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Serge Bourgeois : « Rendre à la vie ce qu’elle nous a apporté »

Depuis 1845, la Bienfaisance Française de Barcelone accompagne les Français de Catalogne dans les moments de fragilité. Entre gestion immobilière rigoureuse et accompagnement humain, son président, Serge Bourgeois, nous ouvre les portes d’une institution historique qui a su se réinventer pour affronter les nouveaux « accidents de la vie ». Arrivé en 1973 et aujourd'hui binational, il incarne lui-même ce trait d'union entre la France et sa terre d'accueil. Rencontre avec un homme de conviction pour qui l'engagement n'a pas d'âge, ou presque.

Photo portrait de Serge Bourgeois de la Bienfaisance à BarcelonePhoto portrait de Serge Bourgeois de la Bienfaisance à Barcelone
@Serge Bourgeois / DR
Écrit par Jeanne Rabaud
Publié le 11 mars 2026, mis à jour le 12 mars 2026

Pour introduire la fondation, pouvez-vous revenir sur l’histoire de la Bienfaisance à Barcelone et ce qui a déclenché sa création en 1845 ?

1845, c'est la date de départ de la fondation de l'association. Pendant ses premières années, jusqu'en 1893, elle a vécu sous le parapluie du consulat, sans être légalement constituée. Pourquoi cette fondation ? Elle est née deux ou trois ans après les derniers bombardements de Barcelone. En 1842-1843, l’ouverture du marché textile espagnol, alors très protégé, a posé de gros problèmes en Catalogne, base de l'activité industrielle. Il y a eu des mouvements de rue, des réclamations, une ambiance terrible.

Le gouvernement de Madrid a envoyé ses troupes pour mater les manifestations et a bombardé Barcelone depuis Montjuïc et la Ciutadella. Le consul de France de l’époque, M. Lesseps, est intervenu pour apaiser les choses. Il a fait venir des bateaux français pour évacuer les personnes touchées et a aidé, avec les marins français, à éteindre les incendies. Il a eu une action humanitaire très forte, ce qui fait que la ville lui a toujours été reconnaissante. En 1845, beaucoup de familles françaises avaient été touchées. Sous l’impulsion de Lesseps, 53 ou 54 notables français se sont réunis le 31 août 1845 pour mettre en place cette association. 

 

Vous énonciez le Consulat général. Comment se traduit aujourd'hui ce lien avec le consulat français de Barcelone ?

Nous avons une très bonne relation. Leurs budgets d'aide sociale diminuent car la préférence communautaire s'impose : une personne dans le besoin doit d'abord solliciter les services sociaux de son pays de résidence (l'Espagne). Dès qu’ils reçoivent une demande d’aide qu’ils ne peuvent couvrir, ils nous passent le dossier en toute transparence. C'est ce travail de réseau qui nous permet d'être efficaces sur tout le territoire catalan. Notre zone d'action est strictement la Catalogne (Barcelone, Gérone, Tarragone et Lérida). 

 

Comment s'articule votre coopération avec les autres piliers associatifs de Barcelone ?

Lorsque je suis arrivé en 1973, il y avait très peu d'associations : la Bienfaisance, la Chambre de Commerce et le Cercle des Français, qui est devenu Barcelone Accueil. Depuis, le paysage s’est beaucoup diversifié. Aujourd’hui, nous travaillons de façon intégrée avec la Société d’Assistance Française, nous partageons le même conseil d’administration, et nous gardons un lien organique avec les écoles françaises. Nous voyons aussi de nouvelles structures apparaître, comme les Amis d'Alsace ou des associations de parents d'élèves. Il y a une certaine complémentarité qui fait la force de notre communauté face à l'augmentation de la population française en Catalogne. 

 

Constatez-vous l'émergence de nouveaux visages de la précarité, notamment liés à l'accès au logement ou à l'inflation galopante en Espagne ? 

Le profil a beaucoup changé. Il y a une dizaine d'années, on aidait principalement des personnes âgées, souvent des femmes venues donner des cours de français dans des familles catalanes sans avoir jamais cotisé. Aujourd'hui, nous avons de plus en plus de cas d'accidents de vie : divorces, séparations, pertes d'emploi, familles avec enfants. Donner de l'argent, c'est très facile. Aider les gens à remettre un pied devant l'autre, à retrouver un équilibre émotionnel, c'est plus long, mais les résultats sont cent fois meilleurs. On intervient parfois en urgence pour payer des loyers ou des factures d'électricité afin d'éviter que les gens se retrouvent à la rue. 

