Mardi 19 octobre 2021
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Jean-Pierre PUJOL: "Il y avait un vivre ensemble plutôt agréable"

Par Hadia Beghoura | Publié le 24/05/2021 à 20:00 | Mis à jour le 25/05/2021 à 14:10
Photo : Jean-Pierre PUJOL
Jean Pierre PUJOL Français d'Algérie histoire

Il y a 58 ans, des Français quittaient l’Algérie après une guerre de huit années. Vécu comme un véritable exil, ces Français d’Algérie sont malgré tout attachés à cette terre qui a vu naitre bon nombre d’entre eux.

Né en Algérie, Jean-Pierre PUJOL est un de ces Français qui, ayant quitté l'Algérie il y a plusieurs années, ont gardé des souvenirs et un attachement à leur pays natal intactes. C'est avec beaucoup de générosité et de sincérité que Jean-Pierre s'est confié au petitjournal.com Alger en nous dévoilant des bouts de sa vie en Algérie. 

 

Pouvez-vous nous raconter comment vos grands parents sont venus en Algérie ?

Il semble que mes grands parents du côté de mon père soient venus au début du 20ème siècle des îles Baléares (Majorque, je pense).  Ils se sont installés à Alger, dans le quartier de Bab-el-Oued. Mon grand-père était maçon, ma grand-mère était femme de ménage. Ils vivaient très pauvrement. Mon père (Antoine PUJOL) est né le 6 Janvier 1913 et il avait une sœur (Lucienne)  plus jeune.

Du côté de ma mère, les grands parents sont venus de la région de Valence en Espagne (Cullera ou Facheca, d’après ce que ma grand-mère me racontait). Ils avaient laissé en Espagne une fille d’une vingtaine d’années (Conception), confiée à un parent parce qu’elle n’avait pas voulu émigrer.

Mon grand-père travaillait dur

Après leur arrivée à Alger, on leur a attribué un petit lopin de terre à Ouled-Fayet, qu’il a fallu défricher pour pouvoir cultiver. Ils vivaient dans une petite maison en pisé, un gourbi, qu’ils avaient construit à la façon des Algériens. Mon grand-père travaillait dur. Il se levait très tôt dans la nuit et travaillait sur son lopin de terre, à la lumière d’une lampe à pétrole, puis quand il faisait jour, il allait travailler chez un fermier pour gagner sa vie comme journalier. Une fois par semaine, ils allaient vendre leurs légumes à Alger, en char-à-bancs tiré par une mule. On raconte qu’ils partaient alors qu’il faisait encore nuit mais la mule connaissait le chemin et ils pouvaient dormir sans la conduire.

Ma grand-mère était connue dans la région comme accoucheuse bénévole

En dehors de ma mère (Isabelle CATALA) qui est née le 30 Janvier 1914 à Ouled-Fayet, ils avaient trois autres filles (Marcelle, Thérèse, Marie) et un garçon (Alfredo). Ma grand-mère était connue dans la région comme accoucheuse bénévole : elle a mis au monde plusieurs petits algériens.  On venait la chercher en pleine nuit et elle partait en deux-roues pour faire son accouchement. Plus tard, lorsqu’elle était vieille et vivait avec nous à Boufarik, elle avait gardé sa petite boîte où elle conservait son fil et ses ciseaux qui lui servaient lors des interventions. Elle racontait qu’un jour, elle avait eu des difficultés devant un bébé qui se présentait par le siège. Par précaution, on avait appelé un médecin d’Alger mais elle avait réussi l’accouchement avant son arrivée. Le médecin, stupéfait, lui avait proposé de la prendre en stage pour lui donner un statut officiel, ce qu’elle refusa.

 

Votre père, né en Algérie, s’est déplacé dans plusieurs villes du pays dans le cadre de son travail. Vous et votre famille l’aviez suivi partout. Parlez-nous un peu de vos parents et de votre vie dans ces différentes villes d’Algérie.

