L’incroyable épopée du diamant Koh-i-Noor, de l'Inde au Royaume Uni

Par lepetitjournal.com Bombay | Publié le 21/09/2022 à 17:30 | Mis à jour le 26/09/2022 à 11:56
Réplique de la couronne de la reine Elizabeth II

En Inde, l’annonce des obsèques de la reine Elizabeth II a ravivé une polémique concernant le diamant Koh-i-Noor. Cette pierre de 105,6 carats (21,6 grammes), ayant appartenu au premier et dernier maharaja de l’Empire Sikh, fait aujourd’hui partie des joyaux de la Couronne britannique. Certains, en Inde et ailleurs, considèrent que la gemme devrait être restituée à l’Inde, mais ce n’est pas la position du gouvernement britannique, qui considère qu’elle a été légalement cédée à la Couronne. 

 

Les origines incertaines du diamant Koh-i-Noor

Le diamant Koh-i-Noor (« Montagne de lumière ») orne actuellement la couronne de la reine Elizabeth, mère d’Elizabeth II. Il fait partie des joyaux de la Couronne, conservés à la Tower of London et portés par les souverains lors de cérémonies et événements. Pour les obsèques d’Elizabeth II, le lundi 19 septembre, la couronne a été exposée sur le cercueil, comme elle l’avait été sur le cercueil de la Reine mère, en 2002.

L’origine de la pierre brute n’est pas certaine. Elle aurait pu être extraite de l’ancienne mine de Kollur, dans l’actuel Andhra Pradesh, dans le sud-est de l’Inde. Le diamant aurait ensuite orné une statue du temple Bhadrakali de Warangal, dans l’actuel Telangana, avant d’être dérobé par l’armée du sultan de Delhi lors d’un de ses nombreux raids dans le Deccan, au début du 14e siècle. Il est certain que la pierre a été extraite du sous-sol de l’Inde actuelle : avant la découverte de diamants en Afrique du Sud en 1896, tous les diamants du monde provenaient de mines indiennes.

 

Le Kohinoor a changé de mains de nombreuses fois

Le Kohinoor est mentionné pour la première fois à l’écrit dans les mémoires de Babur, le fondateur de l’empire Moghol. Il est probable qu’il en ait pris possession après la conquête de Delhi, et la défaite de son dernier sultan, Ibrahim Lodi. Certains pensent que ce diamant n’était pas le même, mais le résultat est identique : le Kohinoor est monté sur le trône du Paon, le trône des empereurs moghols, en 1635. Il a alors une forme rectangulaire et pèse 186 carats.

 

En 1739, le trône moghol orné du Kohinoor passe aux mains du Chah d’Iran, Nadir Shah, lorsqu’il conquiert et pille Delhi. Il le décrit comme une « montagne de lumière », et lui donne son nom actuel. En 1747, le Chah est assassiné par Ahmad Shah Durrani, le premier empereur d’Afghanistan, et le trône du Paon est détruit dans le chaos qui s’ensuit. L’Afghan offre sa protection à la veuve de Nadir Shah et permet sa mise en sécurité. Celle-ci lui aurait offert le diamant en remerciement. 

 

La pierre précieuse fait partie des joyaux de la cour d'Afghanistan jusqu’en 1814. Le souverain afghan Shuja Shah Durrani la porte au poignet, montée sur un bracelet. Renversé par Mahmud Shah, il part en exil au Pendjab, où il est emprisonné. Il est contraint de céder le diamant au maharaja Sikh Ranjit Singh, en même temps que deux autres célèbres gemmes, le Daria-i-Noor et le Timur Ruby. 

 

Le Koh-i-noor dans son montage originel en bracelet
Le Koh-i-Noor en bracelet, tel que porté par le padishah d'Afghanistan Shuja Shah Durrani

 

Comment le Koh-i-Noor a-t-il été acquis par le Royaume-Uni ?

Selon une lettre conservée dans les Archives Nationales à Delhi, le maharaja Ranjit Singh avait décidé d’offrir le Koh-i-Noor au temple de Jagannaatha, à Puri (Odisha), avec d’autres bijoux. Ce projet n’est pas du goût des Britanniques. La presse anglaise se lamente et titre : « Le joyau le plus cher du monde a été promis à une communauté de prêtres mercenaires ». 

 

Ranjit Singh meurt en 1839 sans pouvoir réaliser son don. En 1843, son fils Dhulip Singh accède au trône, à l’âge de cinq ans, sous la régence de sa mère. Mais en 1846, à la suite de la première guerre anglo-sikhe, le Pendjab est annexé par l’Empire britannique. En 1849, le traité de Lahore force le jeune maharaja à renoncer à son trône, et à remettre le joyau à la Reine. L’article 3 stipule : « The gem called the Koh-i-Noor, which was taken from Shah Sooja-ool-moolk by Maharajah Runjeet Singh, shall be surrendered by the Maharaja of Lahore to the Queen of England. »

 

La pierre est envoyée par bateau de Bombay à Portsmouth. Le voyage est difficile, perturbé par une épidémie de choléra, une menace de destruction par le gouverneur de l’île Maurice, et une violente tempête qui dure 12 heures ! Le joyau est présenté officiellement à la reine Victoria le 3 juillet 1850, date marquant le 250e anniversaire de la Compagnie des Indes Orientales. Il est ensuite montré lors de l’exposition universelle de 1851, mais le public le trouve terne et peu impressionnant. On ordonne donc sa taille, qui lui donne sa forme ovale et facettée actuelle. La pierre passe de 186 à 105,6 carats, mais brille comme jamais auparavant. 

