

Leur tracé n'est pas le même, mais entre eux, c'est un langage. Un coup de crayon répond à l'autre, qui répond à l'orchestre. Mercredi, c'était concert de dessins à l'Institut français de Barcelone. Les dessinateurs de bande dessinée Charles Berbérian et Max, associés à Pascal Comelade et son "Bel Canto Orquestra" ont hypnotisé la salle pleine. Preuve que les arts musicaux et graphiques font partie d'une grande famille
(De gauche à droite : Max & CH. Berberian / Photo IFB)
Lepetitjournal.com : D'où vient votre rencontre artistique ?
Charles Berbérian : Max et moi avions avions chacun réalisé des pochettes de disque pour Pascal Comelade. Max a travaillé sur : "Haïku de piano", et le dernier "Sardane", qui explore les sonorités de la musique folklorique catalane. Quant à moi, presque tous les ans je vais au Festival international du disque et de la BD, à Perpignan. C'est là-bas que j'ai rencontré Pascal Comelade, qui m'a demandé de dessiner la pochette de son album "A freak serenade". Finalement, nous avons été contactés, Max et moi, pour faire un concert avec Pascal, l'un à Madrid, l'autre à Barcelone.
Quel est votre état d'esprit avant un concert de dessins ?
Max : je suis nerveux, je crois...
CB : J'essaye de contourner le stress en dessinant, quelques heures avant. Et puis en même temps ça m'échauffe. Dessiner en public est contre-nature pour un dessinateur de BD. Mais ça me plait de forcer la nature, de lui demander d'aller dans une direction qui transforme mon rapport au dessin. Et puis je commence à avoir un rapport plus naturel à ces spectacles. J'ai du plaisir à partager avec des musiciens, et avec mon grand coéquipier Philippe Dupuy (avec qui Charles Berbérian partage d'habitude la scène, ndlr). Le plus gros stress, c'est celui de la technique, avant le concert. Pendant le concert, il y a bien sûr des incidents, mais on s'en accommode. Comme en musique, c'est le feeling qui compte. 
CB : Je trouve nos rapports à la musique formidable.
Max : Je ne suis pas musicien. Mais j'en écoute beaucoup en travaillant. Peut-être que si je n'avais pas été dessinateur, j'aurais été musicien...
CB : On m'a dit un jour, "les dessinateurs sont ceux qui connaissent le mieux la musique, mieux que les journalistes et mieux que les musiciens eux-mêmes". Nous en écoutons tout le temps. Peut-être autant que les routiers mais nous avons meilleur goût !
Un concert de dessin, est-ce physiquement éprouvant ?
Max : Oui, c'est assez dur car je dessine en grand format, debout et en même temps mon pied bat la mesure ! La première fois (en 2008, à Madrid avec Pascal Comelade), j'ai ressenti beaucoup d'énergie, et d'émotion. Je n'avais jamais été "on stage". La deuxième fois, c'était déjà un peu plus relax. Aujourd'hui, c'est mon troisième concert.
CB : J'en ai fait souvent, depuis 2009, avec Rodolphe Burger (ex leader du groupe Kat Onama, ndlr), et Philippe Dupuy. C'est différent, plus rock, et la plupart des morceaux sont chantés. Ainsi, je me permets des pauses pour danser, regarder les musiciens. Avec Pascal, c'est surtout instrumental et un peu moins dansant.
Comment gérez-vous ce nouveau rapport au public, passer de la BD au spectacle ?
Max : Sur scène, on ressent l'énergie du public, et c'est intéressant de voir ce qui sort de la fusion entre les musiciens, les dessinateurs, et le public.
CB : Nous faisons encore partie du public, et en même temps nous ressentons son énergie. Quand le courant passe, et aussi quand il ne passe pas. C'est ce que je préfère : être à la fois acteur et témoin. Avant, j'étais à mille lieues de ce type de travaux. J'ai démarré de loin. Maintenant je préfère envisager le dessin comme de la musique. Par contre, je ne regarde jamais de films du concert. Seul le geste importe, libère, et le film casse le geste. Lorsqu'on arrive à concilier le geste et la beauté du dessin, c'est encore mieux ! Le moment que je préfère, c'est la répétition. Nous sommes entre nous. J'aime l'ambiance générale. J'ai l'impression d'être musicien...
CB : Disons que sur scène, il y a deux orchestres, nous pouvons être les musiciens, eux peuvent être graphiques. De façon abstraite bien sûr. Mais il y a une graphie dans la musique. D'ailleurs, nous utilisons le même vocabulaire. "La gamme musicale et la gamme chromatique", "la ligne", "la composition".
Max : La narration est visuelle, rythmique. J'essaye de travailler à la même vitesse que la musique, d'où l'important de montrer les mains. Parfois c'est le contraire : sur une chanson, je dessine rapidement une version très calme, d'une chanson des Ramones. Pascal reste à contre-sens.
CB : je dirais à "contrepoing", mais pas contre-courant. En musique, la discordance concorde. C'est comme cela que j'envisage le dessin. Je le vois aujourd'hui comme jamais ça ne m'était arrivé. Grâce à la musique, ça y est, je comprends ce que je n'avais jamais compris du dessin. La musique englobe tout et son contraire, elle permet tout.
Propos recueillis par Lucie BARRAS (www.lepetitjournal.com - Espagne) Lundi 30 avril 2012
Photos : Institut Français de Barcelone
Mini-bio :
Francesc Capdevila, alias Max, est un dessinateur catalan et l'un des pionniers de la BD engagée. Reconnus dans toute l'europe, ses albums retracent l'Histoire contemporaine espagnole.
Charles Berbérian est un dessinateur français, auteur de plus de 25 albums. Avec son inséparable compère, le scénariste Dupuy, il remporte le Grand Prix de la ville d'Angoulème, en 2008.







