Dimanche 11 avril 2021

Bernard Aflakpui: "Le peuple algérien est un peuple généreux"

Par Hadia Beghoura | Publié le 26/02/2021 à 13:00 | Mis à jour le 03/03/2021 à 12:33
Photo : © Hadia Beghoura pour lepetitjournal.com, Bernard Senyo Aflakpui
Bernard Aflakpui étudiant étranger algérie

Chaque année, des étudiants venus de toute l'Afrique, bénéficient de bourses d'études pour poursuivre leurs études en Algérie. A ce titre, lepetitjournal.com édition Alger s'est intéressé aux différents parcours de ces étudiants venus parfois de très loin et qui nous font le récit de leur vie en tant qu'étudiants étrangers en Algérie. 

Cette semaine, lepetitjournal.com est parti à la rencontre de Bernard Senyo Aflakpui, un étudiant en médecine venu du Ghana. Issu d'un pays anglophone, Ben comme tout le monde l'appelle, nous fait part des efforts fournis pour apprendre le français et poursuivre ses études dans une langue qu'il ne maitrisait pas il y a dix ans. Aussi, nous connaitrons tout son parcours, du Ghana jusqu'à son arrivée en Algérie et comment ce jeune ghanéen qui n'avait que 20 ans à l'époque a pu s'intégrer et s'adapter à une culture dont il ignorait tout. 

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je m’appelle Aflakpui Bernard Senyo, mais on m’appelle Ben, j’ai 31 ans, étudiant en dernière année de médecine. Je suis originaire du Ghana, plus précisément de la ville d’Accra, la capitale. Je suis venu en Algérie en 2010.

Parlez-nous un peu de votre vie au Ghana.

Je suis issu d’une fratrie de quatre enfants. J’ai trois frères et une sœur. Je n’ai pas vraiment grandit avec mes parents mais plutôt avec mes tantes.

J’ai fait l’école primaire dans un quartier appelé Korle Bu, une école affiliée au Ministère de la Santé où y étaient inscrits les enfants de médecins et tous les professionnels de la santé ce qui était mon cas car mon père était Gynécologue. Puis j’ai été à un lycée à 200 km environ de là où j’habitais, dans une ville appelée Ho non loin du village natal de mon père.

Nos principales activités avec mes amis étaient de sortir et faire la fête. Les Ghanéens aiment danser. On ne passe pas beaucoup de temps chez soi, on sort souvent. Personnellement, j’aimais faire ça. On visite aussi des endroits car il y a beaucoup de choses à voir au Ghana.

Pourquoi et comment avoir choisi l’Algérie et pas un autre pays surtout que vous êtes un anglophone ?  

Beaucoup de personnes m’ont posé cette question et je dis souvent que c’est plutôt l’Algérie qui m’a choisi.

Mon frère a eu l’opportunité d’aller faire ses études en République Tchèque et c’est là où je me suis dit pourquoi ne pas tenter ma chance à l’étranger. Mon père m’avait à cette époque informé qu’il y avait des annonces de candidatures pour des bourses d’études à l’étranger publiées dans des journaux locaux.  J’ai donc décidé de déposer mon dossier de candidature, on m’a fait passer un entretien et j’ai été admis pour une bourse d’étude en Algérie.

Le système ghanéen des bourses veut qu’on choisisse pour vous le pays dans lequel vous allez étudier probablement en fonction de certains critères de sélection, des spécialités et du nombre de places.

Comment s’organise ce partenariat entre l’Etat algérien et l’Etat ghanéen autour du système des bourses d’études ?

L’Algérie fait beaucoup d’efforts afin de permettre à des jeunes comme moi de venir étudier ici. C’est l’Algérie aussi qui fixe les quotas pour chaque pays. Pour le Ghana, à mon époque, il y avait 10 places disponibles et nous étions 7 au final à venir poursuivre nos études en Algérie.

Avez-vous une idée approximative sur le nombre d’étudiants ghanéens qui se trouvent actuellement en Algérie ? 

Il y a deux ans, j’ai assisté à une réunion pour étudiants et nous étions environ 150 étudiants dans toute l’Algérie, principalement basés à Alger, Blida et Tlemcen.

Comment s’est déroulé votre cursus universitaire ?  

