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INTERVIEW - Asymetria ou la pratique du décalage

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

A l'occasion de l'inauguration du nouvel espace de la galerie Asymetria, lepetitjournal.com a rencontré Patrick Komorowski, l'un des nouveaux acteurs de la scène culturelle varsovienne. Il nous parle d'art contemporain, d'histoire de la photographie et des jeunes filles en fleurs dans les magazines de la PRL

Saska K?pa est un quartier qui bouge. La silhouette du stade national rappelle l'imminence de l'Euro 2012 et de nouveaux cafés et épiceries fines sortent de terre comme des champignons. La culture n'est pas en reste avec l'ouverture de nouvelles adresses qui comptent désormais sur la scène culturelle varsovienne.

Il faut se laisser glisser par une des jetées d'escaliers qui depuis le pont Poniatowski mènent au vieux Saska pour la découvrir. Elle se trouve dans une maison presque comme les autres, le Dom Funkcjonalny, au 16 de la rue Jakubowska. Pas de signalement particulier mais ce soir-là on ne s'y trompe pas, les initiés convergent vers cette nouvelle adresse de la scène culturelle qui abrite deux galeries. L'une consacrée à l'art contemporain, BWA Warszawa et l'autre à la photo : la galerie Asymetria.

Silhouette longiligne, l'un des artisans du lieu et du moment s'appelle Patrick Komorowski. Dans cet appartement reconverti en galerie, il se mélange aux visiteurs, soulignant de quelques mots le sens d'une photo, ajoutant ici ou là une anecdote, partageant sans l'imposer son regard avec ceux qui découvrent ou redécouvrent ici une partie de leur histoire. Lepetitjournal.com l'a rencontré.

(Przekrój, n°1270, 10.08.1969, couverture ©Wojciech Plewi?ski, courtoisie Galerie Asymetria)

Lepetitjournal.com : Patrick Komorowski bonjour, vous êtes historien de la photographie. Il y a quelques mois, vous viviez encore à Paris. Quelle mouche vous a piquée pour venir ici, à Varsovie ?

Patrick Komorowski : C'est une fille évidemment?[rires]. Non, plus sérieusement mes parents sont polonais mais je suis né en France. J?ai été élevé dans les deux langues et dans les deux cultures. Au cours de mes études et après, j'ai longtemps travaillé sur l'archive d'un photographe franco-polonais Eustache Kossakovski mais aussi sur les grands noms de photographie polonaise de la seconde moitié du 20e siècle comme Jerzy Lewczynski, Marek Piasecki, Zofia Rydet.

Je me suis rendu compte que si je voulais mener plus efficacement ce travail de recherche, de redécouverte, de promotion des artistes et des photographes polonais, je devais être sur place.


Comment vous sentez-vous en Pologne ?

Le quotidien est très différent de Paris? La société est ici très homogène culturellement, ce qui me dérange un peu. Mon métier me permet par contre de rencontrer fréquemment des artistes ou des professionnels du champ culturel étranger, ce qui rééquilibre un peu les choses. Et puis, la ville a l'une des scènes artistiques les plus fortes et intéressantes parmi les pays d'Europe Centrale.


Comment expliquez-vous ce dynamisme ?

La Pologne est un pays de culture. Il y a une très grande tradition artistique qui remonte à l'entre-deux-guerres avec des artistes tel que Henryk Stazewski par exemple, un constructiviste lié à divers cercles d'avant-garde parisiens des années 1920-1930 comme Abstraction-Création.

Cet intérêt pour la culture ne s'est pas démenti après la seconde guerre mondiale. Il faut se remémorer les discussions, les débats sur le rôle que l'art devait jouer dans la nouvelle société socialiste. Aujourd'hui, sans doute nourrie par toute cette tradition, la nouvelle génération d'artistes offre des regards sur le monde contemporain, surprenants et souvent très pertinents.


Et pourtant on a l'impression que cette scène dont vous parlez n'est pas toujours très accessible, du moins pour le néophyte.

C'est vrai et c'est pour cela que fin septembre, nous nous sommes réunis avec 16 autres galeries et fondations privées pour organiser un premier événement commun : Gdzie jest Sztuka ? (Où est l'art ?). Cette initiative avait pour but de rendre visible la scène de l'art actuel présenté dans les galeries privées. Les vernissages ont été regroupés sur deux jours agrémentés d'un plan et un site Internet pour identifier les 17 lieux qui ont vu le jour (whereisart.pl). Cet événement a si bien fonctionné que nous prévoyons d'en faire un rendez-vous annuel.

Sur le même modèle mais en plus petit format, 4 galeries situées à Praga et à Saska vont organiser le 3 décembre prochain, un vernissage commun avec au programme également de la musique. Il s'agit là d'une nouvelle occasion de découvrir la ville autrement.

 

Que pouvez-vous nous dire de la galerie Asymetria, que vous dirigez avec Rafa? Lewandowski ?

