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Mauvais temps pour les agriculteurs birmans

Par Ludivine Paques | Publié le 03/12/2019 à 22:00 | Mis à jour le 03/12/2019 à 22:00
sécheresse et crise agricole en Birmanie

Entre pression sur le marché des œufs, affaissement de la demande et donc des prix de celui de la pastèque, mauvaises récoltes et difficultés dans certaines régions dues à une sécheresse précoce, les perspectives de l’agriculture birmane ne sont pas réjouissantes en cette fin d’année 2019. De mauvaise augure pour l’année 2020 et la stabilité sociale du pays lorsque l’on sait que 70% de la population vit de l’agriculture.

L’une des difficultés majeures du moment pour les agriculteurs birmans résident dans la réduction des liaisons terrestres avec la Chine du fait de la guerre civile qui sévit dans le nord-est de l’état de Shan et qui a coupé à plusieurs reprises la libre circulation sur la route de Muse, la principale voie commerciale vers l’Empire du milieu. En outre, la chaleur plus élevée qu’à l’accoutumée a fait baisser la production. Deux facteurs qui tendent le marché. Le prix des œufs, dont beaucoup partent vers le grand voisin de l’Est, s’est écroulé, passant en quelques jours de 2 600 à 1 400 kyats pour 1,6 kilogramme, avant de finalement se stabiliser à 2 100 kyats (environ 1,25 euros). De telles variations handicapent considérablement les éleveurs locaux, qui ont des coûts fixes à assumer, alors même qu’ils doivent faire face à l’arrivée massive de nouveaux investisseurs thaïlandais, malaisiens, indiens, étasuniens ou chinois, tous capables de conduire des élevages industriels de millions de pondeuses là où l’élevage de base birman n’en accueille « que » 10 000 à 60 000. Outre la difficulté d’acquérir le savoir-faire, les fermiers birmans doivent aussi affronter celle d’obtenir des prêts bancaires à des taux acceptables alors que leurs rivaux internationaux peuvent emprunter auprès de leurs banques locales à des taux de 2%. Cette lutte totalement inégale annonce des lendemains compliqués pour les producteurs birmans d’œufs.

Les multiples coupures de la route de Muse ont également affecté le cours de la pastèque, une autre production essentielle de la Birmanie. « Le prix habituel était normalement de 430 000 kyats (environ 250 euros) la tonne », explique un producteur, « mais le prix est tombé de 20%. C’est vraiment très dur pour nous. » D’autant qu’un autre débouché majeur de la pastèque est Hong Kong, et qu’avec la crise locale, là aussi la demande a baissé. La brusque augmentation du prix des oignons, due à une pénurie locale et l’absence d’importations, est aussi désormais un sujet d’inquiétude pour les populations locales, les oignons étant un de leurs aliments de base. En moins de 6 mois, leur prix pour 1,6 kilogramme est passé d’entre 500/700 kyats à 2 800/3 100 kyats (de l’ordre de 1,8 euros), soit une augmentation de presque 500% ! Les portes-monnaies des ménagères s’en ressentent, et leur humeur aussi…

Enfin, une saison des pluies moins abondante qu’à l’ordinaire a laissé les barrages hydro-électriques du pays à un niveau insuffisant pour affronter à la fois la demande en électricité, l’irrigation et l’alimentation des populations en eau potable pour les mois à venir. Afin de réduire les risques de coupures d’électricité à grande échelle pendant la saison sèche, le gouvernement a donc appelé les agriculteurs à économiser l’eau, ce qui risque de réduire leur production et donc leurs revenus. Le ministère de l'Electricité et de l'Energie a déjà mis en place des restrictions pour économiser l’eau, notamment en réduisant l’activité de certaines centrales hydro-électriques… alors même que le pays ne produit pas assez d’électricité pour les besoins de toute sa population. L’irrigation des terres représentant environ 90% de l’utilisation totale de l’eau, le ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de l’Irrigation a emboîté le pas à son confrère de l’Electricité et de l’Energie et a annoncé des mesures sur le riz de saison sèche. « Il est difficile de distribuer suffisamment d’eau pour les cultures de riz estivales. Certains barrages doivent donner la priorité à l'eau potable », a ainsi expliqué un responsable de ce ministère. « Les agriculteurs doivent donc économiser de l'eau afin de minimiser, voire d'éviter, une pénurie d'eau ».

De toute façon, dans certaines zones comme l’état de Mon, la question ne se pose plus… « La terre est actuellement si sèche que les récoltes sont impossibles. Le manque d’eau a transformé les semences en ivraies », décrit un agriculteur du sud de Mawlamyine. Qui s’inquiète : « Les dernières pluies datent de septembre ! Je n’ai jamais vu cela, il manque presqu’un mois de mousson. Nous ne savons plus comment faire face ». Dans cette région, ce sont déjà des dizaines de kilomètres carrés de rizière qui ne donnent plus de récoltes. Une solution consiste à planter des cultures moins consommatrices d’eau, et c’est ce que recommande le département de l'agriculture de la région de Sagaing, comme l’explique un fonctionnaire local : « Nous avons réduit la superficie de riz d'été et nous avons faisons pousser des haricots mungo et du sésame, qui ont besoin de moins d'eau ».

La Birmanie est un pays d’agriculteurs. Le secteur agricole représente 37.8% du PIB et emploie près des ¾ de la main d’œuvre, ce qui permet de générer 25 à 30% du total des exports, d’après l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Les cultures les plus courantes sont le riz de manière écrasante, puis les haricots, les légumineuses et le maïs. En général, les agriculteurs cultivent riz et maïs pendant la mousson, et haricots et légumineuses pendant la saison sèche, bien que les agriculteurs des zones tempérées tentent souvent une seconde récolte de riz et de maïs s’il reste suffisamment d’eau après les pluies. La zone sèche de Birmanie (région de Sagaing et de Mandalay) privilégie, elle, la culture de l'arachide, du sésame et du tournesol, et des fruits comme les pastèques, les oranges et les piments rouges. Or, un manque d’eau pénalise non seulement les cultures plantées pendant la saison des pluies mais aussi ensuite la possibilité d’une seconde récolte.

L’impact de cette crise de l’eau qui n’en est qu’à ces débuts vu le réchauffement climatique en cours aura nécessairement un impact sur les revenus des agriculteurs, mesurable dans les mois et années à venir. Pour le moment, la seule mesure de soutien mentionnée par le gouvernement birman a été d’insister sur le besoin d’éduquer les agriculteurs à la culture de produits moins consommateurs d’eau.  Or, un rapport conjoint récent de PwC, Temasek et Rabobank sur la situation de l’agriculture en Asie concluait qu’il faudrait de l’ordre de 700 milliards d’euros d’investissements sur les 10 prochaines années en sus de ceux déjà prévus pour assurer la sécurité alimentaire du continent. Si la Birmanie n’est qu’un pays mineur comparée aux géants qui l’entourent et si ce genre de rapport a toujours pour objectif de vendre des solutions « clef en main » fournie par les entreprises qui les rédigent, il n’en reste pas moins qu’il donne une idée du défi que doit relever le pays en investissant massivement dans son agriculture s’il ne veut pas faire face à de plus en plus de crises alimentaires et sociales.

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