En tant qu’étudiants anglophones, nous devions apprendre la langue française et nos cours se déroulaient à la Fac centrale d’Alger. Pour cela, la première année était axée sur l’apprentissage de la langue. Nous avions trois cours par semaine, de 09h à midi ce qui me paraissait insuffisant. Nous étions plusieurs nationalités différentes dans la même classe, des étudiants venus du Zimbabwe, de la Zambie et autres pays anglophones et lusophones. J’en garde d’ailleurs de très bons souvenirs car être dans une classe multiculturelle était très enrichissant.   

Pour ce qui est du déroulement des cours, nous avions différents livres dont certains dédiés aux devoirs à faire à la maison. Les cours étaient intenses durant les trois heures et les professeurs ne parlaient qu’en français, même si certains maitrisaient l’anglais, afin de nous pousser à apprendre la langue plus rapidement. Mais ce qui nous a aidés le plus dans notre apprentissage du français était de se mélanger avec les Algériens et de discuter avec eux.

Après mon année de langue, j’ai intégré la Faculté de médecine à Dergana, à Alger en 2011. Il y avait plusieurs spécialités y compris les étudiants en chirurgie dentaire et en pharmacie.

En parlant de langue, n’était-ce pas un peu difficile de communiquer avec l’ensemble de la population algérienne connue pour mélanger l’arabe et le français et dans certains cas ne parlant que l’arabe ?

Oui ça l’était un peu. Même s’il est dit que les Algériens sont francophones, ils sont à mon sens plus arabophones. Ceux qui maitrisent la langue française sont des personnes d’une certaine catégorie en Algérie et ça n’est pas la majorité. Dans le monde estudiantin par contre, bon nombre d’étudiants parlaient français, donc c’était facile pour moi de communiquer avec eux. Mais quand j’allais visiter d’autres villes ou wilayas, dans certains endroits, les habitants ne s’exprimaient qu’en arabe, donc communiquer avec eux n’était pas toujours évident.

Avez-vous bénéficié, que ça soit en Algérie ou au Ghana, d’une quelconque journée qui vous a permis de mieux connaitre le pays dans lequel vous alliez poursuivre vos études ?

Avant de venir en Algérie, nous avons été invités à un diner au Ghana organisé par l’Ambassadeur du Ghana en Algérie. C’est là que j’ai découvert que les études de médecine générale duraient 7 ans en Algérie. Nous n’avons pas eu énormément d’informations mais depuis, les choses ont changé. A présent, les étudiants sont mieux informés et on les met en contact avec des étudiants ici afin de leur permettre de s’intégrer plus facilement.

Comment s’est déroulée votre arrivée en Algérie ?

Le premier jour où je suis arrivé en Algérie en compagnie des six autres de mes compatriotes, l’ambassade ne savait pas exactement à quelle heure notre vol arrivait. On s’est donc retrouvés seuls à l’aéroport et c’était un jeune homme qui avait contacté notre ambassade pour nous.  Nous sommes arrivés tard le soir. Il y a eu un petit problème de communication sur l’horaire d’arrivée. Néanmoins, les représentants de notre ambassade ont été très gentils et nous ont accueillis chez eux. Le lendemain, on nous a conduits chacun à la résidence universitaire de sa wilaya. Pour ma part, c’était d’abord à Bab Ezzouar car c’est là où tous les étudiants étrangers viennent en premier lieu. Nous avons commencé les cours une semaine après notre arrivée. Par la suite, j’ai été transféré à la cité universitaire de Ben Aknoun.

Au fur et à mesure, j’ai commencé à découvrir la ville et ses habitants. Personnellement, j’ai eu des amis algériens qui étaient intéressés d’apprendre l’anglais. Ils étaient aussi étonnés de voir des étrangers venir étudier en Algérie donc ça leur permettait de créer un échange culturel avec nous. Ils nous faisaient sortir pour découvrir la ville et faire des activités.

Durant le premier mois, nous étions souvent entre Ghanéens car, tout juste arrivés, nous ne connaissons encore personne. Pendant ma première année en Algérie, c’était à la cité universitaire que j’ai pu me faire des amis algériens et non pas à l’université car nous n’étions que des étrangers en classe de langue. J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs étudiants algériens qui résidaient à la cité universitaire et qui parlaient anglais, donc le contact était assez facile avec eux.

