhague nuit Thomas Talvard
©Thomas Talvard

 

 

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