Peu reconnue durant son vivant, l’œuvre de Constantin Cavafy s’est imposée comme l’une des plus importantes de la littérature grecque moderne. Né à Alexandrie en 1863 et mort dans la même ville en 1933, le poète, aujourd’hui largement traduit, fait l’objet d’un regain d’attention avec l’ouverture d’un musée à Athènes et la parution d’une nouvelle biographie à son sujet.


Une vie façonnée par les déplacements et les langues
Constantin Cavafy naît en 1863 à Alexandrie, dans une famille grecque bourgeoise originaire de Constantinople. Dans cette ville, alors profondément cosmopolite, il apprend l’anglais et le français dès l’enfance. Après la mort de son père, alors qu’il n’a que sept ans, la famille s’exile à Liverpool. Cavafy y découvre la littérature anglaise, notamment Shakespeare, Oscar Wilde et Robert Browning.
La situation financière familiale se dégrade à la suite de spéculations hasardeuses. En 1877, les Cavafy retournent à Alexandrie, puis à Constantinople. Le jeune homme vit dans une certaine précarité. C’est dans ce contexte qu’il écrit ses premiers poèmes, en anglais d’abord, puis en grec.
De retour définitif à Alexandrie en 1885, il envisage un temps une carrière politique, devient journaliste, puis courtier à la Bourse, avant d’entrer au Service de l’Irrigation du ministère des Travaux publics. Il y travaillera jusqu’à sa retraite en 1922, menant une existence stable mais discrète. Il meurt le jour de ses 70 ans, à l’hôpital d’Alexandrie, d’un cancer du larynx.
Une œuvre singulière et longtemps méconnue
Du vivant de Cavafy, sa notoriété reste limitée à la communauté grecque d’Alexandrie. À Athènes, les milieux littéraires accueillent son travail avec réserve : sa poésie, jugée déroutante, s’écarte des canons de l’époque. Le poète ne publie aucun recueil. Ses textes paraissent dans des revues ou sous forme de brochures autoéditées qu’il distribue à ses proches. Il craint que certains des thèmes qu’il aborde, comme l’érotisme ou l’homosexualité, soient condamnés par le grand public.
Perfectionniste, Cavafy remanie ou détruit sans cesse ses poèmes, notamment ceux de jeunesse. L’essentiel de son œuvre conservée date d’après ses quarante ans.
En 1935, deux ans après sa mort, 154 poèmes sont réunis et publiés dans une première édition. D’autres textes, parfois inachevés ou reniés, seront retrouvés plus tard dans ses archives.
Il écrit ses poèmes dans une langue musicale, celle des colonies grecques de l’époque, mêlée à des éléments linguistiques grecs anciens. Son œuvre est nourrie de références anciennes allant jusqu’à Homère, et d’une fascination marquée pour l’histoire grecque, de l’Antiquité à la période hellénique, en passant par l’époque byzantine. Elle évoque aussi la vie nocturne, des souvenirs amoureux, les passions furtives, et les rites de l’orthodoxie grecque. Le poème « Ithaque », l’un de ses plus connus, propose une méditation sur le voyage de la vie, où le chemin compte davantage que la destination.
Un succès posthume extraordinaire
Aujourd’hui, Constantin Cavafy est le poète grec le plus traduit.
Le 22 novembre 2023, un musée consacré à son œuvre a ouvert à Athènes, dans le quartier de Plaka. Les Archives Cavafy présentent manuscrits, œuvres d’art, objets personnels et documents rares, offrant un accès privilégié à son univers. Le musée est ouvert les mardis, jeudis et samedis, de 11 heures à 18 heures, rue Frinichou.
Ce regain d’intérêt pour le poète s’est prolongé en août 2025 avec la parution du livre Constantine Cavafy : A New Biography de Gregory Jusdanis, professeur d’origine grecque à l’Ohio State University. Fruit de plusieurs années de recherches archivistiques, l’ouvrage entend dépasser le mythe pour restituer l’homme derrière les vers.
Selon l’auteur, « la Grèce manquait d’un récit contemporain, fondé sur des preuves, de son poète le plus traduit ».
S'il cherche à comprendre en profondeur la personnalité du poète, le professeur Jusdanis respecte aussi les silences laissés par ce dernier sur certains aspects de sa vie.
« Les archives sont pleines de trous », explique-t-il. « Surtout en ce qui concerne sa sexualité et ses relations avec la communauté musulmane qui l’entoure. Je voulais honorer ces silences plutôt que de les remplir de fantaisie. »
Jusdanis dresse le portrait d’un écrivain déterminé et solitaire, mais aussi d'un visionnaire, convaincu que la postérité finirait par le reconnaître :
« Les générations futures, poussées par des découvertes et des intellects plus subtils, finiront par m’apprécier »
L’histoire a donné raison à Cavafy. Le poète qui quittait rarement son appartement est devenu l’une des voix les plus respectées de Grèce, d’Europe et au-delà, une voix désormais pleinement inscrite dans l’histoire littéraire.


