Que saviez-vous de l'Algérie avant de venir ?

Bien que je me sois documenté en ligne sur l’Algérie, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour le faire car je n’ai pris connaissance de ma destination qu’une dizaine de jours avant le départ. J’étais donc très occupé à préparer mon départ.  D’ailleurs, en faisant mes recherches sur internet, j’ai trouvé des informations principalement sur les années noires ce qui ne m’a pas donné une première bonne impression mais je savais que c'était un grand pays d'Afrique. 

Vous avez eu l’occasion de connaitre le système d’enseignement supérieur au Ghana. Ainsi, quelle serait la différence entre les deux systèmes, algérien et ghanéen ?

J’ai effectivement commencé par des études en Sciences biologiques dans mon pays d’origine et qui aboutissent par la suite à des études en médecine, ceci est déjà une première différence. Ensuite, il y a la différence de la langue où au Ghana l’enseignement se fait en anglais alors qu’en Algérie il se fait en français pour les filières scientifiques et en arabe pour les autres.

Comment décririez-vous votre expérience au sein des hôpitaux algériens ? Comment se passe le contact avec les patients et les gens qui les accompagnent ?

J’ai été facilement accepté et intégré. Je n’ai pas eu de difficultés dans ce sens. J’admire d’ailleurs le travail des médecins ici en Algérie, parfois avec peu de moyens et ça ne peut que me pousser à les respecter.

Pour ce qui est de la communication avec les patients, j’ai de temps à autres des soucis à me faire comprendre par les patients qui ne parlent ni anglais ni français. Parfois je me dis que c’est peut-être ma faute de ne pas avoir appris l’arabe mais en règle générale ça se passe plutôt bien. Sinon, il y a toujours un collègue avec moi qui m’aide pour la traduction.

Quelle est la différence entre votre ville natale et Alger et que pensez-vous de la vie à Alger ?

La ville d’Alger est plus développée que la ville d’Accra. Par exemple, je trouve que les logements ici sont meilleurs, ce que j’admire. Cependant, la vie à Accra est plus dynamique et moins stressante qu’à Alger.  Il y a chaque jour quelque chose à faire. Le soir, la ville est animée et personne ne reste à la maison. A Alger par contre, il n’y a pas beaucoup de choses à faire le soir. Il n’y a pas beaucoup de femmes non plus dans les rues. D’ailleurs, on avait entre étudiants étrangers une blague où on disait qu’à 20h Alger devient une ville d’hommes, ce qui était un peu déroutant pour nous.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé en arrivant en Algérie ?

Tout d’abord, j’étais agréablement surpris par le système social que l’Algérie a mis en place, un système de santé gratuit, l’accès à l’éducation et l’enseignement est gratuit, deux choses très importantes pour moi. La différence entre Accra et Alger concernerait principalement la vie le soir qui est moins dynamique qu'à Accra.

Quelles sont les différences et les similitudes (s’il y en a) entre votre culture et la culture algérienne ?

Ce que nous avons en commun avec la culture algérienne est le sens de la famille et le respect envers les personnes plus âgées.

Par rapport aux différences, nous au Ghana, nous sommes très directs dans ce que nous disons contrairement en Algérie où parfois, les gens le sont moins de peur d’heurter la personne car ceci est considéré comme un manque de respect envers autrui.

Y aurait-il des célébrations qui se fêtent et des plats qui se préparent au Ghana de la même manière qu’en Algérie ou pas ?

La plupart des personnes venant de pays d’Afrique Subsaharienne remarquent souvent que les plats préparés en Algérie sont différents des leurs alors que c’est également un pays du continent africain. Par exemple, pour la semoule, dans les pays d’Afrique Subsaharienne, nous la cuisinons presque tous de la même manière, il n’y a que l’appellation qui diffère. En Algérie par contre, la semoule n’est pas préparée de la même manière. Du coup, on se met à manger plus de riz. Je ne vois qu’un plat à base de sauce rouge que nous préparons avec des légumes et qui ressemblerait un peu à la Chekchouka. Il y a aussi les haricots, le pain, un peu différent de celui d’ici, que nous consommons beaucoup.