Mon père a fait ses études au lycée Bugeaud, en même temps qu’Albert Camus, né lui aussi en 1913. A la sortie du lycée, il fallait qu’il travaille car sa famille n’avait pas les moyens d’assurer des études supérieures. Il devient vendeur dans une grande épicerie d’Alger pour quelque temps puis il sera recruté à la compagnie LEBON, une société privée chargée de la distribution électrique en Algérie. Celle-ci sera ensuite nationalisée par De Gaulle, après la guerre, et deviendra EGA (Electricité et Gaz d’Algérie). Entre temps, il a rencontré ma mère, qui avait du travailler très tôt comme cigarettière dans une fabrique locale. Ils mènent une vie pauvre mais heureuse. Mon père racontait que le dimanche, sa mère lui donnait un sou de l’époque, ce qui leur permettait d’aller au cinéma, puis de danser aux bains Padovani (où ils ont même gagné un concours de tango) et de se payer un cigare…

Malgré les restrictions dues aux années de guerre, mes parents garderont un très bon souvenir de leur vie dans cette région où ils sont très appréciés de la population

Ils ont un premier enfant en 1937, ma sœur Sylvère. Mon père choisit ce prénom, pourtant attribué généralement à un garçon, car il admirait Sylvère Maes, qui venait de gagner le Tour de France, l’année précédente. A la fin des années 30, ils partent pour Bouira, en Kabylie, où mon père est nommé agent technique à l’EGA. Malgré les restrictions dues aux années de guerre, mes parents garderont un très bon souvenir de leur vie dans cette région, où ils sont très appréciés de la population. Ils y comptent autant d’amis juifs que musulmans et la campagne environnante leur procure les produits élémentaires. Mon père s’est même vu offrir une fois un petit mouton en remerciement d’une installation électrique chez un paysan, mouton que l’on n’a jamais consommé bien sûr. C’était l’époque où l’on faisait des verres avec des culs de bouteilles et où l’on préparait son savon avec de l’huile d’olive et de la soude. Je nâquis à Bouira le 10 Mai 1941, alors qu’on célèbre Jeanne d’Arc dans le village, en cette période pétainiste…

Nous partons ensuite, vers 1944 je pense, à Médéa où mon père est nommé. Nous habitions rue du Nador, au premier étage d’une maison qui faisait l’angle, juste en face du lycée. L’arrière de la maison touchait le cinéma Mondial, dont j’entendais les séances depuis ma chambre. Nous allions souvent nous promener au delà de la rue, vers le ravin de Tibhirine, en particulier pour cueillir le houx à Noël. Les moines de la communauté venaient chaque semaine vendre leurs faisselles de fromage frais dans les rues de la ville. Le siège de l’EGA se trouvait juste après la porte de Lodi et chaque jeudi, jour de vacances scolaires à l’époque, j’allais avec mon père. Là, je me souviens d’avoir vu les troupeaux de moutons arriver depuis la route de Damiette pour se tasser sur le marché devant l’EGA. De même, il y avait là un grand nombre de dromadaires avec leurs petits, un spectacle inoubliable !

Au temps de la compagnie LEBON, le travail de mon père n’était pas facile, surtout dans les périodes hivernales. A Médéa, il arrive qu’il neige abondamment. Je me souviens d’avoir vu mon père arriver à la maison à la nuit tombante, exténué après avoir fait des visites de lignes, raquettes aux pieds, sur plusieurs kilomètres. Les districts couverts par la compagnie étaient très vastes et il fallait parfois partir pour deux ou trois jours sur les lieux d’intervention, pour établir de nouvelles lignes. On allait jusqu’à Ben Chicao, Berrouaghia et autres villages des hauts plateaux. Le jeudi, je suivais parfois les équipes et, en compagnie d’un fils d’ouvrier algérien de mon âge, nous chassions les oiseaux avec un lance-pierre que nous appelions « tire-boulette ». Nous étions très fiers de rentrer avec des chapelets d’oiseaux pendus à la ceinture.

