Édition internationale

La Chine immerge ses serveurs : le data center du futur est sous la mer

En mai 2026, au large de Shanghai, la Chine a officiellement lancé le premier data center sous-marin commercial au monde directement alimenté par un parc éolien offshore. Ce projet, porté par Pékin depuis plusieurs années, répond à une urgence : comment nourrir une intelligence artificielle toujours plus vorace en énergie, sans épuiser la planète ? Entre innovation industrielle et enjeux écologiques, la course aux fonds marins vient de commencer.

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Écrit par François Tricon
Publié le 24 juin 2026

Au large de Shanghai

Fin mai 2026, les autorités chinoises ont annoncé la mise en exploitation commerciale complète du projet Lingang, un data center posé au fond de la mer Jaune, à une dizaine de mètres de profondeur et à dix kilomètres des côtes de Shanghai. L'installation, développée par HiCloud Technology en partenariat avec China Communications Construction, abrite près de 2 000 serveurs pour une capacité de 24 mégawatts. Coût total : 1,6 milliard de yuans, soit environ 200 millions d'euros.

Ce n'est pas un hasard si ce projet voit le jour à Shanghai. La ville est au cœur de la politique numérique chinoise, et la zone de Lingang est devenue un véritable laboratoire de l'innovation technologique. China Telecom y a déjà déployé des grappes de processeurs graphiques pour alimenter ses services d'intelligence artificielle.

 

Pourquoi mettre des serveurs sous la mer ?

La réponse tient à trois défis que les data centers terrestres peinent à résoudre.

La chaleur, d'abord. Les serveurs génèrent d'énormes quantités de chaleur. Sur la terre ferme, les refroidir peut représenter jusqu'à 40 % de la consommation électrique d'un data center classique. Sous l'eau, la mer fait office de radiateur naturel, permettant des économies d'énergie de 20 à 30 % par rapport à une installation terrestre. Le data center de Shanghai vise un PUE (Power Usage Effectiveness) de 1,15, bien en dessous de l'objectif national fixé à 1,25. Plus ce ratio est proche de 1, plus l'installation est efficace.

L'eau douce, ensuite. Les data centers terrestres en consomment massivement pour se refroidir. En Chine, où les tensions hydriques sont réelles dans certaines régions, cet enjeu est stratégique. L'eau de mer, ressource illimitée, remplace ici l'eau potable.

L'espace, enfin. Près de Shanghai, le foncier est rare et coûteux. Installer des infrastructures numériques en mer libère du terrain à terre, un argument que Pékin ne néglige pas.

Le projet bénéficie d'un atout supplémentaire : il est directement raccordé à un parc éolien offshore de plus de cinquante turbines. Une configuration inédite qui fait de cette installation la première au monde à coupler datacenter sous-marin et énergie renouvelable dédiée.

 

Quelles conséquences pour la mer et pour la société ?

La Chine n'en est pas à son coup d'essai. HiCloud avait déjà immergé des modules au large de Hainan dès 2021, puis inauguré un premier data center sous-marin commercial en 2023. Cela lui a permis d'affiner ses techniques avant de passer à l'échelle industrielle avec Shanghai.

Mais des questions demeurent. Des écologistes, comme le chercheur Andrew Want, soulignent la nécessité de surveiller l'impact thermique sur les écosystèmes marins. Un professeur de l'Université de Californie a comparé l'effet d'un module de 500 kW à 300 radiateurs posés dans la mer, une image parlante pour des zones côtières peu profondes, particulièrement fragiles. Une étude menée en 2020 près de Zhuhai n'avait pas révélé d'effet notable sur la température de l'eau, mais les projets à venir sont bien plus puissants.

La sécurité informatique est une autre préoccupation. Les ondes sonores transmises par l'eau pourraient théoriquement être utilisées dans des cyberattaques, un risque propre aux environnements sous-marins que les ingénieurs cherchent encore à neutraliser.

Côté positif, la Chine voit dans cette technologie un levier de sa Blue Economy (économie bleue), une politique nationale qui vise à valoriser les ressources maritimes de façon durable. Cette vision résonne avec une longue tradition maritime chinoise : le pays entretient depuis des siècles un rapport profond à la mer, de la Route de la Soie maritime aux grands ports d'aujourd'hui.

 

Et les concurrents de la Chine ?

La Chine n'a pas inventé l'idée, mais elle l'a industrialisée là où d'autres ont reculé.

En 2018, Microsoft immergeait 855 serveurs au large des Orcades, en Écosse, dans le cadre de son Project Natick. Résultat étonnant : huit fois moins de pannes qu'en surface. Mais en 2024, le groupe américain a mis fin au programme, sans fournir d'explication officielle. Le coût élevé de déploiement et de maintenance sous-marine est souvent évoqué.

De l'autre côté de l'Atlantique, une startup soutenue par Peter Thiel travaille sur des data centers sous-marins alimentés par l'énergie des vagues, une approche prometteuse mais dont la viabilité commerciale reste à démontrer.

En Europe, les réflexions s'accélèrent. Des projets de data centers flottants ou immergés sous des parcs éoliens sont à l'étude, mais aucun ne s'est encore traduit en infrastructure commerciale opérationnelle.

La Chine dispose d'un avantage décisif. Selon le Dr Hanjiang Dong de l'Université polytechnique de Hong Kong, c'est la combinaison d'une demande intérieure explosive, de capacités industrielles maritimes éprouvées et d'un soutien politique fort qui lui a permis de franchir le cap que d'autres n'ont pas atteint.

À l'horizon 2030, Pékin prévoit de déployer une centaine de modules au large de Hainan. Pendant ce temps, les data centers de la planète ont consommé 448 térawattheures d'électricité en 2025 selon l'ONU, un chiffre qui devrait doubler d'ici 2030.

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