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RENCONTRE-DEBAT -"Le sauvetage des Juifs en France et en Pologne"

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

Près de 70% des juifs européens furent assassinés par les nazis sur le sol polonais. Hors de Pologne on oublie souvent l'engagement des chrétiens et des athées pour tenter de sauver leurs compatriotes juifs. A l'occasion d'un débat ce soir à l'Institut Historique Juif de Varsovie, lepetitjournal.com revient sur cette page trop peu connue de la Seconde Guerre mondiale.

L'historien Ian Kershaw affirme que : « La route d'Auschwitz fut construite par la haine mais pavée d'indifférence. » Face au sort des juifs, l'indifférence est en effet la norme, la collaboration et l'assistance l'exception. Le manque d'information sur le sort réellement réservé aux juifs, la propagande nazie, l'antisémitisme prévalant en Europe, le manque d'argent ou de nourriture et la peur des sanctions ne poussaient pas à l'altruisme, et ont encouragé certains à monnayer leur aide. Une minorité de polonais a pourtant pris le risque de résister à l'escalade des mesures antisémites.

(Photos des Justes de Yad Vashem - Une affiche allemande interdisant l'aide aux juifs en Pologne - Rudolf Stefan Weigl wikicommons)

« Hasid Ummot Ha-Olam »
En 1953, la Knesset israélienne crée le Mémorial de Yad Vashem consacré aux victimes de la Shoah. Elle décide aussi d'honorer les non-juifs qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs. Ce n'est qu'au lendemain du procès Eichmann, en 1963, que le Mémorial Yad Vashem commence à rechercher et à honorer, selon une expression du Talmud ces « Justes parmi les Nations ».

Les « Justes » distingués viennent de 44 pays. Ce sont des hommes et des femmes de tous âges. Ils sont chrétiens, musulmans ou athées. Diplomates ou paysans, directeurs de cirque ou chercheurs, prêtres ou pêcheurs. Leurs principaux points communs restent sans doute une forte indépendance d'esprit et leur empathie intacte devant la souffrance des juifs.

A ce jour, parmi ces quelques 23.000 Justes, le Mémorial de Yad Vashem a distingué près de 6.195 polonais. A titre de comparaison, 3.158 Justes sont français, 1.537 belges, 45 suisses et 3 étasuniens. Ces chiffres sont évidemment influencés par le nombre de juifs vivants alors dans le pays, de leur intégration et de la politique répressive en place. Si la Pologne compte plus du quart des Justes, c'est d'abord parce qu'un tiers des juifs d'Europe y vivait avant la guerre.

En plus de ces Justes, il ne faut pas non plus oublier tous ceux qui ont aidé des juifs mais n'ont jamais fait la démarche pour être reconnus par le Mémorial de Yad Vashem, ceux dont aucun témoin n'a pu étayer le récit, tous les juifs qui ont assisté d'autres juifs, enfin tous ceux qui aidèrent à la marge, faute de moyens ou trop inquiets pour leur vies ou celles de leurs familles.

S'il est difficile de chiffrer le nombre de polonais ayant aidé des juifs, dans Journal of Genocide Research, Hans G. Furth les estime à au moins 1.200.000.

Le saut dans la clandestinité
Certains d'entre eux, membres d'un réseau religieux ou politique, sont dans une certaine mesure préparés à cette aventure. Mais la plupart des personnes risquant leur vie pour aider un juif sont des gens « ordinaires ». Quelqu'un frappe un jour à leur porte, et un geste d'humanité instinctif, improvisé, bouleverse leur quotidien.

Comme les juifs, ceux qui les aident vivent alors dans la peur de la dénonciation et des contrôles de police. Si en Europe de l'Ouest on risque la mort pour avoir aidé un juif, la législation en Pologne ne laisse aucune place au doute : les Allemands exécutent le « criminel » et ses proches. Près de 50.000 Polonais sont ainsi abattus pour être venus en aide à leurs compatriotes juifs.

Leur tâche est aussi compliquée par la pénurie alimentaire, la précarité des transports et le couvre-feu. Il leur faut trouver des vêtements, des médicaments ou de faux certificats de baptême. Certains aident aussi les juifs à s'enfuir des ghettos ou à passer une frontière. Ils improvisent des caches dans les caves, les cagibis, les couvents, les égouts, dans les bois ou les cimetières.

