La junte birmane exécute quatre militants pro-démocratie

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec Reuters | Publié le 26/07/2022 à 00:00 | Mis à jour le 26/07/2022 à 04:15
Photo : REUTERS/Soe Zeya Tun/photo d'archives - Kyaw Min Yu, ici lors de sa libération de la prison de Taunggyi, avec son épouse Nilar Thein et sa fille, en 2012, fait partie des quatre militants exécutés par la junte birmane.
Kyaw-Min-Yu

La junte militaire au pouvoir en Birmanie a annoncé lundi avoir exécuté quatre militants pro-démocratie accusés d'avoir aidé à commettre des "actes terroristes", les premières exécutions depuis des décennies dans le pays, ce qui a suscité une large condamnation.

Condamnés à mort à l'issue de procès à huis clos en janvier et en avril, les quatre prisonniers étaient accusés d'avoir aidé des milices à combattre l'armée qui a pris le pouvoir lors d'un coup d'État l'année dernière et déclenché une répression sanglante contre ses opposants.

Le gouvernement d'unité nationale birman, mouvement composé des parlementaires déchus de leur mandat, des chefs de file de la contestation contre le coup d'Etat et des représentants des minorités ethniques, a condamné les exécutions et appelé la communauté internationale à prendre des mesures contre la junte.

"Extrêmement attristé (...) je condamne la cruauté de la junte", a déclaré à Reuters par message Kyaw Zaw, le porte-parole du bureau du président du mouvement. "La communauté internationale doit punir leur cruauté", a -t-il demandé.

Photos de deux militants pro-démocratie exécutés en Birmanie
Kyaw Min Yu, également connu sous le nom de Ko Jimmy et Phyo Zeyar Thaw, sont deux des quatre militants pro-démocratie exécutés par les autorités militaires birmanes – Photo MRTV/Document via REUTERS

Parmi les personnes exécutées figurent Kyaw Min Yu, dit "Jimmy", figure de l'opposition pro-démocratie, et Phyo Zeya Thaw, ancien député dans les rangs du parti de l'ex-dirigeante Aung San Suu Kyi et artiste hip-hop, selon le journal Global New Light of Myanmar.

Les deux autres personnes exécutées sont Hla Myo Aung et Aung Thura Zaw.

"Ces exécutions constituent une privation arbitraire de la vie et sont un nouvel exemple du bilan atroce de la Birmanie en matière de droits humains", a déclaré Erwin Van Der Borght, directeur régional d'Amnesty International.

Le porte-parole de la junte, Zaw Min Tun, a confirmé lundi les exécutions à Voice of Myanmar.

Selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP), les dernières exécutions dans le pays remontaient à la fin des années 1980.

Les corps refusés aux familles

Quelque 117 condamnations à mort ont été prononcées par des tribunaux militaires depuis le coup d'État, selon l'Assistance Association for Political Prisoners (AAPP), qui suit les arrestations, les meurtres et les verdicts des tribunaux en Birmanie.

Les familles des hommes exécutés se sont vu refuser la possibilité de récupérer les corps de leurs proches, a déclaré Thazin Nyunt Aung, épouse de Phyo Zeyar Thaw, comparant cela à des meurtriers dissimulant leurs crimes.

"C'est tuer et cacher des corps", a-t-elle déclaré à Reuters. "Ils ont manqué de respect à la fois au peuple de Birmanie et à la communauté internationale."

Nilar Thein, épouse de Kyaw Min Yu, a déclaré qu'elle n'organiserait pas de funérailles sans corps.

"Nous devons tous être courageux, déterminés et forts", a-t-elle posté sur Facebook.

Des proches des militants se sont rendues vendredi dernier à la prison d'Insein à Rangoun, où les quatre hommes étaient détenus, mais les responsables de la prison n'auraient autorisé qu'un seul parent à parler aux condamnés par appel vidéo, selon une personne ayant connaissance des événements.

"J'ai alors demandé 'pourquoi ne m'avez-vous pas dit, à moi ou à mon fils, que c'était notre dernière réunion ?'", a déclaré Khin Win May, la mère de Phyo Zeyar Thaw, à la chaîne BBC Burmese.

