Thierry Viteau: "Je me sens des affinités personnelles avec l'Asie"

Par Pierre QUEFFELEC | Publié le 23/11/2012 à 00:00 | Mis à jour le 07/05/2020 à 03:40
Photo : courtoisie Ambassade France en Thaïlande - Thierry Viteau
Thierry Viteau ambassadeur france en Thailande

Le nouvel Ambassadeur de France en Thaïlande, Thierry Viteau, accueillera demain soir un peu plus de 300 personnes attendues pour la fameuse soirée Beaujolais dans les jardins de la résidence de France. En amont de la soirée, il a bien voulu répondre à quelques questions

Un peu plus de six mois après le départ en retraite de Gildas Le Lidec, le nouvel ambassadeur de France en Thaïlande est arrivé à Bangkok le 26 octobre. Ministre plénipotentiaire de deuxième classe, Thierry Viteau était auparavant Directeur adjoint d'Asie et d'Océanie au Ministère des Affaires étrangères. Cet homme amène de 59 ans a travaillé une bonne partie de sa carrière sur l'Asie, entre des postes d'ambassade à Tokyo et Séoul et Sydney, et la Direction de l'Asie et d'Océanie où il a débuté. Il a également été Premier Conseiller au Portugal, et ambassadeur au Mozambique et au Swaziland.

Né le 3 avril 1953, Thierry Viteau est diplômé de l'institut d'études politiques de Paris (IEP), et de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (japonais, coréen).

LePetitJournal.com  - Vous avez étudié deux langues asiatiques, le japonais et le coréen, et vous avez été en poste de nombreuses années en Asie ainsi qu'à la direction Asie Océanie du ministère des Affaires étrangères, cela semble dénoter un certain tropisme vers l'Asie, qu'en dites-vous ?

Thierry Viteau - Il me serait difficile de vous détromper? J'ai en effet une attirance marquée depuis très longtemps pour ce continent, son histoire, sa civilisation ; je me sens des affinités personnelles avec ses habitants et sa culture. Cela dit, j'ai eu d'autres expériences professionnelles enrichissantes, comme en Afrique ou en Europe du Sud. Ce n'est donc pas une passion exclusive.

Dans votre message adressé à la communauté française le 8 novembre dernier, vous évoquez trois priorités qui sont la communauté, le volet économique et la coopération culturelle et scientifique. Pouvez-vous nous dire dans quel ordre se placent ces priorités et pourquoi ?

Il n'y a vraiment pas de priorités à proprement parler. Chaque domaine est important en soi et il y a beaucoup de liens entre les uns et les autres. Par exemple, la coopération culturelle et scientifique peut avoir, et a, souvent des retombées économiques et commerciales. Et il n'y a pas d'activités ou de réussites économiques ou culturelles sans présence d'une communauté expatriée ou résidente dynamique et bien implantée localement.

Le nombre de candidats à l'expatriation semble fortement augmenter dans le contexte actuel de crise économique européenne, c'est en tout cas l'impression qu'ont nombre de nos compatriotes ici : le ministère des Affaires étrangères a-t-il fait des projections d'une éventuelle augmentation, pouvez-vous nous donner des chiffres ?

Lié ou non au contexte que vous mentionnez, c'est un phénomène général, qui tient sans doute aussi au fait que notre pays, sa jeunesse en particulier, est très ouvert à l'international. C'est un fait en tout cas que la croissance moyenne des inscriptions au Registre mondial des Français établis hors de France est de l'ordre de 3% par an. Cette croissance s'est cependant accélérée en 2011, avec une hausse de plus de 6 %, qui peut en partie s'expliquer par les inscriptions de Français déjà expatriés, à l'approche des échéances électorales de 2012. Nous avions ainsi près d'1,6 million de compatriotes inscrits au Registre à la fin de l'année 2011. Il est remarquable que ce soit en Amérique du Nord et en Asie-Océanie que cette progression soit la plus importante, avec près de 11% du nombre d'inscrits. Nos compatriotes recensés dans cette dernière zone géographique représentent aujourd'hui plus de 110.000 personnes.