A Médéa, je rentre à l’école maternelle puis la suite. A l’époque, les instituteurs étaient sévères et je me souviens de coups de règle sur les doigts. Je me souviens aussi que parfois nous étions accueillis par une rasade de Marie Rose sur la tête pour éliminer les poux… Dans ces années, nous avons vécu une épidémie de typhoïde qui a emporté plusieurs personnes, dont la fille du maire Mr Rostoll, âgée d’une vingtaine d’années.

Puis mon père a été muté à Marengo (l’actuel Hadjout, wilaya de Tipaza) où ma deuxième sœur Bernadette est née. Nous habitions en face de la porte de l’hôpital. Mon père achète une Licorne d’occasion pour 50 francs et ma grand-mère maternelle, qui a toujours vécu avec nous depuis Bouira (elle était séparée de son mari), s’installe majestueusement sur le siège arrière pour aller se promener au Chenoua…

Ma sœur Bernadette fait de Djamila sa meilleure amie

Enfin vers 1952, nous déménageons pour Boufarik, où je vais au collège. Nous habitons alors rue Richepanse, à côté de l’école maternelle. A côté de chez nous, nous avons une algérienne d’une quarantaine d’année, Minna et sa fille Djamila. Nos jardins sont séparés par un petit grillage et nous entretenons de bons rapports de voisinage, partageant souvent nos fêtes et les gâteaux qui vont avec. Ma sœur Bernadette fait de Djamila sa meilleure amie. Je me souviens que Djamila tentait souvent d’apercevoir par une fenêtre entrebâillée le futur mari qu’on lui avait attribué et qui passait parfois dans la rue (et oui, c’était l’époque où les filles ne choisissaient pas). Minna, sa mère, nous surprenait toujours lorsqu’elle entreprenait de s’épiler les jambes avec du caramel chaud ou qu’elle se frottait les dents avec des peaux de noix pour les rendre plus blanches. Je poursuis ensuite mes études au lycée Duveyrier à Blida. Chaque jour, la micheline m’y conduit, en passant par Béni Méred. Je joue aussi de la clarinette et du saxophone à la philharmonie de Boufarik et nous montons aussi un orchestre de variétés avec des amis pour jouer dans les bals lors des fêtes de village.

 

Comment était votre enfance à Bouira ? Y avait-il des élèves algériens avec vous à l’école ?

Mon enfance était heureuse. Oui, dans les écoles où je suis passé nous avions des élèves algériens et nous jouions ensemble sans aucun problème. Je me souviens de parties de football le jeudi, à l’insu de ma mère qui ne voulait pas que l’on use les souliers en tapant dans la balle. Comme on n’avait pas de ballon à l’époque, nous jouions avec une balle que l’on construisait avec du papier journal et de la ficelle. Nous aimions aussi nous amuser avec des voiturettes que nous construisons avec une caisse en bois et des roulements à billes comme roues, que nous allions chercher chez les garagistes.

Je me souviens même que dans ma classe au collège de Boufarik, le meilleur élève en français et en latin était un Algérien [...]

Je me souviens de grandes descentes dans le village en pente de St Ferdinand, où habitait ma tante Marie. On se contentait aussi de faire rouler une roue de vélo en guise de cerceau. Les rares photos scolaires  qui demeurent montrent bien que les élèves algériens étaient présents dans les effectifs. Je me souviens même que dans ma classe au collège de Boufarik, le meilleur élève en français et en latin était un Algérien, ce qui permettait au professeur (Mr Canesse) de nous « mettre la honte », nous les Français.

 

Comment les Algériens et Français d’Algérie vivaient ensemble durant toutes les années précédant la guerre ?

Durant toutes les années précédant le 1er Novembre 1954, la majorité des  Français et des Algériens de conditions modestes vivaient en bonne entente, se respectant mutuellement. Nous avions de très bons amis, notamment notre voisine Minna, laquelle avait dit à ma mère « jamais on ne touchera à un cheveu de ton mari ». Nous ne manquions pas d’échanger lors des fêtes des uns et des autres.

