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À Bali, les derniers sauniers de Kusamba face à la disparition de leur métier

Sur la côte est de Bali, quelques familles continuent de produire du sel marin selon une méthode transmise depuis des générations. Mais à Kusamba, l'érosion du littoral, les difficultés économiques et le manque de relève menacent un savoir-faire profondément lié à l'histoire de l'île.

une femme balinaise qui fait sécher du sel marin une femme balinaise qui fait sécher du sel marin
Crédit photo : ©Damien Lafon - Terra Cultura
Écrit par Damien Lafon
Publié le 8 novembre 2026

Sur la côte est de Bali, à Kusumba, la mer ne nourrit pas seulement les pêcheurs. Depuis des générations, elle fait également vivre des familles qui récoltent le sel à partir de l'eau de mer et du sable volcanique. Ici, loin des plages touristiques du sud de l'île, la fabrication du sel reste une activité profondément ancrée dans la vie locale. 

Sur cette plage de sable noir, le travail suit le rythme du soleil. L'eau de mer est répandue sur le sable, puis le sel est extrait grâce à plusieurs étapes de séchage et de filtration. Dans les installations traditionnelles, la saumure concentrée rejoint ensuite de longues auges en bois, où apparaissent les cristaux blancs. 

Pourtant, ce paysage pourrait bientôt changer. Selon une enquête publiée par Mongabay Indonesia en juillet 2026, Kusamba comptait environ 180 producteurs de sel dans les années 1970. Ils n'étaient plus que 19 en 2022, puis environ 14 en 2026. 

Derrière ces chiffres se dessine une réalité, l'un des savoir-faire traditionnels de Bali peine désormais à trouver une nouvelle génération pour le perpétuer. 

 

Un savoir faire transmis depuis des générations 

La production du sel à Kusamba ne ressemble pas à celle des grandes exploitations industrielles. Elle repose sur une succession de gestes manuels, appris au sein des familles et adaptés aux conditions naturelles du littoral. 

Les producteurs commencent par étaler et préparer le sable. Ils l'arrosent ensuite avec de l'eau de mer, avant de le laisser sécher sous le soleil. Le sel se concentre ainsi dans le sable. Celui-ci est ensuite récupéré et lavé avec de l'eau salée, afin d'obtenir une saumure plus concentrée. 

Cette eau est filtrée puis placée dans des récipients exposés au soleil. La méthode la plus emblématique utilise les “palung”, des auges creusées dans des troncs de cocotiers. L'évaporation progressive permet alors aux cristaux de se former. 

La technique demande de l'expérience. Il faut connaître la bonne quantité d'eau, surveiller le séchage et anticiper les changements météorologiques. Une pluie soudaine peut interrompre le travail ou compromettre une partie de la production. 

 

une femme saunière à bali qui étend du sel sur une table
©Damien Lafon - Terra Cultura

 

Une étude publiée en 2019 dans la revue scientifique Journal of Ethnic Foods souligne l'importance de ces connaissances traditionnelles. Elle décrit une méthode fondée sur l'utilisation de ressources locales, notamment le sable, le bois de cocotier et l'eau de mer.

À Kusamba, produire du sel ne consiste pas simplement à faire évaporer de l'eau. C'est aussi entretenir une relation quotidienne avec la mer et un environnement dont les producteurs connaissent les contraintes. 

Les derniers héritiers d'un métier très exigeant 

La fabrication du sel reste un travail physique, souvent réalisé sous une chaleur intense. Les journées demandent de nombreux déplacements, la préparation des surfaces de production et une surveillance constante. 

À 71 ans, Nengah Bantat fait partie de ceux qui poursuivent cette activité. Producteur depuis 1979, il travaille encore avec son épouse, Ketut Keprug. Leur histoire a été documentée par Mongabay Indonesia en juin 2026. 

Mais leurs enfants ne souhaitent pas nécessairement suivre la même voie. Les revenus demeurent incertains et dépendent fortement du climat. Le métier demande beaucoup d'efforts, sans garantir une stabilité financière. 

Cette situation dépasse une seule famille. D'autres producteurs de Kusamba constatent également l'absence de successeurs. La transmission, longtemps assurée naturellement entre générations, ne va plus de soi. 

Pour les jeunes, d'autres secteurs économiques peuvent offrir des perspectives plus régulières. Le tourisme, les services et les activités urbaines représentent des alternatives à un métier soumis aux saisons. 

Le risque ne concerne pas uniquement la disparition de quelques exploitations. Lorsque les derniers producteurs arrêteront, une partie des connaissances pratiques pourrait disparaître avec eux. 

Quand la mer grignote les terres des sauniers 

À ces difficultés humaines s'ajoute une autre menace réelle, celle de l'érosion côtière. 

