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Ibrahim Maalouf et Safy Nebbou, une sensibilité commune

Par Hélène Boyé | Publié le 15/12/2017 à 04:00 | Mis à jour le 18/12/2017 à 15:13
Photo : Le réalisateur Safy Nebbou et le trompettiste et compositeur Ibrahim Maalouf
Ibrahim Maalouf et Safy Nebbou

Le réalisateur Safy Nebbou et le trompettiste et compositeur Ibrahim Maalouf étaient au Liban pour la projection du film « Dans les forêts de Sibérie » (pour lequel il a reçu le César de la meilleure musique de film en 2017) à l’Institut français de Beyrouth et du documentaire « Ensemble, c’est possible » au Grand lycée franco-libanais. Deux films sur lesquels ils ont collaboré. Nous les avons rencontrés.

 

« Dans les forêts de Sibérie » est tiré du livre éponyme de l’écrivain Sylvain Tesson. Pourquoi ce film ?

Safy Nebbou : La démarche de Sylvain Tesson m’a inspiré. Au-delà d’une histoire fictionnée, c’est un essai. Il est parti six mois dans une cabane en Sibérie, seul face à l’immensité, face à soi-même. C’est un journal de bord, tout en étant un livre d’introspection. Je pense que chacun peut se poser la question en lisant son livre sur la capacité et le désir de faire une pause dans sa vie. C’est quelque chose qui raisonne en moi et il me semble que ça peut raisonner en chacun de nous.

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde de surcommunication, où on est tout le temps sollicité et j’entendais beaucoup autour de moi de gens qui disent : « je ferais bien une retraite, je ferais bien une pause dans ma vie ». Sylvain (Tesson) l’a fait.

J’ai trouvé que c’était quelque chose à la fois de très moderne et très intemporel. J’ai eu envie de proposer aux gens de faire ce voyage et de vivre cette expérience à travers le cinéma.

 

Du livre au film, la démarche a-t-elle été compliquée ?

Safy Nebbou : Pas tant que ça ! Quand le livre est sorti, tout le monde en parlait. Ca a été un énorme succès, traduit dans plus de 35 langues. J’ai lu le livre et au bout de 20 pages, j’ai su que c’était pour moi. J’étais en Inde, je suis parti dans un petit web café et toute de suite j’ai fait un mail à Gallimard en disant que j’étais intéressé. J’ai déjeuné avec Sylvain Tesson dès mon retour en France et je lui ai exposé mon idée. Il était étonné qu’on puisse faire un film avec cette histoire-là. Il avait vu quelques-uns de mes films, pas tous, mais je lui ai organisé des projections. Il a vu tous mes films et il m’a dit oui tout de suite.

 

Dans le film, il y a cette histoire d’amitié avec le fugitif russe qui n’est pas dans le livre et qui a été ajoutée. Comment vous est venue l’idée ?

Safy Nebbou : C’est Sylvain qui me l’a suggéré. Il avait lui-même la crainte que le film ait des longueurs. Autant on peut comprendre que la littérature permet pendant des pages et des pages de laisser libre cours à ses pensées, c’est ce que fait Sylvain dans son livre. Autant dans le cinéma, on peut se poser la question : qu’est-ce qu’on filme réellement ?

J’avais en référence un film de Kurosawa qui s’appelle « Dersou Ouzala » qui raconte une rencontre entre un géographe et un chasseur sibérien. Ce film m’avait beaucoup impressionné. J’en ai parlé avec Sylvain, lui aussi a adoré ce film. Sylvain m’a alors parlé de ces russes recherchés par la police qui se cachent dans les taïgas et qu’avec le temps, la police abandonne. En Sibérie, j’ai vu dans les forêts des tombes d’hommes inconnus dont on retrouve les corps et on ne sait plus qui ils sont. L’idée est née de là. C’était une bonne manière d’adapter son roman pour créer du romanesque.

 

Comment c’est passé votre collaboration tous les deux : Safy Nebbou et Ibrahim Maalouf ?

Safy Nebbou : Je connaissais le travail d’Ibrahim mais je ne savais qu’il avait déjà fait de la musique pour le cinéma. J’ai eu le sentiment que quelque chose dans sa musique pouvait raisonner dans cette histoire. Qu’Ibrahim pouvait amener quelque chose de plus à cette narration.

Dès notre première rencontre, Ibrahim a très bien compris ce que je recherchais. Comme c’est un film qui parle de silence, il m’a dit : « il ne faut pas qu’il y ait trop de musique, il faut respecter cette dimension de silence »

 

Et vous, Ibrahim Maalouf, dès le début, vous avez imaginé la musique de ce film ?