Il y avait un « vivre ensemble » plutôt agréable

Le ramadan était l’occasion en particulier de déguster les zalabias de Boufarik à la tombée de la nuit. Certes, les différences culturelles et cultuelles nous empêchaient d’aller plus loin dans les relations intimes, mais globalement, il y avait un « vivre ensemble » plutôt agréable. Je ne dirais pas la même chose de la situation des ouvriers agricoles travaillant sur les grandes fermes de colons. Les relations allaient du paternalisme bienveillant, les familles étant logées sur place par exemple, jusqu’à l’exploitation éhontée. En somme, il y avait deux mondes différents, celui de la campagne et celui de la ville.

 

A cette époque, nous parlions toujours de deux communautés, les Algériens d’une part et les Français d’Algérie d’autre part même si certains étaient nés en Algérie. Vous qui en faites partie, aviez vous un sentiment d’appartenance totale au pays et à sa patrie ?

Oui, le sentiment d’appartenir à ce pays était très fort chez les Français d’Algérie, en particulier chez ceux qui ne venaient pas de France mais d’Espagne. Ils avaient le sentiment d’avoir créé de leurs mains, souvent en travaillant dur comme mes grands parents, un pays moderne qui pouvait fonctionner.

Jamais les Français d’Algérie n’auraient imaginé quitter ce pays et la blessure est toujours présente soixante ans après

Mes parents ne connaissaient pas la Métropole et n’éprouvaient pas le besoin de passer leurs vacances en France, bien qu’ils eussent leur voyage payé par l’EGA tous les deux ans. Le Chenoua, Tipaza, Bouharoun, Chiffalo (ancien nom de Khmisti), Castiglione (ancien nom de Bou Ismaïl), Sidi Ferruch (ou appelé Sidi-Fredj) leur suffisaient amplement. Ils n’auront connu la France qu’en 1962 pour mon mariage. Jamais les Français d’Algérie n’auraient imaginé quitter ce pays et la blessure est toujours présente soixante ans après.

 

Le 1er novembre 1954, la guerre éclate. Où étiez-vous à ce moment là? Comment vous et votre famille avez vécu ces huit années de guerre? Quel impact cela a-t-il eu sur les relations entre les deux communautés ? 

En Novembre 1954, nous étions à Boufarik. Je me souviens de mon père rentrant au matin avec le pain et le journal et annonçant que des bombes artisanales avaient éclaté un peu partout dans le pays. Ce fût le début d’une nouvelle période où la peur s’est installée, avec le couvre-feu, les fusillades, l’angoisse d’être à tout moment victime d’une bombe ou d’une grenade.

Ils avaient tellement peur d’être agressés qu’ils avaient installé un projecteur qui balayait notre maison la nuit

La méfiance s’est installée entre les anciens amis. Nous avions derrière notre maison une demeure habitée par des Algériens, dont la terrasse surplombait notre jardin. Ils avaient tellement peur d’être agressés qu’ils avaient installé un projecteur qui balayait notre maison la nuit. Nous avions beau les rassurer, rien n’y faisait. De même, nous installions chaque soir des plaques d’acier derrière nos volets afin d’arrêter d’éventuelles balles. Le 26 Novembre 1960 (j’avais 19 ans), en fin de journée, deux bicyclettes piégées explosent au niveau du Café des Ailes, sur la rue Duquesne, faisant 7 morts et 60 blessés. C’était la Sainte Cécile et il devait y avoir un bal avec l’orchestre de Benny Bennet. Fort heureusement, je me trouvais à une centaine de mètres et ne fut que soufflé par la déflagration.