La Thaïlande est une parfaite illustration de cette tendance. Le nombre d'expatriés y augmente de façon régulière, la hausse de nos compatriotes inscrits au Registre des Français de l'étranger pour Bangkok est ainsi d'environ 10% chaque année. Notre communauté, la plus importante en Asie du Sud-Est, compte ainsi aujourd'hui quelque 10.000 personnes, beaucoup plus si l'on ajoute les Français non enregistrés. Il en va de même pour le nombre de touristes français qui seront cette année plus de 600.000 à s'être rendus en Thaïlande. Il n'y a pas de raison que ce phénomène cède, compte tenu de la dynamique que connaît le continent asiatique, qui attire nombre de compatriotes et sociétés françaises, ce qui a d'ailleurs conduit le ministère des Affaires étrangères à renforcer notre présence consulaire dans cette région du monde.

Comment l'ambassade se prépare-t-elle à gérer une probable augmentation massive du nombre de Français expatriés, des mesures sont-elles prévues, si oui lesquelles ?

Face à cette augmentation régulière et relativement importante, les services consulaires sont effectivement de plus en plus sollicités. Pour ce qui est de Bangkok, nous avons recruté l'année dernière un agent supplémentaire pour faciliter le traitement des nombreuses et différentes demandes qui nous sont adressées et une nouvelle proposition de création de poste a été faite pour 2013.

Doit-on s'attendre à des changements dans l'approche de l'ambassade vis-à-vis de la communauté française, en termes de services mais aussi de relations ou autres ? Si oui lesquels, pouvez-vous en expliquer les raisons ?

C'est évidemment une priorité de tous les jours. Toute l'équipe du Consulat est mobilisée pour rendre le meilleur service possible à nos compatriotes, résidents et de passage. Je me dois de dire à cet égard que les délais aujourd'hui sont équivalents à ceux des mairies de France, voire plus rapides. Un exemple parmi d'autres : pour un passeport, le délai de rendez-vous est de 2 à 3 semaines, et l'obtention du passeport de 10 jours après, soit un mois au maximum, ce qui est un délai inférieur à beaucoup de préfectures en France. Pour autant, j'ai bien conscience qu'il est possible d'améliorer la situation, je peux assurer vos lecteurs que nous y travaillons.

Sur le volet économique, quels sont les enjeux qui se profilent ici et quelles sont les priorités et les grands chantiers de l'ambassade dans les mois à venir ?

Il faut dans un premier temps, inscrire nos actions dans la continuité de la visite de la Première ministre thaïlandaise en France en juillet dernier. Il est nécessaire aussi d'aider nos entreprises à participer à la modernisation des infrastructures locales (transports urbains, énergie, électricité, chemins de fer, télécommunications, etc.) et à remporter les appels d'offres internationaux qui seront prochainement lancés. Je pense tout particulièrement, mais pas seulement, aux domaines ferroviaires et des infrastructures pour lesquels le savoir-faire et l'expertise français sont reconnus. Il nous faut également veiller à ce que les parts de marché détenues par nos entreprises de la filière aéronautique et spatiale soient maintenues, ne serait-ce que parce que cette filière contribue très significativement encore au rééquilibrage de notre balance commerciale avec la Thaïlande.

Pour y contribuer, nous avons ici un dispositif de soutien à destination de nos PME qui est très bien structuré autour du Service économique, d'Ubifrance, de la Chambre de Commerce Franco-Thaï et du Comité des Conseillers du Commerce Extérieur. Rien n'interdit cependant de réfléchir, en étroite concertation avec les différents acteurs, à l'amélioration de l'efficacité de ce réseau, pour répondre davantage encore aux besoins de nos PME exportatrices.

