Organisée par Barcelone Accueil, la balade historique menée par l’écrivain Pierre Lunel a proposé une plongée sensible dans la Barcelone antique. Une invitation à remonter le temps, entre pierres, récits et vies oubliées.
À écouter aussi : une captation sonore de la balade avec Pierre Lunel a été réalisée sous forme de podcast. Écouter le début de la visite sur Direct en Jeu.
Il est à peine dix heures ce dimanche matin quand le groupe se rassemble à la plaça de la Vila de Madrid. Le ciel est clair, l’hiver aimable. Sous les pas, déjà, une autre Barcelone affleure, celle qu’on traverse sans y prêter attention. Devant les tombeaux de la Via Sepulcral Romana, Pierre Lunel prend la tête du cortège. La voix est chaleureuse, le ton libre et éloquent, l’érudition toujours à propos, jamais pesante. La balade peut commencer.
Les oubliés sous les pierres de Barcelone
Très vite, le fil se déplace. Avant même de plonger dans la Barcino antique, Pierre Lunel évoque Antoni Gaudí, dont Barcelone commémore le centenaire de la mort. L’anecdote est connue, mais restituée avec une émotion vibrante : l’architecte renversé par un tramway, pris pour un pauvre, conduit à l’hôpital des indigents. Refusant d’être transféré ailleurs, il aurait dit : « Laissez-moi mourir avec les pauvres ». Le groupe écoute, déjà captivé.

Puis viennent les pierres. Ou plutôt, ceux qu’elles recouvrent. La Via Sepulcral Romana, découverte par hasard au milieu du XXe siècle, révèle un cimetière de petites gens : esclaves, anonymes, corps usés trop tôt, os marqués par la violence... Pas de héros, pas de statues. Juste des vies brèves, longtemps effacées du récit officiel. « Généralement, l’histoire parle des riches et des puissants », glisse Pierre Lunel. Toute la balade va contredire cette fatalité.

Une ville palimpseste
Notre guide nous ramène à ces temps lointains où Barcino n’était qu’un bourg. À peine cinq mille habitants, serrés dans un rectangle de quelques centaines de mètres. Rien à voir avec Tarraco, capitale romaine de la région, ses amphithéâtres et ses certitudes. À l’époque romaine, la mort reste hors les murs : on enterre le long des voies, loin des vivants. Plus tard, avec l’arrivée des Wisigoths, les usages changent. Les morts entrent dans la ville. Les remparts s’épaississent. La peur s’installe.
Dans les ruelles du Barri Gòtic, le récit se fait palimpseste. Une muraille romaine surgit sous un immeuble, une tour du IVᵉ siècle se cache derrière une façade médiévale. Lunel raconte la fin de la Pax Romana, les invasions, l’Empire trop vaste pour survivre à lui-même. Il nuance l’image des « barbares », davantage fascinés par la civilisation romaine que mus par une soif de destruction. Les Wisigoths s’installent, se romanisent, fondent un royaume. Barcelone change de nom, de visage, de destin.

La visite avance, ponctuée de sourires, de questions, de digressions passionnantes. Un détail architectural appelle une remarque sur Gaudí, omniprésent jusque dans les réverbères de la plaça Reial. Un décor extravagant suscite une boutade sur le goût catalan. Rien n’est figé : l’histoire circule, se déploie, respire avec la ville. Et notre conteur mène le récit avec jubilation.
Au fil des pas, une évidence s’impose. Cette balade ne raconte pas seulement la Barcelone romaine. Elle apprend à regarder autrement. À comprendre que sous les cartes postales et les foules, la ville est faite de couches successives, de vies ordinaires, de ruines discrètes. Barcelone n’est ni musée ni décor. Elle est mémoire vivante.

Autour d’un café, l’histoire continue
La balade s’achève finalement autour d’une table, dans l’atmosphère feutrée d’un bistrot du centre ancien. Les manteaux glissent sur les dossiers de chaises, les cafés crème et les cañas arrivent. La parole se pose, devient plus intime. Elle change de rythme.
Pierre Lunel poursuit, comme on prolonge une conversation. Il évoque Galla Placidia, princesse romaine devenue reine de Barcelone, femme de pouvoir et de culture, prise en otage par les Wisigoths avant de traverser les grands bouleversements de la fin de l’Empire. Une destinée romanesque, presque effacée, qui dit à elle seule le basculement d’un monde et la naissance d’un autre. Plus loin, il parle de Madina Barshiluna, la Barcelone musulmane, de la coexistence des religions, des mythes nationaux patiemment construits, puis déconstruits…

La causerie prend des airs de conte, tantôt grave, souvent malicieux. Il est question des origines ibères de la ville, des héros fondateurs que l’on s’invente quand l’histoire résiste, de légendes tenaces et de réalités plus prosaïques. Là encore, Pierre Lunel préfère les zones grises aux certitudes confortables, les marges aux récits officiels. Et c’est un régal de voir, sous nos yeux, apparaître une histoire plus humaine, débarrassée de ses oripeaux héroïques.
Déjà l’heure de se quitter ? On pourrait rester encore, longtemps, à l’écouter dérouler le fil de la ville, un café de plus à la main, une histoire appelant la suivante. Avant de se lever, Pierre Lunel évoque les prochaines balades, à venir tout au long de l’année sous l'égide de Barcelone Accueil : Gaudí et Güell, la vie quotidienne des Barcelonais du XIXᵉ siècle, leurs passions populaires, leurs drames aussi. Pas un programme, mais une promesse : celle de continuer à raconter Barcelone autrement.
Quand le groupe se disperse enfin, on n’emporte pas seulement des dates ou des noms. Mais un regard déplacé, curieux et émerveillé. Et cette impression persistante que, décidément, les pierres ont encore beaucoup à dire, à condition de prendre le temps de les écouter.
De janvier à mai 2026, Barcelone Accueil propose, un dimanche matin par mois, une série de balades historiques à travers les rues de Barcelone. Sous la conduite de Pierre Lunel, écrivain, voyageur et conteur, ces promenades invitent à découvrir l’histoire secrète de la ville, loin des récits convenus. Des racines romaines de Barcelone aux aspects les plus méconnus de Gaudí — dont on célèbre cette année le centenaire de la mort —, en passant par la mer comme matrice de la ville, ses passions culturelles et ses rivalités musicales, chaque rencontre explore une facette différente de cette cité aux mille strates.
Dates à retenir
15 février · 15 mars · 19 avril · 17 mai
Au programme :
- 15 février – De Cuba à Barcelone : le génie, le milliardaire et les extravagants
Sur les traces de Gaudí et de ses alliances improbables
- 15 mars – La mer, ADN de Barcelone
Huîtres, pirates, conquérants et aventuriers
- 19 avril – Dandy puis moine
Les secrets d’un Antoni Gaudí intime
- 17 mai – Des Jeux floraux à Wagner
La guerre des opéras et des passions musicales
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