J’allais chaque jour à la Faculté d’Alger, empruntant une Micheline qui poussait devant elle un wagon vide car une bombe avait fait sauter un convoi, tuant une étudiante. A Alger, il y eut plusieurs attentats qui ont créé une terreur permanente…

Durant ces années, et jusqu’à son départ pour mon mariage à Lyon, mon père a continué de travailler et d’aller dans les douars les plus reculés, toujours seul et non armé, pour intervenir sur le réseau électrique. A l'entrée du douar, Il avait l'habitude de demander à un gamin de le conduire auprès du sage (le Chikh) du village. Là, il expliquait ce qu'il devait y faire, comme par exemple prévoir une installation électrique.

Une fois, près de Chebli, il a été conduit comme cela dans une maison où se trouvait une dizaine d'hommes qui, aimablement l'ont invité à prendre le thé avec eux. Puis, après qu'il eut fini, il est ressorti du village et s'est fait attraper par une colonne de parachutistes qui lui a annoncé qu'ils recherchaient des "fellaghas" (nom donné par les Français d'Algérie aux combattants algériens) qui avaient une réunion. Il venait sans doute de prendre le thé avec eux sans le savoir. Bien sûr, il s'est empressé de partir sans rien dire. Une autre fois, il se trouvait dans un poste de transformation perdu dans les rangées d'orangers de la Mitidja. Au moment de ressortir, il aperçoit à travers l'entrebâillement de la porte une colonne de "fellaghas" en armes marcher à travers les arbres. Inutile de dire qu'il a refermé doucement la porte et attendu de longues minutes avant de ressortir. En somme, il avait sans doute la baraka...

 

Vous rencontrez votre épouse à Palma et vous vous mariez en France en 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Vos parents vous ont rejoint pour la célébration du mariage. Ils ne le savaient pas encore, mais ils quittaient l’Algérie pour toujours. Racontez-nous l’histoire de cet aller sans retour. 

A l’été 1960, la philharmonie de Boufarik avait organisé un voyage d’une semaine à Palma. C’était le première fois que je partais à l ‘extérieur et j’avais 19 ans.  Nous avons joué de la musique dans plusieurs endroits et c’est là que j’ai rencontré mon épouse Monique, qui venait de Lyon pour séjourner chez une copine de classe. Rentré à Boufarik, nous avons correspondu chaque jour par courrier pendant une année. Puis j’ai rejoint Lyon en Octobre 1961 et je suis devenu assistant au laboratoire de Physiologie de l’Université Claude Bernard.

Pendant leur séjour, un voisin (Matera, le plombier en face de chez nous) a téléphoné pour nous annoncer que l’ALN avait installé une famille dans notre maison et que nous étions menacés de mort si nous rentrions

Notre mariage a eu lieu le 5 Juillet 1962, une date qui correspondait à l’indépendance de l’Algérie. Mes parents sont venus par avion, donc pour la première fois en France, avec simplement deux valises. Pendant leur séjour, un voisin (Matera, le plombier en face de chez nous) a téléphoné pour nous annoncer que l’ALN avait installé une famille dans notre maison et que nous étions menacés de mort si nous rentrions. Durant cette période trouble, marquée par l’euphorie de l’indépendance, il était fréquent que les maisons apparemment vides soient réquisitionnées. Mon père, qui n’avait jamais eu maille à partir avec les Algériens, qu’ils soient FLN ou pas, aurait voulu rentrer pour s’expliquer mais le voisin l’en a dissuadé.  Mon père a été recasé à l’EDF de Beaune dans des conditions épouvantables, par un hiver à -25°C, dans un appartement très sommaire. Mais ceci est une autre histoire…

 

Si vous deviez partager avec nous 3 souvenirs marquants de votre vie en Algérie, ce serait lesquels ?

Il est difficile de choisir parmi de nombreux souvenirs. Je dirais d’abord que je me souviens avec émotion de la porte de Lodi à Médéa et du marché à bestiaux qui s’y tenait chaque semaine. Les burnous, les moutons et les dromadaires faisaient une ambiance colorée et les derboukas se mêlaient au blatèrement des dromadaires. Je n’ai retrouvé cette ambiance que dans les aquarelles de Delacroix au Maroc.

