A. Berdeu : “Les Thaïlandais ont une capacité incroyable à vulgariser l’astronomie” premium

Par Catherine Vanesse | Publié le 19/05/2022 à 02:57 | Mis à jour le 07/06/2022 à 05:34
Photo : Catherine Vanesse - Anthony Berdeu et sa compagne Armelle Jardin-Blicq sont tous les deux arrivés à Chiang Mai en février 2020 afin d’y effectuer leur post-doctorat
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Rencontre avec Anthony Berdeu, chercheur français de passage à l’institut de recherche astronomique de Thaïlande (NARIT) et découvreur en 2022 du premier astéroïde quadruple.

Chercheur à l’institut de recherche astronomique de Thaïlande (NARIT), Anthony Berdeu a repéré il y a quelques mois le premier astéroïde quadruple, une découverte historique. 

En février 2020, Anthony Berdeu arrive à Chiang Mai pour effectuer un post-doctorat en astronomie à l’institut de recherche astronomique de Thaïlande (NARIT) grâce à un partenariat avec le Centre national de la recherche scientifique à Lyon. 

Pendant un peu plus de deux ans, le trentenaire consacre son temps au développement d’un système d’optiques adaptatives pour le télescope du NARIT installé au sommet de Doi Inthanon, le plus haut sommet de Thailande, qui culmine à 2.565 mètres d’altitude. 

En parallèle, le chercheur continue de travailler sur des algorithmes de réduction de données qui lui ont permis de découvrir récemment une troisième lune en orbite autour de l’astéroïde (130) Elektra. Une première dans l’histoire de l’astronomie faisant d’Elektra (Electre en français) le premier système quadruple d’astéroïde connu. 

Lepetitjournal.com a rencontré Anthony Berdeu au NARIT de Chiang Mai. Le chercheur français revient avec nous sur ces recherches, sur son expérience au NARIT, et surtout sur sa découverte d’un astéroïde quadruple.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Depuis ma jeune enfance, je suis passionné d’aéronautique spatiale, j’ai toujours dit que je voulais être astronome, poser des équations et comprendre l’astronomie. Je n’ai jamais été tenté de faire le casse-cou dans l’espace et devenir astronaute. 

J’ai commencé mes études à l’École d’ingénieurs aéronautique et spatiale à l'ISAE-Supaéro (Institut supérieur de l'aéronautique et de l'espace) avant de poursuivre une thèse en biologie au Commissariat à l'Énergie Atomique et aux Énergies Alternatives (CEA) à Grenoble puis de faire un post-doctorat à l’université Jean Monnet à Saint-Étienne et un autre au Centre national de la recherche scientifique à Lyon. C’est ce dernier post-doctorat qui m’a amené à Chiang Mai au NARIT (National Astronomical Research Institute of Thailand). 

Quel est votre rôle au NARIT ?

Je suis responsable du système d’optiques adaptatives du télescope du NARIT. Ce télescope est installé au sommet du Doi Inthanon et mesure 2,4 mètres de diamètre. 

Comme ce télescope est au sol et que l’objet que l’on veut observer est de l’autre côté de l’atmosphère, c’est un peu comme si on regardait une route chaude l’été, on a l’impression que ça bouge sans cesse. De la même manière, lorsque vous observez les étoiles, vous pouvez voir qu’elles ne semblent pas fixes, qu’elles scintillent. En fait, c’est l’atmosphère qui dévie la lumière et donne une impression de scintillement. 

Cela fait que si l’on veut observer un objet "faible" à proximité d’un objet très lumineux, étant donné que ce dernier ne cesse de bouger et de se déformer, on ne peut pas voir l’objet faible. D’où la nécessité d’avoir une optique adaptative. C’est-à-dire que l’on va avoir un miroir qui peut bouger très rapidement pour permettre de corriger en direct la turbulence de l’atmosphère. 

L’équipe à Lyon est spécialisée dans l’optique adaptative et travaille en partenariat avec le NARIT. J’avais commencé à travailler sur ce système à Lyon avant de venir ici en février 2020. 

À l’heure actuelle, il n’y a pas encore de système d’optiques adaptatives installé sur les télescopes en Asie, le NARIT devrait être le premier à en installer dans les prochaines années. 

