Adjani, jadis : une Ondine éperdument romantique

Par Violaine Caminade de Schuytter | Publié le 22/05/2022 à 18:30 | Mis à jour le 23/05/2022 à 12:55
Photo : Capture d'écran Isabelle Adjani les yeux fermés
Isabelle Adjani dans Ondine

A l’origine il y a Ondine de La Motte-Fouqué, ce merveilleux conte romantique d’une ondine devenue femme, publié pour la première fois en 1811. On rêverait de feuilleter l’édition de Corti illustrée naguère par Valentine Hugo de 19 lithographies à l'occasion du centenaire de la mort de la Motte-Fouqué, en 1943. La nôtre (édition La sixaine), plus austère est sans images.

Avis aux intéressés : l’œuvre est en accès libre sur internet.

 

 

Un conte, source d’inspiration : infidélité revue !

L'influence du conte de la Motte-Fouqué est évidente sur La petite sirène (1837) de Hans Christian Andersen mais elle s’exerce aussi sur d’autres dont la pièce Ondine de Jean Giraudoux, créée en mai 1939 au théâtre de l’Athénée à Paris dans une mise en scène de Louis Jouvet avec Madeleine Ozeray dans le rôle-titre, lui s’étant octroyé le rôle du chevalier.

 

 

Ozeray Harcourt
Madeleine Ozeray ©Commons wikimedia 

 

Celle-ci, compagne du metteur en scène, aura peu après une liaison avec Max Ophüls quand, fuyant le nazisme, ils se retrouvent en Suisse à l’occasion d’un projet de film de L’Ecole des femmes puisque la censure interdisant de travailler librement en France, Jouvet était parti en tournée dans le pays voisin avant de rejoindre l’Amérique latine. Max Ophüls. Rappelez-vous, le futur réalisateur de Madame de… (1953), magnifique film où Danielle Darrieux en inoubliable Louise répète « Je ne vous aime pas, je ne vous aime pas » pour s’en persuader afin de fuir l’amour du si charmant Vittorio De Sica (et on donne sans vergogne toute l’œuvre cinématographique de ce cinéaste, le beau « Voleur de bicyclette » compris, pour son apparition dans ce film). Mais Ondine n’a pas l’âge de l’égarement. Elle est jeune fille et non femme qui a un rang à tenir, des bienséances à respecter, comme Madame de. En matière de convenances, la petite héroïne de La Motte-Fouqué n’est pourtant pas très recommandable, ayant un franc parler qui n’est pas du goût de tous. « Indocile », « mutine » : autant d’adjectifs utilisés pour évoquer son insolente liberté.

Le conte narre l’histoire d’une créature fabuleuse « en quête d’une âme » (vaste  programme !), trouve-t-on résumé ici ou là : pour l’acquérir, cet esprit des eaux doit se vouer à l’amour d’un mortel et donc à son infidélité susceptible d’être punie de mort par le roi des ondins ; l’histoire raconte donc le mal que l’on se fait en voulant vivre pleinement la condition humaine dans une langue simple qui exalte la pureté des sentiments. Car Ondine est pétrie d’absolu. Il faut dire que l’écrivain allemand passe sous silence le prosaïque, le banal dans lequel les humains qui ne sont pas du monde des ondins  sombrent inévitablement. L’art de l’ellipse permet de sauter ce qui gêne l’idéalisation. Son narrateur ne s’appesantit en effet pas sur ce qui gâte l’histoire d’amour.

