Vendredi 3 juillet 2020

INTERVIEW – Le journaliste Jean-Claude Pomonti dévoile Hanoi et ses mutations

Par Lepetitjournal Bangkok | Publié le 27/04/2011 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 12:37

Le journaliste Jean-Claude Pomonti et le photographe Nicolas Cornet exposeront les photos de leur livre "Hanoï", à l'Alliance française, du 28 avril au 15 mai. Les deux aventuriers, qui sillonnent la capitale vietnamienne depuis plus de 20 ans, ouvriront l'exposition avec une séance de dédicaces. A cette occasion, Jean-Claude Pomonti a accepté d'aborder cette ville, son passé et ses mutations

Pour le millénaire de la capitale vietnamienne, le photographe Nicolas Cornet et le journaliste Jean-Claude Pomonti ont réalisé le livre Hanoï, dont une partie des clichés seront exposés à l'Alliance Française dès demain (D.R)

Pour célébrer le millénaire de la capitale vietnamienne en octobre dernier, l'ancien correspondant du Monde au Vietnam Jean-Claude Pomonti et le reporter-photographe Nicolas Cornet ont décidé de réaliser un livre intitulé "Hanoï", dont les images seront exposées à l'Alliance française du 28 avril au 15 mai. Demain, ils seront présents pour une séance de dédicace à 18h30. Connaissant la ville depuis la fin des années 80, les deux confrères qui travaillent ensemble depuis 20 ans sont partis six fois dans la capitale pour préparer ce recueil. Nicolas Cornet a sélectionné une centaine de clichés dans une version du livre éditée à 2.000 exemplaires en anglais et en français que l'on retrouve notamment à la librairie Carnets d'Asie, et une autre version française recueillant quinze clichés sur le site Internet de la Fnac et d'Amazon. Les deux publications du livre comportent les textes de Jean-Claude Pomonti, qui aborde la création de cette ville, son caractère unique, ses quartiers faisant son charme, ses mutations et ses défis pour l'avenir.

LEPETITJOURNAL.COM : Hanoï a adopté en 2008 un nouveau plan de la ville de 900 km2 à 3300 km2 . Les autorités ont-elles un souci de préservation afin d'éviter de sacrifier le patrimoine de la ville au détriment du modernisme ?

JEAN-CLAUDE POMONTI : Aujourd'hui, il y a au sein du Parti communiste et de la populationequi un mouvement qui souhaite préserver et conserver Hanoï, entraînant fatalement une lutte avec les gens qui veulent construire du moderne, les spéculateurs.

LPJ - Son développement va-t-il nuire à la préservation de l'aspect historique ?
Ce n'est pas incompatible, et peut s'avérer complémentaire, à condition que cela soit bien géré. Pour l'instant, les autorités créent des quartiers modernes, à l'extérieur de la ville historique qui comprend le "quartier des 36 rues", le territoire de l'ancienne Citadelle, et l'ex-quartier français où il y a des bâtiments administratifs. L'autre intérêt de ce plan de développement est le tourisme, car conserver le charme de Hanoï est important : il est l'une des principales raisons du tourisme dans le Nord.

LPJ - Dans votre livre, vous déclarez que, contrairement à d'autres villes asiatiques comme Manille ou Phnom Penh, Hanoï n'a pas de bidonvilles. Comment expliquer ce phénomène ?

Jusqu'à l'année 86, date de l'ouverture du pays aux capitaux étrangers, Hanoï était isolée du monde. Le pays entretenait une mauvaise relation avec les Chinois depuis 75, le "grand frère soviétique" était certes dans les parages mais il y avait très peu de contacts avec la société internationale. Hanoï était une ville très pauvre lorsque je l'ai découverte en 87. Mais les autorités n'ont jamais voulu que se constituent des bidonvilles. Ils ont mis en place une politique d'une ville satellite, résisté à la pression des campagnes, et renvoyé dans leurs villages tous les habitants du delta du Tonkin qui venaient sans autorisation. La situation n'est pas comparable avec Saigon (Hô-Chi-Minh-Ville), où des bidonvilles se sont constitués, reconstitués. Ensuite, il y a le fait que le pays a connu un tel développement en 20 ans, et a réduit très rapidement les couches de pauvreté. Aujourd'hui, le phénomène de l'exode rural n'est plus le même.

LPJ - Hanoï est connu pour son architecture indochinoise. Ce style est-il exclusif à cette ville ?

On le retrouve aussi à Saigon, à Phnom Penh et ailleurs. Ce style fait bien sûr le charme de plusieurs avenues de Hanoï. Il consiste en l'adaptation de l'architecture française aux conditions climatiques du Vietnam, avec l'abandon des mansardes, une meilleure ventilation, etc. Ensuite, ce style a été utilisé par des architectes locaux formés dans les écoles françaises des Beaux-arts de Hanoï et Saigon.

LPJ - Comment expliquer que la France a tant investi dans cette ville ?

Ils le faisaient pour eux. Jusqu'en 39-40, ils étaient persuadés y rester. Le Vietnam était une colonie d'exploitation, principalement des matières premières, et non de peuplement comme en Afrique du Nord. Les Français n'ont jamais été très nombreux, et leur présence n'a jamais dépassé les 4000-5000 personnes.

