Dimanche 5 décembre 2021
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SO36 - De la scène punk à celle alternative, le club de Kreuzberg résiste

Par Lepetitjournal Berlin | Publié le 19/11/2015 à 23:00 | Mis à jour le 19/11/2015 à 15:49

Pour atteindre la salle de concert du SO36, situé sur la très mouvementée Oranienstrasse, il faut traverser un sombre et brumeux couloir, reflétant d'entrée l'esprit du lieu. Ce bastion punk de la capitale ouvre ses portes chaque week-end à une scène alternative. Depuis son ouverture en 1979, ce lieu chargé d'histoire a su évoluer avec Berlin afin de pouvoir continuer à offrir à son public de grands moments musicaux 

Un gorille, la gueule béante, masqué derrière des lunettes de soleil. Parmi ses autres tatouages, le physionomiste semble particulièrement fier de celui-ci. Posté sur son crâne, l'animal regarde la foule qui patiente devant les portes de l'établissement. Dehors, près d'une cinquantaine de personnes attendent. Ils n'ont pas de billet pour le concert du soir, alors ils guettent l'ouverture de la « Abendkasse ». Pour se réchauffer et faire passer le temps, ils ont amené leurs bières et leurs spiritueux. Un groupe de touristes s'arrête sous les néons rouges et blancs qui forment l'enseigne du « SO36 ». Ils s'interrogent, prennent des photos et finissent par comprendre qu'il ne s'agit pas d'un restaurant ou d'un lieu propice aux visites fortuites. Ils s'éloignent de la foule en gloussant, sûrement étonnés des individus qu'ils viennent de rencontrer. Peut-être par cet homme, la trentaine, le visage bondé de piercings accompagné d'une crête rose fluorescente. Ou par cette femme, tatouée jusqu'au cou, confortablement habillée d'un legging léopard et d'un t-shirt « Punks gegen Konsumscheisse » (« Les punks contre la consommation de merde », en français).
Mais ici, comme ailleurs, personne ne juge. Les comparses se saluent et se câlinent. Il faut dire qu'ici tout le monde se connaît. La scène punk berlinoise, bien moins omniprésente que son acolyte technophile, se contente de quelques clubs, quelques bars? Le SO36 figure comme le porte-étendard de cette culture musicale depuis de nombreuses années. Les visages y sont alors familiers pour la plupart. Ils discutent, se chahutent et rigolent même à l'intérieur du long couloir qui mène à la salle de concert.

 

 

« Refugees Welcome ! »
Il n'est que 20h30. Le spectacle n'a pas encore commencé que des sittings ont déjà investi les premiers mètres. Ils attendent, assis autour de quelques bouteilles, les trois groupes du soir. Mais une grande partie du public se trouve toujours dans la sombre allée qui mène à la scène. Très vite, le passage, décoré de têtes de mort, s'encombre et devient le fumoir du club. Sur le côté se trouve les toilettes, mixtes pour les transsexuels, est-il précisé aux différentes entrées. Les latrines se vident brusquement quand Radio Schizo, groupe méconnu des non-érudits, fait son entrée sur scène. Le chanteur arrive en dernier et ôte son blouson pour laisser entrevoir son t-shirt « Refugees Welcome ». Après quelques respirations pour prendre son élan, il donne le ton de la soirée. Un air de punk hardcore, accompagné par un flot abrupt de paroles allemandes, envahit la salle. Le public, subjugué, ne sait pas comment réagir. Un spectateur chauffe les premiers rangs en reprenant les refrains au micro tendu par le chanteur. Ce dernier se démène sur toute l'estrade pour emmener le public dans un premier « pogo » (sorte de danse à la participation collective appréciée des plus téméraires). Devant le spectacle que lui offre la foule, le « vocaliste » continue de plus belle et en perd son micro. Qu'importe ! L'athlète commence à entonner un couplet sans son instrument et ne fait remarquer aucune différence.