Le sort des juifs
A la fin de la guerre, 3 millions de juifs polonais sont morts mais quelques centaines de milliers ont réussi à fuir le pays. Entre 1939 et 1941, près de 300.000 juifs polonais quittent notamment la zone d'occupation allemande pour passer dans celle des soviétiques. Bien que les autorités communistes en déportent alors certains en Sibérie ou en Asie centrale, la plupart réussissent à survivre. En 1945 il ne reste par contre plus que 80.000 juifs en Pologne, 2% de la population initiale. S'ils ne sont pas morts, c'est d'abord grâce à leur courage, leur capacité de résistance et leur envie de vivre. Ils reçurent aussi l'aide de polonais chrétiens ou athées.

Paradoxalement, ceux-ci connaissent mieux les projets nazis que les juifs eux-mêmes. Les organisations rattachées à la Résistance sont les mieux informées. C'est le cas de ?egota, la Commission d'Aide aux Juifs. Cette organisation se charge notamment de placer des enfants juifs dans des orphelinats publics, des familles ou des institutions catholiques. Rien qu'à Varsovie, la section de l'enfance de ?egota a réussi à placer ainsi environ 2.500 enfants juifs. Dans certains cas, on a pu observer un certain prosélytisme religieux chez les familles ou les établissements d'accueils. Mais, au total, l'action de cette structure a permis de sauver environ 100.000 juifs polonais.

Quelques exemples parmi des milliers
Parmi les Justes polonais les plus célèbres, on peut citer Irena Sendler. Engagée dans l'action sociale, elle réussit à exfiltrer 2.500 enfants juifs du ghetto de Varsovie. Le directeur du zoo de la capitale, Jan Zabinski et sa femme Antonina ont aussi caché des centaines de juifs en fuite dans les cages vidées de leurs animaux. Réfugié à Budapest, Henryk S?awik aida lui environ 5 000 Juifs hongrois et polonais en leur créant de faux documents. Ou encore Tadeusz Pankiewicz, un pharmacien dont l'officine s'est retrouvée en plein milieu du ghetto de Cracovie, a été le seul non-juif à rester dans cet enfer et à tenir ouverte sa pharmacie jusqu'au jour de la liquidation.

On peut aussi rappeler l'audace du biologis

te polonais Rudolf Stefan Weigl, inventeur du premier vaccin contre le typhus. Il utilisa son influence et son prestige auprès de l'occupant pour protéger des juifs à l'intérieur même de son institut. C'est d'ailleurs grâce à son invention qu'Eugene Lazowski, connu comme le Schindler polonais, put soustraire près 8.000 juifs aux exécutions sommaires. Ce médecin s'était en effet aperçu qu'en "vaccinant" des personnes saines, leurs tests au dépistage du typhus devenaient positifs, mais sans les symptômes. Lazowski et son collègue Stanis?aw Matulewicz mirent en place une vaste campagne de vaccination. Misant sur la peur de la contagion de l'occupant, ils sauvèrent des juifs de près de 12 ghettos différents en les plaçant dans des zones de quarantaine, où nul soldat ou policier allemand n'osait pénétrer.

Une portée symbolique
Au-delà des milliers de vies sauvées, ces histoires constituent aujourd'hui un modèle de résistance face à l'incarnation contemporaine du mal absolu. En plus de cette exemplarité pédagogique, elles posent la question de la responsabilité collective devant les crimes nazis. En aidant les juifs malgré le poids du système, cette minorité prouve que l'action restait une option. Enfin cette assistance atténue un peu le terrible legs moral du Troisième Reich. Le mémorial de Yad Vashem remet d'ailleurs à tous les Justes une médaille sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie, sauve l'univers tout entier ».

Karl Demyttenae?re et Christophe Quirion (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) lundi 28 février 2011


Pour en savoir plus : une liste des 6195 Justes polonais et un article de Wikipédia évoquant les Justes français.

Vous pouvez aussi assister à la rencontre-débat "Le sauvetage des juifs en France et en Pologne", à l'Institut Historique Juif de Varsovie ce Lundi 28 février à 18h.
Avec la participation de :?
- Patrick Cabanel, historien à l'université de Toulouse?
- Jacek Leociak, historien de littérature à l'Académie Polonaise des Sciences
- Larissa Cain, qui a fui le ghetto de Varsovie à l'âge de 10 ans, vit en France depuis 1946, et est l'auteur, notamment, d'un livre sur Irena Adamowicz

Animation de la rencontre : Eleonora Bergman et Jean-Yves Potel

Le débat sera suivi de la projection d'un court film documentaire d'Emmanuel Finkiel et de témoignages de Justes polonais filmés par le Musée.

Cet événement est organisé conjointement par le Mémorial de la Shoah, l'Institut Français de Varsovie (lien vers l'article : ici) et l'Institut Historique Juif

Entrée libre ; traduction simultanée

Adresse : ?ydowski Instytut Historyczny, ul. Tlomackie 3/5


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Publié le 28 février 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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