D'un autre côté, les grands groupes thaïlandais sont engagés dans une démarche d'internationalisation qui les conduit non seulement à investir dans les pays de proximité mais également en Europe. La réindustrialisation de notre pays passe aussi par l'implantation d'entreprises étrangères. Les investissements de Thai Union Frozen Foods, qui a pris le contrôle de Petit Navire, et de PTT Chemicals, qui a racheté une ancienne usine de Rhodia en Rhône-Alpes, ne doivent pas rester sans lendemain.

Enfin, sur le plan multilatéral, les positions de nos entreprises seront défendues lors des négociations qui devraient s'ouvrir très prochainement dans le but d'aboutir à la signature d'un accord de libre-échange entre l'Union européenne et la Thaïlande.

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Six mois sans ambassadeur pour une nomination manquée
Le précédent ambassadeur de France en Thaïlande, Gildas Le Lidec, était parti en retraite le 15 avril dernier. La nomination en août de Thierry Viteau, arrive après l'annulation, le 24 juillet par le Conseil d'Etat, de la nomination de Damien Loras, ancien conseiller diplomatique à l'Elysée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le Conseil d'Etat avait estimé que Damien Loras n'avait exercé au cours de sa carrière aucune fonction "lui conférant une autorité hiérarchique sur un service ou sur une partie des services". Le Conseil d'Etat avait été saisi le 14 mai par la CFDT-MAE, syndicat majoritaire au ministère des Affaires étrangères. Damien Loras a finalement été nommé Consul de France à Sao Paulo au Brésil, où il a pris ses fonctions le 19 octobre.
Thierry Viteau, qui doit encore présenter ses lettres de créances, peut exercer l'essentiel de ses fonctions depuis quelques jours grâce à une autorisation spéciale délivrée par le Ministère thaïlandais des Affaires étrangères.
En 2009, l'ambassadeur Gildas Le Lidec avait lui aussi pris ses fonctions près de six mois après le départ de son prédécesseur Laurent Bili. Lui aussi avait fait sa première apparition en public pour le Beaujolais.

 

Sur le volet de la coopération ?

La France et la Thaïlande ont de très anciens et solides partenariats dans beaucoup de domaines de coopération. Vous avez probablement noté que l'accord franco-thaïlandais signé lors de la visite à Paris de la Première ministre thaïlandaise, Mme Yingluck Shinawatra, en juillet dernier, concerne précisément l'éducation et la recherche. Les échanges d'étudiants et les collaborations scientifiques entre chercheurs de nos deux pays font en effet partie, vous l'avez bien relevé, des grandes priorités de l'Ambassade. Nous devons accueillir encore plus d'étudiants thaïlandais en France, où ils peuvent suivre des cursus de grande qualité, pas seulement en français mais aussi en anglais, avec des frais de scolarité parmi les moins élevés du monde. Par ailleurs, le fait que, de tous les pays d'Asie, la Thaïlande accueille le plus important groupe de chercheurs expatriés issus des Instituts de recherche français témoigne d'une forte complémentarité, avec des potentiels encore à explorer et, pourquoi pas, des développements dans le domaine économique.

Le maintien de la très belle dynamique que connaît la francophonie en Thaïlande est aussi l'une des priorités. Il n'y a probablement pas d'autres exemples en Asie de pays où le nombre d'apprenants de français est en hausse dans les lycées. Il faut que nous retrouvions cette même évolution à l'Université, comme dans les formations professionnalisantes, afin que l'on puisse rencontrer dans les élites culturelles, politiques, économiques thaïlandaises de demain autant de francophones qu'aujourd'hui.

