La communauté anglo-indienne de Chennai, un groupe modeste mais actif

Par Annick Jourdaine | Publié le 12/07/2022 à 01:00 | Mis à jour le 12/07/2022 à 11:47
La pancarte de l'association all india de la communauté anglo-indienne de Chennai

La société indienne est partagée entre une multitude de communautés, identifiées par leur religion, leur langue, leurs modes de vie, leurs professions… Le système de castes pour les Hindous porte au plus haut degré ce modèle de division sociale. 

 

Parmi tous ces groupes, celui des Anglo-Indiens constitue à Chennai un groupe modeste mais actif.  Nous avons rencontré Randolph Wilkins, président d’une des sections de « The All-India », la principale association représentative des Anglo-Indiens du pays. Il nous a expliqué ce que signifie être Anglo-Indien aujourd’hui.

 

Randolph Wilkins, président d'une des sections de The All-India

Randolph Wilkins, la cinquantaine, vit dans le quartier de Kolathur de Chennai. Veuf, il partage son logement avec sa fille et sa petite-fille. Son fils vit en Australie. Il est organisateur de cérémonies et soirées et surtout président de la branche Ayanavaram, une des sept sections de l’association des Anglo-Indiens de Chennai. Randolph est fier d’annoncer que c’est sa section qui compte le plus d’adhérents avec environ quatre cents membres (en dehors des enfants). Au total dans la ville, ils seraient mille quatre cents. 

 

Randolph Wilkins anglo indien de Chennai

 

L’association a pour vocation de permettre à la communauté de se retrouver régulièrement et de faire preuve de solidarité quand l’un des membres est en difficulté. Tout au long de l’année, des fêtes sont organisées avec des jeux pour les enfants et des soirées musicales et dansantes car, dit Randolph, la danse est un des signes distinctifs de la communauté. 

 

Qui sont les Anglo-Indiens ?

La constitution indienne, dans son article 366, définit ainsi l’appartenance au groupe des Anglo-Indiens : « personne dont le père ou un ancêtre de la lignée masculine est ou était d’origine européenne, mais qui est née et vit en Inde ». 

La définition officielle ne parle pas d’origine britannique. Cependant, aujourd’hui, le groupe lui-même restreint son identité au métissage entre un ancêtre masculin d’origine britannique et une ancêtre d’origine locale. Le grand-père de Randolph Wilkins venait d’Irlande. 

Le nombre d’Anglo-Indiens aujourd’hui n’est pas précisément connu. On parle de 100 à 200 000 personnes, majoritairement urbaines et principalement installées dans les villes de Kolkata, Mumbai et Chennai. La moitié vit dans les Etats du Sud.

 

En 1950, la constitution indienne les a répertoriés comme groupe minoritaire officiel et le 2 août est célébré comme le jour des Anglo-Indiens. 

Leurs principales caractéristiques sont

  • l’usage exclusif de la langue anglaise,
  • l’obédience chrétienne (60 % sont catholiques, les autres sont protestants et anglicans)
  • un style de vie « plus occidental » que la moyenne : habillement, cuisine (beaucoup moins épicée), utilisation de couteaux et fourchettes pour manger...

 

La musique et la danse sont également des marqueurs d’identité. La communauté a joué un grand rôle dans l’introduction des styles musicaux, des harmonies et des instruments occidentaux dans l’Inde d’après l’indépendance. L’influence du jazz est encore très marquée. 

 

Maitrisant parfaitement l’anglais, bon nombre d’entre eux sont enseignants. Plus récemment, ils s’intéressent aux métiers du tourisme (hôtellerie, agences de voyages et service aérien). 

Alors que les parents ne parlaient pas la langue locale, la jeune génération est plus ouverte aux autres cultures et maitrise une ou plusieurs langues indiennes. Les mariages mixtes se développent. 

Les enfants sont éduqués dans des écoles de langue anglaise, privées, dont le programme pédagogique est approuvé par les représentants de la communauté anglo-indienne. Avec un certificat d’appartenance à la communauté, l’inscription pour les membres est gratuite pour ce qui concerne le coût des enseignants. Par contre, ils doivent s’acquitter des autres charges de fonctionnement. 