Est-ce en travaillant sur ce système que vous avez découvert une troisième lune orbitant autour de l’astéroïde Elektra ?

Non pas du tout. En fait, lorsque j’ai fait mon post-doctorat à Saint-Étienne, j’ai travaillé sur des données du VLT (Very Large Telescope), un réseau de télescopes européens, un ensemble de 4 télescopes de 8 mètres de diamètre chacun. Sur l’un d’entre eux, il y a un instrument dédié à l’imagerie de haut contraste et de haute résolution qui permet de voir des objets dont l’un est très brillant et l’autre à une luminosité très faible, par exemple une planète autour d’une étoile. 

Cet instrument reçoit des données de l’espace sauf qu’elles ne sont jamais parfaites, elles sont bruitées, il y a des aberrations optiques, un peu comme si vos lunettes de vue étaient mal réglées. Pour que les astronomes puissent néanmoins utiliser ces données brutes pleines de défauts, on applique des algorithmes d’analyse de données. Ces algorithmes prennent en compte les aberrations instrumentales, le processus de propagation de lumières, etc. afin de corriger les défauts et d’avoir une image exploitable. 

Le chercheur Anthony Berdeu avec des collegues du NARIT de Chiang Mai
Anthony Berdeu (droite) a rejoint une équipe internationale de chercheurs au NARIT. Photo Catherine VANESSE

J’ai donc développé un algorithme de réduction de données que j’ai testé sur des images du VLT où l’on pouvait observer l’astéroïde Elektra et j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de bizarre que personne n’avait encore remarqué. On savait déjà qu’Elektra avait deux lunes, je les voyais très bien dans mes données, mais j’avais l’impression qu’un troisième objet se baladait également sans être certain parce qu’il y avait un halo trop lumineux. J’ai donc regardé les images d’Elektra à d’autres dates, mais là, le halo était encore plus lumineux et je ne voyais rien. À l’époque, en 2019, je me suis dit que c’était une fausse alerte.

En 2021, j’ai repris mes données et j’ai développé un nouvel algorithme de traitement pour me débarrasser de ce halo. Et là, sur trois nuits d’observations, j’ai pu clairement identifier la troisième lune d’Elektra.

Elektra est le premier astéroïde quadruple découvert à ce jour, est-ce un phénomène unique ou peut-on s’attendre à en observer d’autres ?

J’ai appliqué mon algorithme sur les images d’Elektra par hasard et donc, soit je suis très chanceux d’avoir découvert une troisième lune en orbite autour d’un astéroïde, soit cela veut dire qu’il y a beaucoup plus d’astéroïdes à trois lunes que ce l’on pense. Mon algorithme ouvre la porte à d’autres découvertes similaires. 

Les ingénieurs et les scientifiques conçoivent des instruments qui sont des bijoux de technologies, ils sont de plus en plus performants, de plus en plus gros, de plus en plus chers, mais en fait on a tendance à oublier le domaine du traitement de la donnée. C’est plus sexy de montrer un gros télescope qu’un tableau remplit de chiffres. Pourtant c’est un domaine où, avec peu d’investissement, on peut repousser encore plus les limites de l’instrument.

En quoi cette découverte est-elle un bond en avant dans la connaissance de l’espace ?

Les astéroïdes sont très intéressants pour comprendre comment se sont formés les planètes, le système solaire, d’où l’on vient, quelles sont nos origines. Il y a également de plus en plus d’entreprises privées qui s’intéressent aux astéroïdes pour leurs ressources minières. Pour cela, il faut connaître leur composition et lorsque l’on est sur terre et que l’on observe un gros caillou de très loin c’est difficile de savoir s’il s’agit de glace, de fer, de roches, etc. Nous manquons d’informations, nous avons le volume, mais pas la masse. 

Une lune qui tourne autour d’un astéroïde, en fonction de son orbite et de sa vitesse permet d’en savoir plus sur la masse. Plus la lune tourne vite autour de l’objet, plus lourd sera l’astéroïde. Plus il y a de lunes, plus on peut réduire le nombre d’inconnus sur un astéroïde : on peut avoir sa masse, sa composition chimique, etc. 

