Mercredi 12 août 2020

L’étrange destin du Chakri Naruebet, le porte-aéronefs thaïlandais

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 29/05/2012 à 00:00 | Mis à jour le 28/09/2018 à 05:54
Photo : photo U.S. Navy/Wikimedia - Le porte-aéronefs le Chakri Naruebet, ici au large des côtes de la mer de Chine méridionale, n'est quasiment jamais utilisé
porte-avions Chakri Naruebet

La Thaïlande s'est dotée dans les années 1990 du porte-aéronefs le Chakri Naruebet, qui était à l'époque le premier navire de guerre de cette envergure pour une marine d'un pays de l'Asie du Sud-Est. Le Chakri Naruebet n'est néanmoins quasiment jamais utilisé, la faute aux manques de moyens du royaume pour l'achat d'équipements et de navires censés lui servir d'escorte

Voici un navire de guerre de la marine royale thaïlandaise qui ne passe pas inaperçu : 12.000 tonnes, 183 mètres de long, un pont en forme de tremplin de saut à ski, un équipage de 650 personnes, une capacité d'emport d'une vingtaine d'hélicoptères et d'une dizaine d'avions de combat à décollage vertical. Il s'agit du Chakri Naruebet ("le Grand Roi Chakri"), un "porte-aéronefs" - le terme de "porte-avions" ne s'emploie que pour les navires capables de "catapulter" des avions -, navire amiral de la marine thaïlandaise. C'est pourtant un des porte-aéronefs les moins utilisés au monde. Il a passé l'essentiel de sa "carrière" à être stationné à Sattahip, une base navale située au sud de la province de Chonburi, au lieu de sillonner les mers lointaines comme cela avait été prévu lors de son achat. Le Chakri Naruebet ne quitte plus Sattahip que pour des brèves "sorties" le long des côtes thaïlandaises, qu'il s'agisse d'opérations de prestige au service de la famille royale ou de missions de secours, comme celle qui a permis en mars 2011 aux touristes de quitter les îles Koh Tao et Koh Samui en proie à des pluies diluviennes. Il n'est plus une plate-forme aéronavale de projection mais une grande coque statique, sans mission précise.

Protection des côtes et intervention humanitaire

Tout avait pourtant bien commencé, dans l'euphorie du début des années 1990, lorsque le royaume connaissait une période économique faste avec des taux annuels de croissance atteignant les 10%. "A cette époque, le décollage rapide du pays avait incité le ministère de la défense à mettre en ?uvre un ambitieux plan de modernisation de la marine thaïlandaise, qui devait devenir une marine active rayonnant en Océan Indien et en mer de Chine. Le fer de lance de cette flotte moderne et puissante devait être un porte-aéronefs", explique Panitan Wattanayagorn, professeur à l'université de Chulalongkorn, spécialiste des questions militaires. L'idée partait d'un constat de bon sens : la Thaïlande possède un double accès à la mer (par le golfe de Siam et par la mer d'Andaman), une industrie de la pêche florissante et de nombreux gisements off-shore pétroliers et gaziers ; en outre, 90% de son commerce avec l'étranger transite par la mer.

Premier navire de ce type en Asie du Sud-Est

Cette situation géographique particulière et cette dépendance maritime imposaient la constitution d'une marine de guerre puissante, en mesure tout à la fois de protéger les côtes thaïlandaises et d'intervenir loin de celles-ci pour garantir la libre circulation des navires de commerce. "La marine voulait se doter d'un grand navire polyvalent, capable de projeter des forces aériennes en cas de conflit mais également d'assurer une intervention humanitaire en livrant en quelques jours des centaines de tonnes de biens d'urgence ou en traitant des malades", précise Panitan Wattanayagorn.

"Le Premier ministre de l'époque, un civil dénommé Chatichai, s'était laissé convaincre par les militaires. Son gouvernement a été marqué par de retentissantes affaires de corruption. Le choix de l'achat d'un porte-aéronefs n'est donc peut-être pas totalement étranger au paiement de juteuses commissions, même si la marine est sans doute la moins corrompue des trois armées", ajoute le professeur de l'université de Chulalongkorn.

