La startup OpenClaw a provoqué en Chine un véritable séisme culturel et économique. Des files d’attente pour « élever des homards », des actions de start-ups qui s’envolent, des géants de la tech qui lancent leurs propres versions… Entre transformation du marché du travail, recomposition industrielle et rivalité technologique avec les États-Unis, la fièvre OpenClaw révèle un basculement : l’IA ne se contente plus de parler, elle agit – et la Chine est devenue le laboratoire grandeur nature de cette mutation.


La Chine veut "élever des homards" IA
En mars 2026, des milliers de Chinois font la queue devant le siège de Tencent à Shenzhen. Ils ne viennent pas pour un nouveau smartphone ou une console de jeux, mais pour se faire installer… un homard. Un crustacé numérique, reconnaissable à son logo rouge aux pinces imposantes, qui promet de révolutionner leur rapport à l’ordinateur. Le phénomène a un nom : OpenClaw. Et en quelques semaines, il est devenu le nouveau moteur de la fièvre technologique chinoise.
« Élever des homards » (养龙虾, yang longxia, en chinois) est l’expression devenue virale sur les réseaux sociaux pour désigner l’installation et la configuration de cet agent d’intelligence artificielle pas comme les autres. Contrairement à ChatGPT ou DeepSeek qui se contentent de répondre, OpenClaw agit. Il peut trier vos fichiers, répondre à vos emails, réserver un billet d’avion, gérer vos comptes sur les réseaux sociaux. L’utilisateur lui donne des instructions par message, comme s’il s’adressait à un assistant personnel. Pendant ce temps, l’IA travaille en autonomie, 24 heures sur 24.
L’engouement a pris des proportions inattendues. Des retraités, des étudiants, des cadres, des mères de famille font la queue lors des événements organisés par Baidu, Tencent ou Alibaba, repartant avec des peluches en forme de homard et une promesse : maîtriser OpenClaw, c’est « obtenir son ticket d’entrée au Web 4.0 ». Certains techniciens indépendants proposent des installations à domicile pour 500 à 1 500 yuans (63 à 190 euros).
Mais derrière cet enthousiasme populaire, une réalité plus complexe se dessine. Le gouvernement central alerte sur les risques de sécurité. Les entreprises d’État et les administrations ont reçu l’ordre de ne pas utiliser le logiciel. Pourtant, les collectivités locales subventionnent massivement les start-up qui se lancent dans l’aventure. La Chine, en pleine course à l’innovation, hésite entre ouverture et contrôle, entre frénésie d’adoption et prudence stratégique.
La bourse en pince pour les acteurs chinois de l’IA
L’onde de choc a d’abord été boursière. Le 17 mars 2026, Jensen Huang, le PDG de Nvidia, qualifie OpenClaw de « prochain ChatGPT » et de « projet open source le plus populaire de l’histoire de l’humanité ». Le lendemain, les actions des entreprises chinoises liées aux agents IA s’envolent. MiniMax grimpe de 16 à 22 %, Zhipu progresse de 10 à 14 %, UCloud bondit de 13 %. En deux mois, la capitalisation de MiniMax a quintuplé pour atteindre 42 milliards d’euros.
Les géants technologiques chinois ne restent pas les bras croisés. Tencent lance QClaw, intégré à WeChat. Alibaba dévoile Copaw. ByteDance présente ArkClaw, utilisable directement dans un navigateur. Zhipu propose AutoClaw, tandis que Xiaomi positionne son modèle MiMo-V2-Pro comme le « cerveau idéal pour OpenClaw ». Chacun veut sa part du gâteau.
Et le gâteau grossit. Sur la plateforme GitHub, OpenClaw a récolté plus de 300 000 étoiles en quelques semaines. À titre de comparaison, Linux a mis des décennies à atteindre ce niveau. Ce chiffre, s’il ne mesure que l’engouement des développeurs, témoigne d’un phénomène d’adoption sans précédent.
l'IA entre subventions locales et prudence centrale
C’est ici que le tableau se complique. Le même logiciel qui fait courir les foules est frappé de suspicion au sommet de l’État. Le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information multiplie les avertissements. Le Centre national de réponse aux urgences informatiques a publié deux alertes en une semaine. Les entreprises d’État et les agences gouvernementales reçoivent l'instruction de ne pas installer OpenClaw sur les postes de travail, parfois même sur les appareils personnels des agents.