 

 

« Nacht im Ghetto »
Après une heure de concert chargée en décibels, Radio Schizo laisse place à Razzia, tête d'affiche de la soirée. Les premières notes d'un clavier laissent entrevoir un punk plus classique, moins violent. Le SO36 fait désormais salle comble et le public, toujours dans une ambiance bon enfant, hurle « Razziiiiiaaaa ! » ou « Nacht im Ghetto », pièce majeure de leur discographie. Les appels trouvent écho jusqu'au premier « riff » de guitare, qui emmène les spectateurs dans d'autres mouvements de foule. A travers des chansons comme « Arbeit macht Frei » ou « Nazis Raus ! », les textes du chanteur, Rajas Thiele, évoquent la lutte contre la doctrine hitlérienne après la guerre. D'autres morceaux reviennent sur l'époque des deux Allemagne, période pendant laquelle le groupe a réalisé ses premières gammes. Fondé en 1979, le quatuor a souvent retourné le club de Kreuzberg. Les premières fois ne s'oublient pas. Pour eux, cela remonte à la fin des années 80. Sûrement dans une toute autre ambiance?

 

 

Kiss, du feu et des bières en pleine tête
Quartier sensible, populaire, marginal? Avant la réunification allemande, Kreuzberg paraissait comme le mauvais élève de Berlin-ouest. La jeunesse branchée s'y donnait déjà rendez-vous pour arpenter les bars, les clubs alternatifs ou encore les squats démesurés. C'est dans ce contexte que le SO36 a ouvert ses portes : "Avant, ce n'était rien d'autre qu'un vieux cinéma, des ateliers puis un supermarché ", raconte Uli*, qui travaille désormais pour le club. L'endroit est ensuite devenu un haut-lieu de la fête. La culture punk battait son plein et les soirées se prolongeaient au petit matin. Malgré des changements de direction depuis son ouverture en 1978, le « Esso » a su maintenir sa ligne éditoriale entre le punk et la New Wave. De nombreux groupes allemands sont venus s'y exprimer, notamment Die Toten Hosen, Einstürzende Neubauten ou encore Die tödliche Doris? Le lieu dépasse le statut de « salle de concert ». Il devient le repère d'une jeunesse insouciante et coupée du monde par une longue chaîne de béton. Certaines soirées débordent sur les trottoirs de l'Oranienstrasse, d'autres finissent en pugilat avec la police? A l'intérieur, l'atmosphère est bouillante et remplie de houblon. Le public jette des canettes de bière pour exprimer son mécontentement? ou simplement pour saluer les artistes. Le documentaire « So war das SO36 » (« Ainsi était le SO36 » en français) revient sur cette époque quelque peu révolue. Des images de 1984 montrent cette ambiance particulière et ces concerts à la limite de la légalité. Notamment celui du groupe américain, Kiss où un cracheur de feu s'exerce au-dessus de la foule pendant que Gene Simmons et Paul Stanley fracassent leurs instruments sur la scène.

 

 

Problème de voisinage
Le SO36 n'a pas toujours connu des jours heureux. Le lieu a notamment survit grâce à la fidélité de ses habitués. "Avant les années 1990, les soirées étaient organisées par des programmateurs indépendants ", explique Uli. Le club ne jouissait donc pas d'une direction solide et constante. Jusqu'en 1982, les propriétaires du lieu se succèdent pour laisser place, en 1983, à un gérant turc qui remplace la salle en une boutique de mariage : le « Merhaba ». Mais face à l'insistance de ses fidèles, le SO revient sur le devant de la scène, quelques années plus tard. Le club en profite pour se renouveler : "Depuis le début des années 1990, c'est une association avec une structure collective qui est en charge du club ", indique Uli, avant de préciser : "Avec la chute du mur, la scène s'est un peu dispersée aux nouveaux quartiers de l'est de Berlin". Ce tournant n'empêche pas le « Esso » de devenir un lieu de manifestations culturelles et rencontre ainsi moins de problèmes avec les autorités. Seul point noir récent : un problème de voisinage. En 2010, un riverain porte plainte et oblige le club a construire un mur d'insonorisation. Après des récoltes de fonds et plusieurs mois de travaux, le SO36 n'est plus menacé et balance toujours autant de décibels.

*La personne souhaite rester anonyme, le prénom a donc été changé.

Antoine Belhassen (http://www.lepetitjournal.com/berlinvendredi 20 novembre 2015

Savoir Plus :

http://so36.de

Adresse :
SO36
Oranienstrasse 190
10999 Berlin

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