Ibrahim Maalouf : Au début j’étais inquiet. Le cinéma français, c’est un cinéma où les dialogues sont extrêmement importants. C’est pour cela qu’on est assez forts en comédies où il y beaucoup de réparties, de dialogues rapides. Pour moi, ce genre de film qui a besoin d’une forme d’efficacité extrême avec peu de chose, y a qu’un Spielberg ou un Ridley Scott qui en est capable. C’est facile de filmer un dialogue mais filmer quelque chose qui est impalpable, il faut avoir le talent pour le faire.

J’avais donc un a priori négatif et ensuite, j’ai rencontré Safy qui m’a raconté ce qu’il voulait faire et j’ai compris qu’on était sur la même longueur d’onde, sur la notion du silence notamment. J’ai vu les images et j’ai été bluffé tout de suite.

Moi-même, à ce moment-là, je travaillais sur une musique qui a abouti à « Red & Black Light » et en voyant les images je me suis dit : c’est fou, ce sont exactement les images qui collent à ma musique !

Je suis rentrée chez moi et j’ai fait un pari un peu fou, à deux heures du matin j’ai envoyé à Safy un montage de musique sur ses images. Pour moi, il y avait comme une évidence. Je me suis dit : s’il me dit oui alors à priori on va s’entendre sur tout le reste. Et c’est ce qui s’est passé.

On s’est vraiment bien entendu et c’est rare dans ce métier. Safy est capable de saisir ce qu’est un processus créatif. Il est capable d’entendre et de faire de remarques constructives pour arriver peu à peu à un compromis. C’est une chose fondamentale pour moi. Je n’ai plus envie de travailler avec des réalisateurs qui me castent sur des maquettes.

Safy Nebbou : Je pense aussi qu’on a des égos mesurés et au-delà de l’admiration que l’on peut avoir l’un pour l’autre, Ibrahim et moi avons une réelle sensibilité commune.

 

 

Safy Nebbou, vous avez réalisé « Ensemble, c’est possible », pour l’association Solidarité Laïque.  Il présente le travail de l’association Tadamoun Wa Tanmia à Saïda ainsi que celle d’une autre association au Mali dans le domaine de l’éducation. Quelle est l’histoire de ce court-métrage ?

Safy Nebbou : J’ai connu cette association suite à mon tournage en Sibérie. C’est mon chef opérateur qui m’a parlé d’eux.

En revenant de Sibérie, j’avais un peu une crise de sens. J’avais vécu quelque chose d’assez fort et j’avais la sensation qu’il fallait que je sorte un peu de mes railles. J’ai eu envie de faire quelque chose qui avait du sens et l’éducation, l’autonomie, l’indépendance, cela raisonnait en moi. J’ai trouvé que le travail de Solidarité Laïque était vraiment magnifique. Ce sont des gens très investis et modestes.

J’ai délibérément proposé un film qui ne soit pas institutionnel mais un film qui s’intéresse au travail quotidien des ONG et, surtout, qui ne soit pas culpabilisant. Parce que je crois que la culpabilité n’est pas un moteur. Par contre, le partage, la générosité, la joie, si.  J’ai eu envie de témoigner de la manière dont ces gens modestement, jour après jour, pas à pas, donnent de leur temps, de leur énergie et partagent.

A la projection, la réaction du public va au-delà de ce que j’avais imaginé et rêvé. C’est un film qui touche.  Les gens me disent que ça leur donne envie de s’investir et d’aider.

 

Là aussi c’est une collaboration commune pour la musique ? 

Ibrahim Maalouf : Pas tout à fait. Safy a pris mes musiques et il les a posées sur ses images. Mais pour moi, c’est comme si c’était Safy qui avait composé la musique. C’est flatteur pour moi. Parce que nous avons une sensibilité commune. Pas uniquement celle qu’on voit en premier, celle de la double culture.  Peut-être que si ça avait était quelqu’un d’autre que Safy, j’aurais refusé, mais parce que c’était Safy, il avait vraiment du sens.

 

D’autres projets en commun à venir ?

Safy Nebbou : Nous travaillons sur un prochain film, sociétal, qui se déroule dans un endroit très différent. Ça se passe dans l’univers des réseaux sociaux, ça parle d’usurpation d’identité. Ça nous sort l’un et l’autre de notre zone de confort. Mais c’est grâce à cette base de sensibilité commune qui fait qu’on n’a pas peur de se remettre en question pour avancer. C’est très rare et très enrichissant.

 

Le film en intégralité ici : http://www.solidarite-laique.org/informe/ensemble-cest-possible/



Ibrahim Maalouf - Red & Black Light (official audio)

 

Hélène Boyé, directrice de la publication de LPJ Beyrouth

Hélène Boyé

Co-fondatrice et directrice de publication LPJ Beyrouth. Expatriée depuis plus de 17 ans au Liban, atteinte de « libanolose », mon seul désir, faire connaitre le Liban sous un autre regard.
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