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Sirènes dans The master de Paul Thomas Anderson

Par Violaine Caminade de Schuytter | Publié le 11/03/2022 à 06:00 | Mis à jour le 03/05/2022 à 21:58
Photo : capture d'écran Freddie et la sirène
Freddie et la sirène dans le film The Master

Retour sur The Master, un film du réalisateur américain de Phantom thread (2017),  alors que son dernier film, le beau Licorice Pizza (2021), romance émouvante, était récemment sur les écrans de Copenhague.

 

Dans le film passionnant et dérangeant The Master (2012), Freddie Quell (Joachin Phoenix à fleur de peau comme toujours, tel un maudit James Dean moderne), vétéran de guerre devenu alcoolique et violent, tombe sous l’emprise d’un maître à penser Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), gourou d’un mouvement sectaire nommée La Cause. Cet homme charismatique profite des fragilités affectives de ceux qu’il enrôle pour les rendre dépendants en leur apportant une autorité qui leur fait défaut et en comblant leurs failles. Sous couvert d’exercices censés les libérer de ce qui les entrave, le maître, dont le portrait est complexe, s’immisce dans leur for intérieur et les hypnotise jusqu’à les priver de leur conscience personnelle. L’image ci-dessous montre aussi qu’il occupe trop de rôles dans la vie de ceux qu’il a subjugués. Il est en effet non seulement un ami mais aussi un substitut paternel et en outre maternel  puisque le héros  y est filmé derrière une fenêtre tel un fœtus dans le ventre de sa mère : l’attache de la lampe au plafond en arrière-plan représente en effet visuellement une sorte de cordon ombilical.

 

Film The Master
Capture d'écran du film The Master - Freddy enfermé 

 

C’est ce lien toxique qu’il va donc falloir couper. Le héros de The Master parce qu’il ne peut s’empêcher d’être un trublion enclin à diverses transgressions ne rentre pas complètement dans le rang cependant. Et cette entorse à toute norme imposée faisant de lui un indécrottable inadapté lui est en définitive bénéfique. Sans tout dévoiler de la fin marquée du sceau d’une rencontre avec une femme réelle, contentons-nous de le montrer aussi filmé aux côtés d’une sirène de sable. C’est dire - peut-être - que le héros sculpte désormais lui-même ses rêves sans s’en remettre aux mains d’un imposteur, abusant de son pouvoir mal acquis pour inventer de faux destins à ses adeptes et cherchant d’improbables clés dans un passé imaginé, n’hésitant pas à recourir aux ressources maléfiques des sirènes ensorceleuses : le chant (car c’est surtout lui la créature dangereuse et non le tas de sable inoffensif en question, à moins que son pouvoir ne soit qu’à la mesure de celui qu’on lui prête). Avec la femme avec laquelle Freddie noue cependant un authentique rapport d’égalité, le protagoniste  peut enfin passer de l’autre côté du miroir en mimant l’ascendant et les manières du Maître. Le lien établi n’est plus alors un rapport de pouvoir mais une relation ludique où chacun garde alors sa libre place. Cette parodie finale du charlatan à laquelle il se livre l’affranchit alors d’une soumission aliénante   et le rend apte pour finir à composer avec sa précarité : s’en remettre ultimement aux bras de cette sirène de sable pourrait suggérer qu’il échappe à la mainmise du gourou, dont le succès terrible se trahissait dans l’inhumanité froide d’un grand bureau affichant avec ostentation sa puissance. « Bel endroit ! » commentait avec une pointe de perplexité le héros en y pénétrant, reçu tel l’enfant prodigue qu’il ne veut ni ne peut pas être finalement.

 

film The master
capture d'écran du film The Master - le bureau 

 

 

Il finit par renoncer à la sécurité affective offerte, préférant sa liberté dont le prix à payer peut être la solitude. Le plan qui le filme quittant le giron du maître le montre tel une petite  silhouette  écrasée par le cadre naturel qui l’entoure.

 

film The Master
capture d'écran du film The Master - le départ 

 

Mais tout à la fois figure maternelle et forme très sexuée, cette sirène de sable dévoile aussi l’incapacité du protagoniste à s’engager dans une relation durable, en butte à la nostalgie d’un idéal de fusion évanoui.

 

Paul Thomas Anderson n’infantilise pas son spectateur contrairement à ce que fait aussi le Maître avec son disciple et la mise en scène du cinéaste vise au-delà de la séduction à susciter un dialogue avec nous et non à seulement nous imposer une vérité. C’est aussi une des leçons paradoxales de l’ambiguïté du dénouement entre régression et progrès, perdition et salut : il nous incombe d’interpréter l’évolution du héros, ce que le metteur en scène se refuse à faire, ne tranchant pas pour nous.

 

N’hésitez pas aussi à aller voir Licorice Pizza pour découvrir une autre sirène réelle et ô combien plus touchante que toutes ces actrices formatées par la mode hollywoodienne. La jeune actrice débutante, chanteuse du groupe dont le cinéaste réalise des clips, y incarne une merveilleuse jeune femme offrant au spectateur une fraîcheur vraie et non les seuls mirages d’une illusion cinématographique.

 

 

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