D'ailleurs, le plat le plus populaire au Ghana est le Jollof rice, un plat à base de riz en sauce rouge mélangé avec du maïs, petits pois, carottes, oignon, mélange d'épices le tout accompagné de poulet mariné. 

Pour ce qui est des célébrations, je n’ai pas remarqué de ressemblances. Au Ghana, nous avons pour coutume d’avoir les fêtes des villes. Chaque ville a une date propre à elle et organise une fête où on danse et on chante, une sorte de carnaval.

Quel est votre plat algérien préféré ?

C’est la Rechta !

Et quel est votre plat ghanéen préféré? 

Le waakye, un plat à base de riz et de haricots cuits. Le waakye est surtout consommé au petit dejeuner ou au déjeuner. Il peut être consommé avec du poisson frit, des bananes plantain frites, des œufs durs ou du poulet frit.

Cuisine Ghana Wache
© Wikimédia common, Wache, spécialité du Ghana

Que vous manque-t-il le plus au Ghana ?

Ce qui m’a toujours manqué c’est cette liberté de sortir le soir et d’avoir quoi faire car au Ghana, comme je l’ai déjà dit, la ville est toujours animée. C’est normal pour un jeune d’aimer sortir et s’amuser.

En dix années passées en Algérie, je suppose que vous avez visité plusieurs villes du pays. Si oui, quelles sont ces villes et quelle est (sont) celle (s) que vous préférez ?

 J’ai visité plusieurs villes comme Boumerdes, Bejaia, Oran, Constantine, Batna, Sétif, Ghardaia et Ouargla. Mais ma ville préférée reste Boumerdès car je trouve que ses habitants sont assez décontractés, les gens sont sympas, on ne me remarque presque pas comme étranger.

Quels sont vos futurs projets ? Rester ici ? Retourner dans votre pays ? Partir ailleurs ?

Je veux me spécialiser en gynécologie. J’aimerais donc aller soit en Angleterre soit aux Etats Unis car étudier en anglais me manque. Mais il faut passer des concours. C’est dans l’un de ces deux pays que j’aimerais m’installer.

Quel conseil donneriez-vous à de futurs étudiants étrangers qui viendraient en Algérie ?

L’Algérie est un beau pays. Au début il est certes un peu compliqué de s’intégrer mais par la suite on s’adapte. Néanmoins, le conseil que je donnerais serait d’apprendre la langue arabe et même le dialecte algérien. C’est quelque chose que je regrette car pour moi c’est un signe de respect et ça vous permet de vous faire apprécier encore plus par les citoyens. C’est la meilleure façon aussi de bien s’intégrer. Je continue à dire aussi que l’Algérie reste un pays intéressant contrairement à ce qu’on pourrait nous faire croire.

Comment décririez-vous votre expérience en Algérie ?

J’ai passé pratiquement le tiers de ma vie en Algérie. C’est un pays qui m’a appris beaucoup de choses, notamment comment être plus tolérant, plus ouvert, d’accepter la différence, d’être patient. En Algérie, il est important d’être patient.

Le peuple algérien a un grand cœur. C’est un pays qui certes, me donne envie de m’y installer mais c’est un peu difficile en termes d’intégration spécialement dans mon domaine.

Quel serait le plus beau souvenir de l’Algérie que vous emporterez avec vous ?

Ce sont ses gens. Vous pouvez demander à un Algérien de vous donner du café, de l’eau, il vous en donnera sans hésiter. Le peuple algérien est un peuple généreux. D’ailleurs, j’ai toujours dit que nous ne pouvons jamais mourir de faim en Algérie. C’est donc cette générosité du peuple algérien que je garderai comme le plus beau souvenir de ma vie en Algérie.

Hadia Beghoura

Hadia Beghoura

Après 3 années passées à Pékin, un diplôme de Master en Commerce International de l’université UIBE en poche, je suis revenue en Algérie pour y travailler. Mes passions sont l’équitation, les voyages et l’art
0 Commentaire (s)Réagir

Expat Mag

SANTÉ

Confinement : ces sports qui sauvent du burn-out

Finies les longueurs dans la piscine, les restrictions sanitaires ont eu raison du sport en salles. Reebok établit le palmarès des activités sportives favorites, pour éviter le burn-out à la maison.