J’étais assis au milieu des paysans qui allaient vendre au marché

Je me souviens également que mes parents m’avaient envoyé en vacances quelques jours à Bordj Ménaïel, où mon oncle cultivait des melons et des pastèques. J’avais pris un autobus à Médéa, que l’on appelait « la caisse à savon » parce que sa carrosserie était en bois. Il se traînait poussivement et s’arrêtait dans chaque village. J’étais assis au milieu des paysans qui allaient vendre au marché. C’était assez folklorique avec des poulets qui sortaient leur cou des couffins, des paniers pleins de légumes et des hommes en burnous de toutes les couleurs qui chiquaient et crachaient allègrement.

J’ai également un bon souvenir de Tipaza, chère à Camus, et du Tombeau de la Chrétienne. Nous y ramassions des oursins et nous péchions de nuit des bonites depuis la plage, avec un boulantin.

 

Vous êtes revenu en Algérie vers la fin des années 70. Quel sentiment aviez vous une fois vos pieds posés sur le sol algérien ? Comment s’est déroulé ce voyage ?

A cette époque, j’étais Professeur de Biochimie à l’Université de Caen. Or, il y avait un étudiant algérien au laboratoire de microbiologie qui faisait sa thèse, Ali Chikki (malheureusement décédé à ce jour). Il cherchait quelqu’un pour enseigner au DEA d’Océanographie à l’Université d’Alger. Comme je travaillais alors à la Station de Biologie Marine de Luc-sur-Mer (Calvados), je me suis proposé. Mais j’ai tenu à préciser que j’étais Français d’Algérie. Mais, cela ne faisait pas de problème pour lui (son frère avait pourtant été tué par la Territoriale, je l’ai appris après).

Quel sentiment avais je en arrivant sur Alger ? On ne peut s’empêcher d’être ému quand on approche de la baie d’Alger « la blanche ». Cela reste un paysage inoubliable.

Je dois dire que j’ai été reçu de façon remarquable par la famille de Chikki mais également par les universitaires

J’ai donc participé une semaine au DEA avec des étudiants très attentifs. Ce fut aussi une grande émotion de donner un cours dans la salle qui m’avait accueilli autrefois comme étudiant. J’avais décidé de mettre l’accent sur la conservation du poisson car je savais que c’était une ressource importante pour les Algériens et qu’il n’y avait pas encore de réseau de distribution du poisson à travers le pays. Je dois dire que j’ai été reçu de façon remarquable par la famille de Chikki mais également par les universitaires. J’ai pu aussi me rendre à Saint-Ferdinand (ancien nom de Souidania, commune d’Alger) sur la tombe de ma grand-mère maternelle, ou plutôt sur ce qu’il en restait. Comme on m’avait donné des dinars et que je ne pouvais les sortir, cela m’a permis de manger tous les jours à la Pêcherie d’Alger. 

 

Si l’occasion se présente de revenir une nouvelle fois en Algérie, quels seraient les premiers lieux que vous souhaiteriez voir ou revoir ?

Il y a tant de lieux que j’aimerais revoir ! Médéa et sa porte de Lodi, Marengo, Boufarik, Alger avec la gare de l’Agha, Bab El Oued, l’université, la grande poste, le jardin d’essais, Bordj Ménaïel, et bien sûr Tipaza, Bou Haroun, Chiffalo, Zéralda, Sidi-Ferruch… J’aimerais retrouver le goût des zalabias ruisselantes de Boufarik, et ses makrouts, et manger à la pêcherie bien sûr. Cela fait beaucoup trop !

 

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Hadia Beghoura

Hadia Beghoura

Après 3 années passées à Pékin, un diplôme de Master en Commerce International de l’université UIBE en poche, je suis revenue en Algérie pour y travailler. Mes passions sont l’équitation, les voyages et l’art
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