"Il s'agissait aussi d'une décision plus dictée par la volonté de prestige de la marine thaïlandaise que par celle d'assurer vraiment la sécurité du royaume", indique Arnaud Dubus, journaliste spécialiste de la Thaïlande et auteur d'un ouvrage intitulé Armées du peuple, armées du roi (L'Harmattan, 2002), consacré aux armées thaïlandaise et indonésienne. La nouvelle de l'achat avait d'ailleurs fait sensation à l'époque, puisqu'il s'agissait du premier navire de ce type et de cette envergure pour une marine d'un pays d'Asie du sud-Est.

"Un excès de confiance dans l'état des finances publiques"

L'Espagne, qui entretenait alors d'étroites relations avec la Thaïlande dans le domaine de la formation des officiers et des sous-officiers de marine, avait proposé la fabrication et la vente d'un navire calqué sur le porte-aéronefs espagnol, le Principe de Asturias. En 1992, commande ferme fut donc passée par la Thaïlande à l'Espagne pour un prix jugé raisonnable de 350 millions de dollars. Le navire fut livré aux Thaïlandais en 1996, quelques mois avant le déclenchement de la crise financière en Asie.

"Il y a eu un excès de confiance dans l'état des finances publiques, décrypte Arnaud Dubus. Lorsque la crise financière a éclaté en 1997, les autorités thaïlandaises ont vite réalisé qu'elles n'avaient plus les moyens de financer un groupe aéronaval et son équipement. La marine a souvent été perdante dans les arbitrages budgétaires suivants et du coup n'a pas pu poursuivre les investissements nécessaires". En effet, il s'est révélé que si le choix d'une coque espagnole était judicieux, celui des aéronefs fournis n'était pas forcément pertinent.

Les 9 avions de type Matador à décollage vertical étaient équipés de moteurs qui chauffaient lors du décollage et de l'atterrissage, ce qui les rendaient difficilement utilisables. Faute de moyens, il a été décidé de ne pas acquérir une version plus moderne de ces avions Sea Harrier, version qui a fait ses preuves dans les forces armées du Royaume-Uni et de l'Espagne. Les 9 Matador ont été retirés du service en 2006, sans être remplacés, faisant du Chakri Naruebet un simple porte-hélicoptères. Par ailleurs, la défense anti-missile du navire est apparue faible et les moyens ont manqué pour acquérir de nouveaux systèmes d'armes.

Pas de porte-aéronefs sans escorte

Enfin, un porte-aéronefs ne peut évoluer, afin que sa sécurité soit garantie, que dans un groupe aéronaval. Il doit être escorté d'au moins deux navires de guerre, l'un avec une capacité anti-aérienne et l'autre avec une capacité anti-sous-marine, et être ravitaillé en eau, en vivres et en carburant par au moins un navire de soutien. Il doit, aussi, dans la mesure du possible être protégé par un sous-marin moderne qui, en l'espèce, fait défaut à la marine thaïlandaise. Là encore, les moyens financiers pour acquérir ces navires n'ont pas suivi.

Ce n'est, par exemple, qu'en 2012 qu'est entré en service l'Ang Thong, un navire construit à Singapour, qui a coûté près de 150 millions de dollars US et qui devait être le ravitailleur du Chakri Naruebet. "Il y a peut-être eu également un excès de confiance dans les compétences de la marine thaïlandaise. Un groupe aéronaval ne se déploie pas comme un jouet. Cela nécessite des équipements bien sur mais aussi un savoir faire assez complexe et un entrainement des équipes qui ne s'acquièrent pas du jour au lendemain et qui, là encore, coûtent chers", poursuit le journaliste français Arnaud Dubus.

L'ambition pour le royaume de se doter d'une marine océanique n'est pourtant pas morte, comme l'illustre la participation constante des navires thaïlandais à la coalition internationale qui lutte contre la piraterie au large de la Somalie. "Toutefois, aujourd'hui, en Asie du Sud-est, les marines se tournent plus vers des navires rapides, légers et polyvalents de type frégate ou patrouilleur ou vers des sous-marins. C'en est fini des grandes plateformes, onéreuses et difficiles à utiliser. Dans la région, seule la Chine et peut-être l'Inde peuvent s'en équiper", conclut le professeur Panitan Wattanayagorn.

Ghislain POISSONNIER mardi 29 mai 2012

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Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
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