La junte n'a fait aucune mention des exécutions dans son journal télévisé lundi soir.

Son porte-parole le mois dernier avait défendu les condamnations à mort soulignant qu’elles étaient justifiées et que cela se faisait dans de nombreux pays.

Réactions dans la communauté internationale

Les réactions de la communauté internationale ne se sont pas fait attendre.

La responsable des droits de l'homme des Nations unies, Michelle Bachelet, a déclaré que ces exécutions constituaient un "pas cruel et régressif".

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a fermement condamné les exécutions et a de nouveau appelé à la libération de tous les prisonniers détenus arbitrairement, y compris Aung San Suu Kyi.

Dans une déclaration conjointe, l'Union européenne, l'Australie, le Canada, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont dénoncé des "actes de violence répréhensibles qui illustrent encore davantage le mépris du régime pour les droits de l'homme et l'état de droit".

La France a elle aussi condamné les exécutions et appelé au dialogue entre toutes les parties.

Des manifestants masqués dans les rues de Rangoun
Des manifestants masqués sont descendus dans les rues de Rangoun pour scander "Nous n'aurons jamais peur" avant de se disperser rapidement, le 25 juillet 2022 - Photo Lu Nge Khit/via REUTERS

Le ministère chinois des Affaires étrangères a pour sa part exhorté toutes les parties en Birmanie à résoudre comme il se doit les conflits dans le respect du cadre constitutionnel.

La conseillère peine de mort d'Amnesty International, Chiara Sangiorgio, a déclaré que les exécutions étaient "un énorme revers" et que la junte "ne va pas s'arrêter là".

La directrice par intérim de Human Rights Watch pour l'Asie, Elaine Pearson, a déclaré qu'il s'agissait "d'un acte d'une cruauté totale" qui "vise à refroidir le mouvement de protestation anti-coup d'État".

Une vidéo montrait plusieurs manifestants masqués scandant et portant une grande banderole dans une rue de Yangon sur laquelle on pouvait lire "Nous n'aurons jamais peur" avant de se retourner pour courir.

Appel aux voisins de la Birmanie à réagir

La Maison Blanche a condamné "l'exécution odieuse de militants pro-démocratie et de dirigeants élus". Le porte-parole du département d'État américain, Ned Price, a déclaré que Washington envisageait de nouvelles mesures contre la junte, ajoutant que "toutes les options" étaient sur la table, lorsqu'il a été spécifiquement interrogé sur les sanctions potentielles contre le secteur gazier du pays.

Ned Price a exhorté tous les pays à proscrire les ventes d'équipements militaires à la Birmanie, à ne rien faire qui puisse conférer à la junte une quelconque crédibilité internationale.

Dans un communiqué, le président de la commission des relations extérieures du Sénat américain, Bob Menendez, a exhorté le président Joe Biden à imposer des sanctions à Myanma Oil and Gas Enterprise, entre autres.

Le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, qui entretient depuis longtemps des liens étroits avec Aung San Suu Kyi, a appelé les voisins de la Birmanie à réagir. "S'ils n'interviennent pas et n'imposent pas de coûts significatifs à la junte, l'administration Biden devrait utiliser les pouvoirs qui lui ont déjà été conférés par le Congrès pour sanctionner le secteur birman de l’énergie", a-t-il déclaré.

Le Premier ministre cambodgien Hun Sen, qui préside actuellement l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), a envoyé le mois dernier une lettre au chef de la junte Min Aung Hlaing pour l'appeler à ne pas procéder aux exécutions, relayant la profonde inquiétude des voisins de la Birmanie.

Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait "adopter une résolution ferme, non seulement de condamnation, mais aussi d'action stratégique claire, de sanctions, de sanctions économiques et d'embargo sur les armes", a déclaré à Reuters le rapporteur spécial de l'ONU sur les droits de l'homme en Birmanie, Tom Andrews.

L'AAPP affirme que plus de 2.100 personnes ont été tuées par les forces de sécurité depuis le coup d'État de février 2021. La junte affirme que ce chiffre est exagéré.

Il est difficile d’évaluer l’étendue réelle de la répression militaire, car les affrontements contre les groupes rebelles se sont étendus à des zones plus reculées où des minorités ethniques combattent également l'armée.

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