Du point de vue culturel, je souhaite d'abord qu'une nouvelle impulsion soit offerte à la distribution du cinéma français en Thaïlande. Le cinéma est un domaine artistique et une industrie culturelle dans lesquels nos deux pays excellent et ont probablement le plus à partager. Le prochain festival du film français, en février prochain, sera ainsi essentiellement tourné vers les avant-premières, et visera à sensibiliser le public thaïlandais sur la qualité mais aussi sur l'accessibilité du cinéma français. Enfin, s'agissant de "La Fête", qui se tiendra cette année en mai et juin, l'accent sera progressivement mis sur les co-réalisations franco-thaïlandaises, pour que ces échanges soient à l'origine de liens à long terme entre artistes des deux pays. La décentralisation de notre festival, comme point d'entrée d'une coopération décentralisée à développer entre collectivités territoriales, et pour toucher un public thaïlandais aussi large que possible, au-delà de Bangkok, sera un autre axe d'action. D'ici là, d'autres évènements culturels devraient avoir lieu, pour une présence plus constante, tout au long de l'année, mais qui doivent encore être confirmés : je pense à la célébration franco-allemande du Traité de l'Elysée, à des évènements sous l'étiquette du groupe EUNIC (European Union National Institutes for Culture) Thaïlande, qui est sous présidence française, ou encore une exposition multidisciplinaire, au Bangkok Art and Cultural Center, sur les dangers de la contrefaçon et notamment des faux médicaments, au printemps prochain.

Des visites de haut niveau sont-elles envisagées dans les mois à venir, lesquelles ?

Comme je l'ai déjà relevé, la visite de la Première ministre thaïlandaise à Paris, les 20 et 21 juillet dernier, a été un évènement important ; la dynamique doit être entretenue. On peut donc s'attendre à des visites ministérielles dans le courant de l'année 2013. Madame Nicole BRICQ, ministre du Commerce extérieur, a ainsi d'ores et déjà annoncé le mois dernier, au Sénat, qu'elle avait l'intention de se rendre en Thaïlande en 2013. Ce sera naturellement l'occasion de travailler à l'une des  priorités de notre engagement en Thaïlande. Compte tenu de la diversité de la relation franco-thaïlandaise, il est naturel que d'autres ministres fassent le voyage de Bangkok.

Que doit-on en déduire du point de vue de l'évolution des relations franco-thaïlandaises ?

Les relations franco-thaïlandaises sont anciennes, solides et confiantes. C'est à partir de ce socle, salué lors des échanges tenus entre le Président de la République, le Premier ministre et leur hôte thaïlandaise en juillet dernier à Paris, que nous voulons augmenter nos échanges économiques, renforcer nos coopérations et définir les  nouvelles priorités de nos relations.
Parce que nos pays évoluent rapidement, parce que nos sociétés changent, à l'image du formidable dynamisme de la société thaïlandaise au cours de ces dernières années, nos relations bilatérales et nos intérêts communs font en effet l'objet d'un suivi régulier, que nous souhaitons être le plus réactif possible. En complément des visites ministérielles dont je viens de parler et qui déterminent les objectifs et les priorités de notre relation bilatérale, il y a en effet un travail quotidien, celui de l'équipe de l'ambassade, bien entendu, mais aussi celui de la communauté française de Thaïlande, des investisseurs et entrepreneurs français, bref, de tous ceux qui, comme vous, concourent au développement des relations franco-thaïlandaises.

Vous allez rencontrer les Français à l'occasion du Beaujolais ce week-end, que souhaitez-vous leur dire en préalable ?

Ecoutez, cette soirée est donnée, je tiens à le rappeler, au profit de l'Association française de Bienfaisance en Thaïlande, dont chacun connaît le rôle qu'elle joue en faveur de nos compatriotes les plus démunis. Pour le message, vous me permettrez d'en garder la primeur pour ceux qui auront bien voulu contribuer à ses activités en venant à cette soirée.

Propos recueillis par Pierre QUEFFELEC vendredi 23 novembre 2012
 

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Pierre QUEFFELEC

Pierre Queffélec a fait ses premières armes dans le journalisme à la Nouvelle République des Pyrénées en 1996. Arrivé en Thaïlande en 2004, il a rejoint lepetitjournal.com l’année suivante avant de prendre la direction du bureau de Bangkok en janvier 2006
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