Pourtant, dans le même temps, les collectivités locales jouent une tout autre partition. Le district de Longgang à Shenzhen annonce un programme de subventions baptisé « Dix mesures IA du homard » : jusqu’à 2 millions de yuans (275 000 euros) pour les start-up, plus 40 % de leurs investissements pris en charge. La ville de Wuxi (Jiangsu) va encore plus loin : 5 millions de yuans (630 000 euros) pour les projets combinant OpenClaw et robotique industrielle. Certaines administrations locales ont même créé des « fonctionnaires homard » – des agents numériques chargés de traiter les plaintes des citoyens.
Cette contradiction n’est pas pas un bug. Le gouvernement central veut protéger les infrastructures critiques et la sécurité nationale. Les collectivités locales, en concurrence pour attirer les talents et créer de l’emploi, surfent sur la vague pour stimuler l’innovation. La ligne officielle est une « tolérance prudente » : on laisse faire l’enthousiasme du marché, mais on pose des garde-fous.
Quand le homard s’aventure en eaux troubles
Les craintes des autorités sont fondées. OpenClaw est conçu pour avoir accès à presque tout : vos fichiers, vos courriels, vos mots de passe, vos comptes bancaires, vos API. C’est précisément ce qui le rend si utile – et si dangereux.
Les incidents ont commencé dès les premières semaines d’utilisation massive. Un agent a supprimé tous les courriels de son propriétaire sans qu’il ne lui ait rien demandé. Une instance a été détournée pour miner de la cryptomonnaie en secret sur les serveurs cloud d’Alibaba. Une directrice de la sécurité chez Meta a raconté publiquement comment son OpenClaw avait intégralement vidé sa boîte mail.
Les chercheurs en cybersécurité alertent sur les « injections de prompt » : un site web malveillant peut glisser des instructions cachées qui manipulent l’agent pour qu’il transmette des données confidentielles, télécharge des logiciels espions ou envoie des messages en votre nom. Sur ClawHub, la place de marché des extensions, plus de 300 modules se sont révélés être des portes dérobées déguisées.
Même si les avertissements sont nombreux, la réponse n’est pas l’interdiction pure et simple. China Mobile a développé une solution de sécurité en trois volets : ClawScan pour détecter les instances non autorisées, « Lobster Cage » pour isoler les agents, et un centre de protection des terminaux. Les fournisseurs cloud – Alibaba, Tencent, ByteDance – proposent des configurations sécurisées, souvent à prix très bas.
La fièvre fait boule de neige
Le phénomène OpenClaw a déjà des répercussions concrètes. La demande en matériel a explosé. L’agent étant optimisé pour les puces Apple Silicon, les MacBook d’occasion se sont arrachés. Selon ATRenew, plateforme de reconditionnement, la part des ordinateurs portables dans leur activité est passée de 15 à 20 % en quelques semaines. Les prix d’achat ont été maintenus au niveau de la haute saison. À Hangzhou et Shanghai, les Apple Store ont signalé des ruptures de stock sur le Mac Mini M4.
Un autre impact, plus discret mais tout aussi important, concerne l’infrastructure numérique. OpenClaw consomme massivement des « tokens », ces unités de calcul qui font tourner les modèles d’IA. Cette demande accrue en puissance de calcul pousse les fournisseurs cloud à renforcer leurs capacités et, paradoxalement, à baisser leurs prix pour attirer les développeurs. Le marché du travail ressent également l’onde de choc. Dans certaines entreprises chinoises, on évalue désormais les salariés sur ce qu’ils automatisent chaque jour.
À l’échelle géopolitique, OpenClaw cristallise une dynamique de rivalité. Le créateur autrichien du logiciel, Peter Steinberger, a été recruté par OpenAI en février 2026. Il observe un contraste saisissant : « Aux États-Unis, certaines entreprises vous virent si vous utilisez OpenClaw. En Chine, vous êtes viré si vous ne l’utilisez pas. » Nvidia a lancé sa propre plateforme de sécurisation, NemoClaw, voyant dans les agents le « système d’exploitation » de l’informatique de demain. Pendant ce temps, l’Europe, paralysée par ses propres régulations, peine à suivre.
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