 

Réplique du diamant Koh-i-Noor après sa taille
Réplique du Koh-i-Noor après sa taille

 

La reine Victoria le porte en broche, puis il est monté successivement sur les couronnes des reines Alexandra (1902), Mary (1911) et la reine mère, Elizabeth Bowes-Lyon (1937). Il est toujours sur cette dernière.

 

La reine Victoria portant le Koh-i-noor en broche
La reine Victoria portant le Koh-i-Noor en broche

 

 

Pourquoi les Indiens demandent-ils la restitution du diamant Kohinoor ?

Il est évident que la légitimité d’un traité imposé à un souverain vaincu âgé de 10 ans est contestable. Après la défaite du Pendjab en 1846 et son annexion, la fonction de régence est retirée à la mère de Dhulip, et transférée à un Conseil de Régence, dirigé par un résident britannique. La mère fut emprisonnée et exilée, et ne put revoir son fils que treize ans plus tard. Lorsqu’il signe le traité, le jeune maharaja est donc isolé et n’a plus aucun pouvoir. Il ne peut qu’en accepter les conditions. Il est envoyé en résidence surveillée à Fatehghar, alors un centre missionnaire chrétien. Il se convertit au christianisme, une décision qu’il regrettera plus tard. Une rente lui est versée par la Compagnie des Indes Orientales, tant qu’il reste fidèle à la Couronne et n’essaye pas d’exercer un pouvoir. Il sera tenté de reprendre le trône en 1886, mais vite renvoyé en Europe par le Raj.

 

Déjà en 1947, des voix s’élevaient pour que le Kohinoor soit restitué à l’Inde, comme symbole de son indépendance obtenue cette année-là. En 2000, des parlementaires indiens co-signèrent une lettre adressée au Royaume-Uni et demandant son retour. En 2009, Tushar Gandhi, auteur et arrière-petit-fils du Mahatma, affirmait qu’il devait être rendu, en « réparation de l’histoire coloniale ». Car, en toile de fond de la restitution du diamant Koh-i-Noor, beaucoup d’Indiens souhaiteraient voir le Royaume-Uni verser un dédommagement à l’Inde, en compensation des pertes matérielles et humaines subies par celle-ci pendant les 200 ans qu’a duré la période coloniale. 

 

Lors d’un débat organisé en 2015, Shashi Tharoor rappelait que l’Inde représentait 23 % de l’économie mondiale avant l’arrivée des Britanniques, et seulement 4 % après leur départ. Bien qu’une somme précise soit difficile à estimer, il est indéniable que le Royaume-Uni s’est enrichi au détriment de l’Inde, que ce soit par le commerce, les taxes, ou la confiscation de biens. Les Indiens ont également souffert de famines, de répressions violentes, et de discriminations. De plus, la colonisation a durablement déstabilisé l’organisation sociale, et la partition mal planifiée par les Anglais a engendré un conflit non résolu avec le Pakistan. Autant d’arguments qui alimentent les demandes de réparation et de restitution du diamant Kohinoor.

 

La reine Elizabeth II lors de son couronnement
La reine Elizabeth II portant la couronne de sa mère, le jour de son couronnement

 

Est-il possible que les Britanniques remettent un jour le Koh-i-Noor à l’Inde ?

Lors d’une visite en Inde en 2010, le Premier ministre d’alors, David Cameron, a déclaré sur NDTV que le diamant ne quitterait pas le trésor de la Couronne. D’après lui, ce précédent serait susceptible de vider le British Museum ! En 2013, il réitéra sa position et ajouta que s’il accédait à la demande des Indiens, d’autres nations pourraient prétendre à la restitution de biens, citant les marbres du Parthénon, activement réclamés par la Grèce depuis 1983. Frisant le cynisme, l’argument n’a fait qu’attiser le désir de réparation.

 

Légalement, selon l’Antiquities and Art Treasure Act de 1972, il n’est pas possible pour le gouvernement indien de réclamer le retour d'antiquités légalement exportées avant l'indépendance. Or, en 2016, en réponse à une requête déposée devant la Cour Suprême, le procureur général Ranjit Kumar affirma que le diamant Koh-i-Noor avait été offert à la reine Victoria, et qu’il n’avait été ni dérobé, ni pris de force. Le lendemain, le Ministre de la Culture s’empressa d’assurer que le gouvernement indien était décidé à « ramener le diamant Koh-i-Noor, à l’amiable ».

L’accession au trône de Charles III offre peut-être un espoir de changement de politique quant à la restitution d’objets aux anciennes colonies. En tant que nouveau propriétaire légitime de la Royal Collection, il a théoriquement le droit d’en disposer, mais il n’est pas certain qu’il ait envie de s’attaquer à un tel sujet, ou que le gouvernement le laisse faire. Dans quelques mois, lors du couronnement de Charles, il est prévu que son épouse Camilla, la reine consort, porte la couronne d’Elizabeth, ornée du Koh-i-Noor, ce qui ne manquera pas de relancer les débats.

 

Par dépit, certains Indiens déclarent ne pas vouloir le retour de la pierre, car elle porterait malheur à ses propriétaires masculins. Preuve en serait son histoire mouvementée. Autre consolation, plus tangible : début septembre 2022, le PIB de l’Inde a dépassé pour la première fois celui du Royaume-Uni, atteignant 3 530 milliards de dollars. Reste que l’Inde aurait bien besoin d’une victoire symbolique pour tourner la page de l’ère coloniale.

 

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