LPJ - En quoi Hanoï et Saigon diffèrent ?
Hanoï est une ville essentiellement administrative qui découvre les plaisirs de la spéculation et des affaires depuis seulement 20 ans. Saigon a toujours été un centre commercial ; elle est toujours la locomotive économique. C'est aussi un espace de relais entre le Vietnam et les cultures de l'Asie du Sud-Est. Hanoï est redevenue la capitale et reste le centre politique.

LPJ - Quel est la principale différence entres les Hanoïens et les Saigonnais ?
On est fier de devenir Saigonnais, tandis qu'à Hanoï les gens se réclament de la province d'origine. On peut le remarquer dans la présence des différentes pagodes de la ville, avec l'importation de différents villages notamment des génies tutélaires, de certains cultes animistes. D'ailleurs, Hanoï a longtemps été une agglomération de villages, mis à part la Citadelle où se trouvait la Cour Royale. Aujourd'hui, les villages ont été intégrés, et ils sont maintenant des quartiers de la ville.

LPJ - Y a-t-il une guerre de développement entre les deux villes ?

Au Vietnam, tout gouvernement doit trouver un équilibre entre le Nord et le Sud. Aucun des deux ne doit s'échapper. Les autorités ont tendance à orienter pas mal d'investissements vers le delta du Fleuve Rouge de manière à éviter un écart trop important avec Saigon.

LPJ - Quels sont les plus gros investisseurs de la ville ?
Beaucoup proviennent de Saigon, de Chine, d'Europe, du Japon. Il y a aussi les Viêt Kiêu, soit les Viêtnamiens d'outre-mer qui sont les enfants des boat-people ayant quitté le pays après 45. Ils ont étudié dans les meilleures universités de la planète et investissent par le biais de leur famille sur place, parfois directement parfois, et sont cadres d'entreprises étrangères. Leur apport financier représente 5 milliards d'euros par an, soit une forte somme pour un pays en voie de développement.

LPJ - En 2020-2030, le Vietnam comptera près de 130 millions d'habitants et Hanoï probablement 10 millions ? Quel seront les défis du futur ?
A l'heure actuelle, les autorités ont fait le pari en choisissant d'étendre la ville et développer ses alentours. Mais le handicap de ces pays en voie de développement, comme en Thaïlande, est qu'ils ont tendance à adopter la civilisation de la voiture, au moment où des villes comme Paris reviennent aux transports en commun. Ce choix implique la construction d'infrastructures, de périphériques interurbains, avec le risque de se  retrouver avec un poids énorme d'entretien. À côté de ça, ils ont choisi l'intégration dans un paysage plus large, en créant des nouveaux centres, c'est un peu ce qui s'est passé à Bangkok, avec la zone Sukhumvit, Suriwong-Silom-Sathorn, Ramkhamhaeng, et Ratchadapisek où des administrations ont été déplacées. L'autre point positif est que les militaires vont abandonner 50% de leurs biens immobiliers, permettant par exemple d'aménager l'espace de l'ancienne citadelle. Il y a aussi le désir de déplacer des administrations comme des universités dans le quartier de Ba Vi.

LPJ - Quel est la nature de l'appréhension du Vietnam face aux deux anciennes puissances coloniales, la Chine et la France ?
Avec la Chine, sa relation est identique à celle en place mille ans plus tôt. Le Vietnam a toujours ce problème de la présence écrasante de L'"empire du Milieu"à la frontière. Le pays a un mélange d'admiration pour la culture chinoise et de peur face à la montée en puissance de la Chine. Avec la France, il n'y a aucun problème car elle ne représente plus une forme de pouvoir. On la voit surtout pour son influence culturelle : elle a marqué une génération d'intellectuels, y compris nationalistes et communistes.
P.B. (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) mercredi 27 avril 2011

Deux aventuriers de l'Asie du Sud-Est
De 1968 à 1974, puis de 1991 à 2005, Jean-Claude Pomonti est correspondant du journal Le Monde en Asie du Sud-est, ce qui lui vaut le prix Albert-Londres (1973) pour ses reportages sur la guerre américaine au Vietnam. Il est l'auteur de plusieurs livres sur la péninsule indochinoise et sur l'Afrique. De son côté, le reporter-photographe et journaliste Nicolas Cornet travaille pour la presse européenne en Asie. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Vietnam et le Cambodge.

L'exposition "Hanoi et Hanoiens, regard contemporain"
Du jeudi 28 avril au dimanche 15 mai 2011
Médiathèque de l'Alliance française
Détails sur le site Internet de l'Alliance

Hanoï de Nicolas Cornet et de Jean-Claude Pomonti (en version anglaise et française) est disponible à la librairie Carnets d'Asie de Bangkok, de Phnom Penh, dans les librairies françaises de Hanoi et de Saigon.
Le livre est aussi disponible sur Amazon et la Fnac

Les autres livres de Jean-Claude Pomonti sur Amazon et sur la Fnac
Les autres livres de  Nicolas Cornet sur Amazon et sur la Fnac
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