Depuis plusieurs années, les fortes vagues réduisent les espaces disponibles le long du littoral de Kusamba. Certaines zones utilisées pour la fabrication du sel sont régulièrement envahies par la mer ou recouvertes de pierres et de débris. 

Selon les témoignages recueillis par Mongabay en 2026, la situation s'est particulièrement aggravée depuis 2023. Des producteurs ont dû déplacer leurs installations, tandis que d'autres ne peuvent plus utiliser certaines parcelles.

 

une grande table avec du sel de mer qui sèche
©Damien Lafon - Terra Cultura



Les autorités locales reconnaissent l'ampleur du problème. En juin 2026, Ni Made Candrawati, responsable du secteur de la pêche au sein de l'administration de Klungkung, indiquait que deux terrains de production avaient cessé de fonctionner à cause de l'érosion. 

La surface encore utilisée pour cette activité était alors estimée entre 3 000 et 3 500 mètres carrés, selon les chiffres communiqués par l'administration.

Des ouvrages de protection ont été construits sur une partie du littoral. Pourtant, les vagues continuent parfois de les franchir, et les aménagements peuvent également réduire les espaces accessibles aux producteurs. 

Le développement des infrastructures constitue une autre pression. L'extension du port de Tribuana, utilisé pour les liaisons vers Nusa Penida, a transformé une partie du front de mer autrefois consacré aux activités traditionnelles. 

À Kusamba, les producteurs doivent donc composer avec une côte qui recule et un espace de travail de plus en plus limité. 

Un sel recherché, mais une économie fragile 

Malgré ces obstacles, le sel traditionnel de Kusamba conserve une réputation particulière. Sa texture et sa saveur sont liées à une fabrication artisanale que certains acheteurs continuent de privilégier. 

En septembre 2026, les producteurs de Karangdadi, dans le village de Kusamba, ont même décidé d'abandonner un système de séchage sous tunnel introduit quelques années auparavant. 

Selon le quotidien local Bali Tribune, cette méthode permettait de produire du sel, mais le résultat ne trouvait pas suffisamment d'acheteurs. Environ deux tonnes restaient alors stockées dans les entrepôts du groupement. 

Les consommateurs recherchaient davantage le sel élaboré selon la méthode traditionnelle, notamment dans les auges en bois. 

À cette période, le sel artisanal se vendait localement autour de 30 000 à 40 000 roupies indonésiennes le kilogramme, d'après les producteurs interrogés. 

Ce prix ne représente toutefois pas le revenu net des sauniers. Il faut tenir compte du travail, des pertes possibles, de l'entretien des installations et des interruptions liées au mauvais temps. 

Cette situation révèle un paradoxe. Le sel traditionnel possède une identité locale reconnue, mais ceux qui le produisent peinent à assurer l'avenir de leur activité. 

Préserver le sel de Kusamba, mais surtout ceux qui le fabriquent 

La disparition progressive des sauniers pose une question plus large sur l'avenir des métiers traditionnels à Bali. 

L'île possède un patrimoine culturel reconnu dans le monde entier. Pourtant, certaines pratiques moins visibles restent fragiles. Elles ne dépendent pas uniquement de cérémonies ou de monuments, mais aussi de métiers quotidiens et de connaissances transmises au sein des communautés. 

Préserver le sel de Kusamba suppose donc de dépasser la simple valorisation d'un produit artisanal.

 

un homme debout à gauche sur un site de production de sel à bali
©Damien Lafon - Terra Cultura

La protection des espaces de production, l'accès à des marchés rémunérateurs et la transmission des techniques constituent autant d'enjeux pour les prochaines années. Les solutions devront également tenir compte des besoins exprimés par les producteurs eux-mêmes. 

Leur avenir ne peut pas reposer uniquement sur la nostalgie d'un Bali d'autrefois. Il dépend aussi de la possibilité de vivre dignement de ce travail. 

Un patrimoine qui pourrait s'effacer 

À Kusamba, la fabrication du sel demeure étroitement liée au sable, au soleil et à la mer. Chaque récolte repose sur des gestes simples en apparence, mais qui exigent une connaissance précise de l'environnement. 

Les derniers sauniers poursuivent aujourd'hui cette activité dans des conditions de plus en plus difficiles. Certains continuent par nécessité. D'autres souhaitent préserver un héritage familial. 

Mais lorsque les enfants choisissent d'autres métiers et que les terres disparaissent sous les vagues, la transmission devient incertaine. 

Sur cette côte de Bali, ce n'est pas seulement une méthode de production qui est menacée. C'est aussi une manière de vivre avec la mer, construite au fil des générations. 

Sources : 

https://mongabay.co.id/2026/07/03/hadapi-berbagai-tantangan-garam-kusamba-terancam-p unah/  

https://balitribune.co.id/content/petani-garam-karangdadi-kusamba-kembali-ke-sistem-tradisi onal 

https://ceraken.baliprov.go.id/detail/uyah-kusamba-1744788437

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