Finalement votre découverte n’a rien à voir avec le fait d’être en poste en Thaïlande ?

En effet, mais après c’est le jeu de la recherche, on ne peut pas sauter d’un post-doctorat à l’autre et changer complètement de sujet d’étude, il faut qu’il y ait une continuité dans nos recherches. Pour le NARIT, il n’y avait donc pas de problème à ce que je continue de travailler sur mon algorithme, au contraire, surtout qu’une partie de mon travail consiste en la transmission de savoirs et de connaissances. 

Le NARIT est un institut en développement dans un pays émergent, donc il se développe vite, mais évidemment, ils n’ont pas encore les moyens financiers de construire un télescope de 8 mètres comme l’Europe a pu le faire au Chili. Comme les données du VLT sont accessibles à tous, cela permet de former les chercheurs et de se développer plus vite au niveau de la recherche. 

Anthony Berdeu travaille sur son système d’optiques adaptatives pour le télescope du NARIT
Lors de ses recherches au NARIT, Anthony Berdeu a travaillé sur un système d’optiques adaptatives pour le télescope du NARIT installé au sommet dU Doi Inthanon. Photo Catherine VANESSE

Je pense qu’en tant que scientifique, c’est un devoir de partager ses connaissances et ici, ils sont très demandeurs de ce transfert, c’est un plaisir de travailler avec une équipe aussi curieuse.

De plus, ma découverte a également donné une plus grande visibilité au NARIT, leur communication autour de la troisième lune d’Elektra a été excellente. 

Vous rentrez en France en juillet, que retenez-vous de votre expérience au NARIT ? 

Une des raisons qui m’ont poussé à accepter ce poste était de découvrir la Thaïlande, une très bonne découverte, mais aussi de faire de l’échange de savoir. À l’heure actuelle, il n’y a pas le savoir-faire en Thaïlande pour mettre en place un système d’optique adaptative purement thaïlandais. Le NARIT fait venir des gens de l’étranger qui sont là pour gérer des projets, mais surtout pour amener un savoir qui puisse rester en Thaïlande. J’aime transmettre et l’ambiance de travail ici était très bonne. Je m’étais attendu à ce que les échanges soient plus compliqués à cause de la langue ou encore parce qu’on m’avait dit que les Thaïlandais posaient peu de questions. C'était un réel plaisir de travailler avec une équipe aussi curieuse. 

Une autre chose qui m’a agréablement surpris et que je trouve géniale, c’est leur capacité à vulgariser l’astronomie et la recherche auprès du public. Ils ont un niveau exceptionnel pour communiquer avec le public, il suffit de voir le nombre de nuits d’observations des étoiles qui sont organisées, de visiter le planétarium pour s’en rendre compte ou de les suivre sur les réseaux sociaux. 

J’ai vraiment été bluffé par le niveau de vulgarisation et leur volonté d’aller vers le grand public. C’est quelque chose qui manque en France et dans le monde occidental où le public a trop l’image du chercheur en tablier blanc enfermé dans son bureau à faire des équations, il y a un manque de communication avec le grand public pour expliquer avec des mots simples ce qu’est la recherche. 

Savez-vous pourquoi il y a une telle différence ?

En France, il y a beaucoup d’astronomes amateurs, il y a un grand réseau de clubs d’astronomie et d’observatoires dans différentes villes. Ces amateurs sont suffisamment compétents en astronomie pour répondre aux questions du public et transmettre leur savoir. En Thaïlande, il n’y a pas ce genre de club donc c’est au NARIT de communiquer vers le public et de susciter des vocations scientifiques. 

Quel sera votre prochain projet de recherche ?

Je retourne à Paris pour un autre post-doctorat. Je vais travailler sur le système d’optique adaptative sur les télescopes du Chili. En fait, c’est la continuité de mes travaux que j’ai réalisés au NARIT, mais pour des télescopes de plus grande envergure. 

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Catherine Vanesse

Installée en Thaïlande depuis 2013 après avoir travaillé pendant 8 ans pour RTL Belgique, Catherine a collaboré avec des médias francophones locaux avant de devenir co-rédactrice en chef pour Lepetitjournal.com Bangkok (et correspondante RTL Belgium)
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