 

certificat d'appartenance à la communauté anglo indienne
Bordereau attestant de l’appartenance à la communauté

 

L'histoire des Anglo-Indiens se confond avec la colonisation de l'Inde

Dès le XVI e siècle, le métissage entre les colons masculins et des femmes indiennes a été encouragé. Ce fut d’abord le gouverneur portugais qui le souhaitait puis dès la fin du XVII e siècle, la British East India Company, installée à Madras, approuvait les unions de son personnel masculin avec des femmes locales. Chaque soldat qui faisait baptiser son enfant comme protestant recevait une prime. 

Lorsque les femmes britanniques ont commencé à arriver en grand nombre entre le début et le milieu du XIX e siècle, les mariages mixtes ont diminué.

Au fil des générations, les Anglo-Indiens se sont mariés entre eux pour former une communauté qui a développé sa propre culture.

Comme ils avaient en commun avec les autorités coloniales la langue, la religion et des manières de vivre, ils ont majoritairement été recrutés comme fonctionnaires, dans les chemins de fer, les postes et les douanes. 

En 1926 naissait la première association représentative, « the All India ». 

Au moment de l’indépendance, on évalue la communauté à deux millions de personnes. 

Leur position était alors difficile. Compte tenu de leur ascendance, beaucoup ressentaient une loyauté envers un «foyer» britannique que pourtant la plupart n'avaient jamais vu. Ils se sentaient en insécurité dans l’Inde indépendantiste. 

En 1947, il leur a été proposé de s’installer dans les Iles Andaman/Nicobar, pour y créer leur propre « pays », mais ils ont refusé par la voix de leur leader Frank Anthony.  Nombreux sont ceux qui ont alors quitté l’Inde pour le Royaume-Uni ou un pays du Commonwealth, principalement l’Australie et le Canada. L’exode a été très important dans les années soixante, la population descendant à trois cent mille personnes environ.   

 

Timbre poste représentant Frank Anthony anglo indien
Timbre poste en l’honneur de Frank Anthony, leader de la communauté et chargé de la défendre au moment de l’indépendance

 

En 2020, disparition des 2 sièges réservés aux Anglo-Indiens au parlement

 

« Nous sommes trahis » : c’est le titre du dernier numéro de la revue officielle de l’association « the All India ». 

Dans son éditorial, le président de l’association s’insurge contre le vote d’un amendement à la constitution supprimant les deux sièges réservés à la communauté anglo-indienne dans la Lok Sabha (chambre basse) du parlement depuis 1950. La mesure avait été obtenue par Frank Anthony, auprès de Nehru, considérant que la communauté n’avait pas d’état propre et donc ne pouvait être représentée. 

C’est l’article 334 de la constitution qui permettait ce droit particulier, accordé également aux populations des « sans caste » et des tribus. L’article 334 limitait dans le temps l’attribution des deux sièges, mais depuis 1950, des amendements la reconduisaient pour dix années supplémentaires à chaque fois. 

Le 9 décembre 2019, le ministre fédéral de la justice déposait un projet de loi pour reconduire la mesure pour les « sans caste » et les tribus mais pas pour les Anglo-Indiens, qui selon le gouvernement, ne seraient plus que 296 dans toute l’Inde ! Donc, pas besoin de représentants spéciaux. Le parlement adoptait le texte en janvier 2020. 

Depuis, les Anglo-Indiens ne décolèrent pas, car ils dénoncent les méthodes de calcul et l’absence de consultation. Le recensement de 2011 a été fait à partir de documents où il était impossible d’inscrire son appartenance à la communauté. Seule la religion pouvait être inscrite.

 

Les Anglo-Indiens réclament de pouvoir à nouveau être représentés au parlement et que leur communauté ait un statut de minorité, comme cela a été donné aux Jaïns en 2014, afin de protéger leurs traditions et leur culture. 

Pour l’instant, ils ne sont pas entendus. 

 

annick jourdaine

Annick Jourdaine

Annick vit à Chennai depuis septembre 2019. L'écriture est pour elle le moyen de prendre du recul et de digérer les émotions que ses yeux et oreilles grand ouverts sur le monde indien provoquent.
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