

Urbanisation, désocialisation, triomphe de la culture marchande, stress, accélération des rythmes de vie, les Polonais n'auraient plus le c?ur à la fête. Lepetitjournal.com mène l'enquête... [archive 2011]
(Photo cérémonies du 11 novembre, Wikicommons)
Les Polonais aiment se décrire comme un peuple chaleureux et communicatif. Comparés aux Allemands ou aux Anglais, ils peuvent sans doute passer pour extravertis. Mais essayez pour voir de parler chiffons avec votre voisine dans un bus varsovien... vous y aurez certainement moins de succès qu'en Italie ou en Espagne.
Influencés par le climat et leur histoire, et contrairement aux autres catholiques latins ou africains, les slaves polonais sont plutôt du genre sérieux. Renfermés sur le noyau familial, ils ne sont pas non plus particulièrement sociaux. Si on leur demande comment ils envisagent de passer leur temps libre, 18% de Polonais à peine mentionnent « rencontrer des amis » (54% leur préfèrent la télévision).
Corsetés dans une élégance formelle, les Polonais cultivent aussi un goût pour les cérémonies empruntes de gravité. « Les Polonais ont besoin du malheur. Comme si les catastrophes les rendaient meilleurs », affirme l'écrivain Mariusz Szczygie?. Ils ont bien deux fêtes nationales, mais même celles-ci ne sont pas franchement festives... Une vraie fête suppose une dissolution (provisoire) de l'ordre social, une spontanéité, un abandon de soi et une proximité physique qui, surtout à jeun, ne collent pas forcément à la culture polonaise...
Le pays aurait pourtant bien besoin d'une bonne fête. Ses travailleurs seraient les plus stressés au monde, ses habitants parmi les moins heureux d'Europe. Or célébrer un événement permet d'ouvrir une parenthèse à l'intérieur du quotidien morose et du règne de la nécessité. La fête soustrait pour un temps l'individu à la « dictature » de la production, la grande priorité du moment.
A l'étranger
La Polo
« Les Polonais sont sociables et ont un tempérament actif, comparable à celui des Brésiliens. (?) Dans chaque plus grande ville de Pologne, on peut trouver tout ce que l'on a pu imaginer en matière de distractions le soir et la nuit : depuis les live-acts jusqu'aux drag queens. Pendant la même soirée, il est possible de danser dans le style des années 70, écouter des standards de jazz ou prendre part à un slam poétique bien arrosé. (...) Il ne manque pas non plus en Pologne d'endroits de distractions sans aucune enseigne, sous protection spéciale, qui ne sont accessibles qu'à une clientèle bien sélectionnée... »
Des fêtes par centaines...
Les fêtes s'externalisent et s'organisent
Plus que quantitatif, le problème est donc qualitatif : la nature des fêtes à changé. Si les domówka restent très populaires chez les étudiants, elles sont de plus en plus synonymes de beuverie. « Une bonne fête est celle dont je ne me souviens pas ». Le clubbing se développe aussi : 43% des jeunes le pratiquent (57% au moins 2 ou 3 fois par mois).
On ne chante plus, on ne se raconte pas les histoires de famille. On ne joue plus aux cartes jusque tard dans la nuit. La spontanéité d'antan a cédé la place à la pompe. Le curé a beau prôner la retenue et les tenues sobres, même les familles modestes vont jusqu'à s'endetter pour que leurs enfants fassent impression à l'Eglise. Les repas de famille pour le baptême ou la première communion prennent des allures de noces. Plus de réunions familiales autour de la table de la salle à manger ou dans les granges aménagées . A la place ? des batailles rangées pour réserver à temps les meilleurs traiteurs de la ville. La démesure triomphe partout : des cadeaux de la première communion au modèle de la limousine des jeunes mariés. Les montres ou médaillions offerts autrefois au jeune communiant sont remplacés par des vélos, des ordinateurs, voire des opérations de chirurgie plastique.
Au risque de perdre un peu son âme...
Si to
Si ces initiatives n'ont jamais vraiment pris en Pologne, certains pays se sont essayés (avec plus de succès) à inventer de nouvelles formes de fêtes urbaines. Les Français multiplient par exemple fêtes de quartiers, apéros géants, fêtes des voisins ou fête de la musique.
Les fêtes sont essentielles au sentiment d'appartenance à une communauté. Dans le cas de la Pologne, cette communion est trop souvent née du deuil national. La meilleure chose qu'on puisse maintenant souhaiter aux Polonais serait sans doute de gagner chez eux la coupe d'Europe 2012...
AR, CQ (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) jeudi 9 juin 2011
Pour en savoir plus :
L'habitude polonaise de recevoir en mettant les petits plats dans les grands remonte au moins au XVIIe siècle. La noblesse polonaise croit alors descendre des Sarmates. De ce peuple ancien, vivant entre le Don et la Volga, ils étaient supposés avoir hérité entre autres la liberté et surtout l'hospitalité. « Go?? w dom, Bóg w dom » - accueillir un invité, c'est accueillir Dieu. Et on ne lésinait pas sur les moyens ! Pour la noblesse, les fêtes étaient l'occasion d'afficher leur prospérité et opulence.
Les fêtes paysannes étaient aussi nombreuses et fameuses. « Wsi spokojna, wsi weso?a » - campagne calme, campagne gaie ? ce poème de Jan Kochanowski de la Renaissance en atteste. Les célébrations étaient liées au rythme des saisons : do?ynki ? ou la fête des récoltes, sobótka - ou la St Jean, Gody ? en période de Noël, etc.
Les événements familiaux comme les baptêmes, fiançailles, mariages et même les enterrements étaient aussi célébrés avec tout le village. Pour une population habituée au dur labeur quotidien, la fête était un exutoire indispensable.
W?adys?aw Reymont en donne une superbe et complète illustration dans son chef d'?uvre « Les paysans » qui lui a valu un prix Nobel en 1924.
Enfin à l'époque communiste faire la fête n'était pas toujours facile. Entre le couvre-feu et l'interdiction des rassemblements, les Polonais se retrouvaient pourtant entre eux pour partager les maigres moyens du bord. Chacun y mettait du sien. C'était une manière de narguer le système et d'oublier le quotidien souvent morose.