 

Combien de personnes travaillent aujourd’hui à la Bienfaisance et voyez-vous une relève arriver, notamment chez les jeunes ?

Nous avons deux piliers : Peggy Laure, qui fait du coaching professionnel pour accompagner les gens, et Patricia, qui gère toute la partie administrative et les relations avec les services sociaux espagnols. Nous avons aussi une concierge pour nos immeubles et beaucoup de bénévoles qui nous suivent depuis plusieurs années.

Sur la relève, oui ! Ces dernières années, des jeunes collaborent avec nous sur la communication, Instagram, la rédaction d'articles... Nous ne sommes pas de grands spécialistes, mais eux dominent ça avec deux doigts sur leur tablette de façon extraordinaire. Il y a dix ans, une classe du Lycée Français nous avait même créé un logo splendide. Alors oui, il y a des bénévoles, mais souvent sur des actions très concrètes. On aimerait peut-être qu'ils soient là un peu plus dans la durée. 

 

Quel serait votre message que vous voudriez transmettre aux français pour qu'ils soient adhérents ?

Nous sommes conscients que c’est un engagement. On demande une certaine disponibilité, une répétition. Mais c'est important, ne serait-ce que pour aller rendre visite à des personnes seules qui ont besoin de compagnie. Je me souviens qu'autrefois, des jeunes allaient voir régulièrement des anciens pour leur tenir compagnie. Ça devrait continuer. À ceux qui hésitent, je dirais : il faut avoir une sensibilité vis-à-vis de l'action sociale. Venir aider les autres est une façon de retourner à la vie les services que tu as pu recevoir. C’est un peu ça, mon message. 


 

Vous êtes président depuis 12 ans. Comment vivez-vous ce rôle au quotidien et comptez-vous renouveler votre mandat en 2026 ?

C'est une double casquette. Il faut gérer les immeubles pour avoir les revenus nécessaires, et il y a l'activité sociale. Gérer des entreprises, j’ai toujours su faire, mais la casquette sociale, je l’ai apprise sur le tas, grâce à l'équipe derrière moi. Sans elle, la casquette serait trop lourde.

La plus grande fierté, pour moi et mon équipe, c'est quand on a réussi à remettre une famille sur pied. Quand cette personne vous dit : "Merci beaucoup la Bienfaisance, maintenant je continue tout seul". Ça, pour nous, c'est merveilleux. C'est le plus beau cadeau qu'on puisse nous faire. 

Pour le mandat, nous avons une règle intérieure que je tiens à respecter : la limite est fixée à 80 ans. Je ne veux pas faire d'exception. On avait mis cela en place pour rajeunir le conseil d'administration. Il y a des gens très bien à 80 ans, mais il y en a d'autres qui ne réfléchissent plus tout à fait correctement ! Il vaut mieux laisser la place aux jeunes pour ne pas commencer à faire des bêtises !  
 

Quels sont les objectifs pour l'année 2026 ?

En 2025, nos actions ont progressé de 30 % et la tendance ne baisse pas. Notre premier objectif est d'augmenter le nombre d'adhérents. On plafonne à 80, ce serait bien de dépasser les 100 adhérents stables en 2026. Le second est de renforcer notre réseau de bénévoles réguliers. Nous avons la chance d'être autonomes financièrement avec un budget de 130.000 € dédié au social, ce qui est très rare pour une association. 

 

Vous êtes arrivé à Barcelone en 1973. Quels souvenirs gardez-vous de votre propre intégration ?

Je sortais d'école de commerce. Même après des années d'études de l'espagnol, en arrivant, je me suis rendu compte que je ne savais pas parler ! À partir de 19h ou 20h, je décrochais, je ne comprenais plus rien. Je me souviens aussi d'un directeur financier sévillan... je ne comprenais pas un mot de ce qu'il me disait ! Et puis, il y avait la file d'attente à 6h du matin au commissariat pour la carte de résidence tous les trois ans. Mais on est tous passés par là. Aujourd'hui ma vie est ici. J'ai quatre enfants et quatre petits-enfants à Barcelone. Je suis binational depuis une dizaine d'années, j'ai demandé la nationalité espagnole. J'ai un pied de chaque côté de la frontière. Je ne pense pas repartir en France, ma place est ici. 

 

La Bienfaisance Française de Barcelone intervient sur toute la Catalogne pour aider les Français victimes d'"accidents de vie". Pour les soutenir, vous pouvez devenir adhérent ou bénévole dès maintenant en remplissant ce formulaire. 

 

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