C'est la première galerie en Pologne spécialisée dans la photographie historique. Nous présentons des photographes majeurs de la scène artistique du 20e siècle et en particulier des années 50-60. Le contexte du dégel politique de l'époque est alors favorable à de nouvelles idées. Les polonais pensent que le communisme va adopter un visage plus humain, qu'il va se libérer du joug soviétique.

Dans le domaine des arts, cette libéralisation du régime se signale par une plus grande expérimentation. Dans la photographie par exemple, on voit apparaître tout un courant abstrait. Des artistes comme Marek Piasecki enregistrent les processus chimiques à la surface du papier photosensible alliant ainsi le geste et le hasard.

Jerzy Lewczynski avec son humour pince-sans-rire déconstruit les codes de l'iconographie réaliste socialiste, en montrant d'une manière inédite les ouvriers. Il utilise la métaphore, réalise des mises en scène des objets de la vie quotidienne. Toutes sortes de nouvelles idées voient le jour cherchant aussi à faire du spectateur, une personne active face à l'image.

Dans l'exposition, les jolies jeunes femmes photographiées par Wojciech Plewi?ski à la fin des années 50 n'ont pas tout à fait le look de jeunes kolkhoziennes.

Avec les photos de Wojciech Plewi?ski, on montre cette Pologne du dégel politique. La plupart des photos ont été publiées dans le magazine Przekrój que les polonais, toutes générations confondues, connaissent bien. Créé en avril 45, ce magazine offre un regard neuf, presque subversif mais manié avec prudence et souvent humour.

Dès la fin des années 50, Wojciech Plewi?ski collabore avec ce magazine. Le rédacteur en chef décide de remplacer sur ses couvertures les jeunes conductrices de tramways, de tracteurs ou autres héroïnes de guerre par des jeunes filles anonymes dans l'air du temps, ayant du style, croisées simplement dans la rue. La mode devient un acte politique puisque c'est une manière de s'individualiser, se distinguer des masses laborieuses. La mode est importée de l'occident. Les jeunes filles regardent comment se coiffent Brigitte Bardot, Juliette Gréco, Simone Signoret. Souvent les références sont françaises car le magazine a été créé à Cracovie où l'intelligentsia a une tradition francophile.

Avec cette exposition, nous souhaitons donner une vision plus précise de ce qu'a été le communisme. Les gens pensent que la Pologne faisait partie d'un bloc. C'est vrai mais avec cette idée de bloc on a tendance à effacer les singularités des différents pays. Le communisme en Pologne n'a pas été le même qu'en Roumanie ou en Allemagne de l'Est et au sein de l'histoire politique de la Pologne, il y a aussi eu différentes périodes.

(Przekrój, n° 710, 16.11.1958, couverture ©Wojciech Plewi?ski, courtoisie Galerie Asymetria)

Parmi toutes celles exposées, quelle est votre photo préférée ?

C'est une photo de 1958 qui représente une jeune femme aux cheveux courts allongée dans une baignoire, elle est blonde décolorée vêtue d'une jupe écossaise, une cigarette à la main . C'est peut-être la photographie la plus représentative à mes yeux, car elle montre une jeune fille anonyme, à l'air frondeur. Elle fume, ce qui pour l'époque était aussi un signe d'une certaine rébellion ou émancipation? En même temps quand on regarde plus précisément, on voit tous les petits détails qui parlent de l'époque. A côté de la baignoire, une grille d'évacuation d'eau, la pierre ponce, les gros blocs de savon. Tous ces éléments évoquent le contexte social d'une époque faite essentiellement de privation.

 

Et pourtant on voit aussi la mer, la montagne, des environnements plutôt sympathiques...

Oui, ces images témoignent aussi de la naissance d'une civilisation des loisirs avec ces villégiatures collectives, sur les plages de Sopot ou dans les montagnes à Zakopane. On voit ainsi de nombreux points communs avec l'évolution des sociétés à l'ouest de l'Europe, à la même époque. En même temps, il ne faut pas oublier que la population vivait ici avec l'épée de Damoclès d'une éventuelle invasion des chars soviétiques.

Les jolies jeunes filles des couvertures du magazine Przekrój représentaient une certaine libéralisation du régime tout autant qu'elles constituaient une liberté de façade. Cette question est un point important du programme de la galerie : montrer les différents "visages" ou mécanismes du système totalitaire, en particulier ceux mis en place pour séduire. Mais d'ailleurs, aujourd'hui, toutes ces images de filles stéréotypées, systématiquement retouchées sur Photoshop, ne participent-elles pas elles aussi d'une volonté de contrôle des esprits ?

 

Propos recueillis par Anne Delaite (www.lepetitjournal.com/varsovie) jeudi 20 octobre 2011

Pour en savoir plus : le site de la galerie Asymetria. Attention, l'exposition sur Wojciech Plewi?ski ne dure que jusqu'au 28 octobre.

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Publié le 20 octobre 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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