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CRETE - Les escapades de William - LA NONNE

LA NONNELA NONNE
La nonne crédit photo W. Donnarel
Écrit par Lepetitjournal Athènes
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 4 octobre 2017

LA NONNE

Palianis – Venerato

- Je suis entrée au monastère à onze ans, m’a-t-elle dit sans quitter son ouvrage des yeux, sans sourciller et sans émotion malgré sa voix chevrotante.

- Et quel âge avez-vous, kiria ?

- Oh… a-t-elle fait avant de marquer une pause. J’ai eu l’impression que son silence était une sorte de coquetterie féminine malgré son habit noir. Ses mains âgées ont continué d’enfiler quelques perles multicolores sans se départir d’une patience infinie.

 - J’ai, mon enfant, quatre-vingt-trois ans… Mais tu sais, ma mémoire n’est plus très sûre.

- Et vous n’avez jamais quitté Palianis ?

- Non, pedakimou, jamais… Oh, j’ai bien été une fois à la ville, à Héraklion, mais il y a bien longtemps. C’était pour voir une messe de monseigneur l’Archevêque qui est bien mort maintenant. (J’ai souri à cette phrase…). Oui, c’était à la cathédrale Agios Minas. C’était il y a bien longtemps… Oui, bien longtemps.

Elle a soliloqué encore une minute à ce souvenir si lointain puis s’est tu. Elle n’a jamais cessé son travail pendant son discours. Inlassablement, avec une patience d’ange, la none a continué à mettre les perles les unes après les autres sur la fine tige de fer blanc.

- Parfois, a-t-elle repris, je suis allé au village pour des messes…

- Venerato ?

- Oui…

- Mais (et elle a levé pour la première fois ses yeux vers moi), je n’ai jamais quitté Palianis. Jamais. Je suis ici depuis soixante-douze ans…

« Soixante-douze ans… »

- Oui, etsi ine… evdomina dodeka chronia… C’est très loin, tout ça, non ?

Nous avons souri tous les deux. Et son visage s’est éclairé de ce sourire comme un rayon de soleil traverse un ciel gris. Un silence s’est de nouveau installé.

J’en ai profité pour regarder son chez elle. Une pièce étroite, éclairée par deux petites fenêtres. Derrière un petit rideau, voici la cuisine avec son évier en pierre et son robinet qui perle doucement, goutte après goutte, dans un bol usagé qui déborde maintenant. Les murs de la chambre-atelier sont couverts d’icônes de toutes tailles. Et, sur une étagère légèrement bancale, les petits arbres en perles multicolores qu’elle a réalisés. Dans le fond, un petit escalier raide monte à l’étage.

 - C’est ma chambre, pedakimou, a-t-elle alors dit sans s’être retourné. J’ai été surpris. Comment avait-elle deviné ?

- Mais je ne puis plus y monter maintenant. Je suis trop vieille. Et ma hanche me fait très mal. Tu comprends, mon enfant ?

- Oui, katalaveno, kiria

- Alors, tu vois, on a mis mon lit ici. Près des icônes. C’est plus facile.

Et là, tous les soirs, la nonne se couche sur ce lit, sous l’œil impavide des saints et des saintes immobiles sur leurs icônes dorées.

J’ai eu alors le sentiment d’un enfermement du corps et de l’esprit ; d’une prison aux portes ouvertes mais où le monde extérieur avait dressé un rempart infranchissable pour ces femmes vivant ici depuis de si longues années. J’ai regardé la religieuse, assise sur sa chaise, ses mains répétant inlassablement les mêmes gestes pour construire ses petits arbres en perles multicolores… Etait-ce là donc toute sa vie ? Les quatre murs de cette pièce, le mur du couvent, la route sinueuse menant à Venerato et le chemin boisé menant au cimetière où dormaient déjà plusieurs d’entre elles ? Etait-ce donc cela le monde des femmes de Palianis ?

Les ombres s’étaient allongées… Je m’en suis aperçu au bout d’un moment. Je me suis levé doucement et j’ai longuement salué la femme en noire.

- Efkaristo poli, kiria… merci beaucoup, madame

- C’est moi qui te remercie, pedakimou… Cela m’a fait du bien de parler à quelqu’un… Ce n’est pas si souvent, tu sais… Attend un instant…

- Elle a tendu sa main ridée et tremblante vers une boîte en fer ronde et a soulevé le couvercle, dévoilant une mosaïque de papiers colorés entourant de petits bonbons.

- Prend, mon enfant, prend…

- Merci.

Je l’ai encore saluée. Et elle m’a dit :

- Porte-toi bien et que ton nom soit dans le cœur de Dieu…

Puis elle s’est signée une demi-douzaine de fois.

Elle a de nouveau baissé la tête pour reprendre son ouvrage. Puis elle a repris son monologue, se rappelant pêle-mêle une nouvelle fois son arrivée au monastère, à l’âge de onze ans ; de sa sœur aujourd’hui disparue ; d’Agios Nikolaos que les marins prient avant de partir en mer ; de son père autrefois pêcheur lui-même et qui avait une barque à Hora Sfakion ; de la visite de l’archevêque d’Héraklion l’été dernier et de la messe de souvenir qu’il fallait préparer pour la famille Petrakis, du village tout proche de Dafni, à la mémoire du vieux Stelios Petrakis mort le mois dernier ; de Hora Sfakion où sa sœur (« Evguenia ») et elle allaient chaque week-end ; d’Agios Dimitrios dont on allait célébrer bientôt la fête ; de la messe de six heures qu’il ne fallait pas rater (« est-il six heures, pediakimou ? Non ? Ah… ») ; du village de Venerato qui avait été occupé par les Allemands à l’époque ; de ce soldat allemand qui venait souvent dessiner par ici et avec qui elle avait parlé de nombreuses fois pendant qu’il crayonnait des croquis du village et des alentours (« ah… comment s’appelait-il déjà ? Je ne m’en souviens plus… ma mémoire…. Mon Dieu… le temps qui passe… Panagia mou… ») ; de cette dame du village (« Kiria Mamoulakis ») qui venait lui apporter les repas et faire le ménage (« tu comprends, mon enfant, mais je ne peux plus me baisser maintenant… ») ; de ses petits neveux issus de son frère Giorgos qui habite à Héraklion et qui sont venus la voir la semaine dernière ; des premières nuits qu’elle a passé à pleurer, quand elle avait onze ans et qu’elle venait d’entrer au monastère ; de sa mère qui ne s’est pas retournée quand elle a quitté le monastère et l’a laissé près du grand portail du couvent, les pieds nus (« je n’avais qu’un petit sac avec moi et les vêtements que je portais alors ») ; de Dieu qu’elle aimait, qui aimait les hommes et les animaux, qui aimait aussi les étrangers même s’ils ne sont pas de la religion des Grecs ; de Hora Sfakion, de ses étés torrides et de la mer de Libye où elle s’était souvent baignée quand elle était petite, avec sa sœur Evguenia (« t’ai-je dis que j’avais une sœur ? ») ; de Iérapetra où elle a été une fois dans toute sa vie et de la belle lumière qu’il y avait là, de la grande baie bleutée qu’elle avait admiré pendant de longues minutes ; de sa petite école qu’elle n’a fréquenté que quatre ans… juste avant d’arriver ici, à Venerato, au monastère….

- T’ai-je dit que je suis arrivée à Palianis quand j’avais onze ans ?...

W. Donnarel

lepetitjournal.com Athènes
Publié le 4 octobre 2017, mis à jour le 4 octobre 2017
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