 

« Celui qui écrit cette histoire, parce qu’elle émeut son cœur et l’intéresse, et qu’il espère que ses lecteurs éprouveront les mêmes sentiments, leur demande encore une faveur, c’est de lui pardonner s’il glisse légèrement sur une époque assez longue, et s’il ne dit qu’en général et en assez peu de lignes, ce qui s’est passé journellement pendant ce temps. Il sait fort bien qu’un écrivain habile pourrait développer avec beaucoup d’art et pas à pas, comment il arriva que le chevalier Huldbrandt commença à se détacher de sa femme, en se répétant que cette Ondine était d’une autre nature que la sienne et qu’on ne peut être attaché qu’à ses semblables. On pourrait aussi remplir de touchantes pages des chagrins de la pauvre Ondine et rendre compte des efforts qu’elle faisait pour cacher ses larmes. »

 

Mais le procédé relève aussi de la prétérition car tout en feignant de ne pas dire, il dit quand même ou du moins suggère. Si le conte proscrit la trivialité, Giraudoux au contraire remet cette humilité sur le devant de la scène et c’est ce qui fait la saveur de son lyrisme du quotidien ; ce faisant, il contredit son héros qui la déplore :

 

« Ce n’est pourtant pas tellement attrayant, la vie humaine, avec ces mains qu’il faut laver, ces rhumes qu’il faut moucher, ces cheveux qui vous quittent ! ».

 

L’allusion par La Motte-Fouqué au « néant des choses terrestres » sent parfois sa leçon de religion quand Giraudoux est, lui, plus païen dans sa tendre lucidité, comme lorsqu’il dépeint non sans satire les remords des maris bourgeois infidèles revenant vers leurs épouses avec des « cadeaux dans les mains » (Cassavetes avait-il lu Giraudoux en réalisant son beau « Husbands » en 1970 ?!).  Sa poésie reste délibérément terre-à-terre mais ne se prive pas des ressources du paradoxe qui a sa faveur durable car il permet de transcender les limites humaines – et ce, avantage, sans passer par la case divine (ou chrétienne du moins) !

 

Il y a Ondine et ondines 

L’Ondine de la Motte Fouqué se caractérise surtout par sa bonté et il faut insister tant on se démarque ici du mythe de la sirène tentatrice.  Celle de Giraudoux suscite la jalousie des autres ondines qui tentent de séduire son amoureux. Les représenter sur scène est un vrai défi car elles ont des queues, elles. Mais la mise en scène de 1974 à la Comédie Française de Raymond Rouleau avec Adjani s’en tirait habilement : les actrices étendues à plat ventre sur le sol formaient un joli chœur de sirènes avec en guise d’attribut spécial leurs deux jambes serrées et relevées : et le tour était joué.  Ondine – celle avec une majuscule, en revanche, se targue pour se distinguer de ses paires de savoir exécuter l’épreuve du grand écart, elle qui se vante d’avoir des jambes séparées mais pourtant elle ne sait pas jongler avec les mensonges et les faux-semblants de la cour : c’est « une femme qui n’est point faite pour le monde » dit le chevalier de son épouse.

 

chœur Ondine
Capture d'écran - Choeur Ondine 

 

La fin déchirante de la pièce de Giraudoux où l’héroïne perd la mémoire et ne reconnaît même plus celui qu’elle a tant aimé vaut bien dans son genre la fin romantique du conte allemand. Mais notre dramaturge français est dans son pessimisme aux antipodes de la consolation finale du conte qui doit se terminer de façon un peu heureuse en dépit du mal inéluctable, puisque conte il y a. Le miracle d’une source qui naît à l’endroit de la mort transformant les larmes mortifères en puissance de vie est donc très loin de la fin giralducienne où l’on s’enfonce dans l’oubli de ce qui est humain. Et ce n’est pas la 2ème guerre mondiale s’annonçant en 1939 qui donnera tort à Giraudoux d’autant plus déchiré par le conflit en préparation qu’il est germanophile.

 

Les personnages de nos oeuvres, qu’ils soient dans un texte ou dans l’autre, sont donc rattrapés par le tragique. L’espièglerie insouciante n’est pas de mise jusqu’au bout. Qui mieux qu’Isabelle Adjani pouvait allier une légèreté (non dénuée parfois de touches comiques) au sens de la fatalité ?

 

Si la pièce malgré sa délicieuse fantaisie caractéristique de Giraudoux a vieilli, semblant parfois trop bavarde et maniérée (en tout cas dans l’acte II), là où la sobriété de l’auteur allemand émeut, elle trouve cependant des accents très émouvants pour dépeindre l’amour impossible.  En outre comment rester insensible à l’intensité d’Isabelle Adjani, se révoltant ici pour tenter de sauver son bien-aimé contre le pouvoir injuste du roi des ondins ? Celui-ci est autrement moins commode qu’un autre détenteur d’autorité, le père (Lino Ventura) qu’elle provoque dans  La Gifle de Claude Pinoteau mais qui finit, lui, par se laisser amadouer par le prétendant (Francis Perrin). Ce film qui a lancé la carrière cinématographique de l’actrice sort en 1974 la même année où elle joue sur la scène de la Comédie Française cette Ondine incandescente.   

 

étreinte Ondine chevalier
Capture d'écran : étreinte d’Ondine et du chevalier

 

 

Les deux œuvres « Ondine » opposent Ondine la blonde à une autre femme brune …Isabelle Adjani a les yeux de l’emploi, bleus à ravir mais ses cheveux ne sont pas vraiment blonds. Qui s’en plaindrait pourtant ? Sa ferveur est  telle qu’elle fait oublier le manichéisme traditionnel qui  fait de la blondeur l’attribut de la pureté angélique contrairement  au brun rattaché à la diabolique perversité. Elle n’a qu’à apparaître et ni une ni deux, elle incarne la grâce du personnage que d’autres ont voulu en vain « attraper » (selon le terme de La Motte Fouqué). L’héroïne est-elle imprenable ? Que l’amour advienne et la voilà prise dans les rets d’un piège qui se referme sur elle inéluctablement, condamnée malgré elle à faire mourir son amant infidèle.

 

Ondine éprise Isabelle Adjani
Capture d'écran - Isabelle Adjani éprise

 

 

Le théâtre est un art éphémère, c’est ce qui fait sa beauté. Nous pouvons en avoir il est vrai un aperçu mais qui dénature son essence – quel pis-aller ! - en regardant la captation du spectacle avec la toute jeune Adjani  (qui avait pourtant déjà conquis son public en jouant Agnès dans L’Ecole des femmes). Une représentation garde un goût d’unique comme la vie sur terre. Le dénouement de la pièce de Giraudoux voit Ondine devenir amnésique sous nos yeux et déplorer la mort du chevalier qu’elle ne reconnaît plus :

 

- Ondine : Qu’il me plaît !....On ne peut pas lui rendre la vie ? 

-Le roi des ondins : - Impossible !

-Ondine, se laissant entraîner : Comme c’est dommage ! Comme je l’aurais aimé .

 

Le cinéma offre ce miracle de pouvoir rembobiner et aimer à nouveau par procuration. Giraudoux avait trouvé un alter ego en Jouvet, metteur en scène avec qui il forma un duo durablement créatif. Mais il lui eût fallu aussi un cinéaste en âme sœur pour faire revivre son œuvre.

 

Ondine (sur le divan) : comment vous appelez-vous Mademoiselle ?

L’héroïne du conte germanique dont on ne sait si elle est « descendue de la lune ou de quelque étoile » (en fait, elle sort du Danube !) imposait son nom « païen » car il « semblait fait pour elle ».

Un bien joli prénom en effet ! Avis à ceux qui cherchent une idée de prénom…Un prénom qui n’est pas que livresque, qui est bel et bien porté. Au générique de l’épisode 15 de la saison 2 d’« En thérapie »,  en guise d’assistante son adjointe on trouve - devinez qui ? - une Ondine  (Novarese) ! On jette un œil sur sa biographie. Elle aurait réalisé un court-métrage sur la phobie scolaire : « La Pluie vient le matin ».  Décidément un prénom aquatique qui prédestine à certains motifs…Le film traite de la phobie scolaire manifestement. On est loin de la belle « Allocution pour la rentrée des classes » faite par Giraudoux en 1939, véritable réquisitoire contre la propagande nazie, où il recommande à la fin aux élèves la « gaieté » (et « l’étude » quand même !).

 

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