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POLOGNE / LITUANIE – Rien ne va plus

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

A l'occasion de la première visite officielle du président Komorowski en Lituanie, lepetitjournal.com revient sur les tensions entre ces deux voisins : tandis que Vilnius dénonce l'arrogance polonaise, Varsovie critique le nationalisme lituanien. Décryptage. [article publié le 17 février 2011]

Après avoir traité du réchauffement russo-polonais, du retour au ménage à trois franco-germano-polonais, du mariage de raison ukraino-polonais et avant de se consacrer à la crise polono-biélorusse, lepetitjournal.com s'intéresse aujourd'hui à la brouille dans le vieux couple lituano-polonais.

(carte, symbole de l'union lituano-polonaise, caricature - wikicommons)

Un contexte tendu
Le président Komorowski a participé ce mercredi aux cérémonies officielles célébrant l'indépendance retrouvée de 1918. Il s'est aussi rendu au mémorial des 100.000 polonais, majoritairement juifs, assassinés par les nazis et leurs collaborateurs lituaniens entre 1941 et 1944 près de Ponary.

Les deux pays partagent plus que leurs 103 km de frontières: ils sont intimement liés par leur histoire, leur culture et leur religion. Les relations entre ces deux voisins sont pourtant au plus bas. Fin 2010 le magazine European Voice les décrivait comme les pires en Europe. Si ces tensions ne se manifestent heureusement que par des déclarations de politiciens plutôt que dans la rue, elles polluent cependant la diplomatie lituano-polonaise.

La crainte d'une lituanisation
La principale pierre d'achoppement reste le sort des minorités polonaises en Lituanie. Avec 250.000 membres, soit presque 7% de la population, les Polonais forment la plus grande minorité ethnique de Lituanie. Autour de la capitale, ils constituent même une majorité avec plus de 60% des habitants (contre moins de 25% pour les Lituaniens). Or Varsovie reproche à Vilnius de ne pas respecter le droit de ces populations à une identité polonaise tandis que Vilnius reproche à cette minorité de ne pas s'intégrer suffisamment.

Comme ailleurs en Europe, l'enjeu est d'abord linguistique : la langue passant pour l'expression d'une identité nationale. Les Polonais maîtrisent souvent mal le seul idiome officiel du pays. Le lituanien est une langue balte et non slave. Certains s'estiment partiellement exclus du marché du travail. Malgré l'existence d'un parti politique polonais, ils se sentent aussi peu représentés et impliqués dans la gestion du pays.

Un problème d'alphabet
Les minorités polonaises souhaitent donc que leur langue maternelle devienne aussi une langue officielle du pays, ou du moins de la région de Vilnius. Par ailleurs, pour s'émanciper de leurs voisins, les Lituaniens ont créé au XIXème siècle leur propre alphabet en le différenciant de l'alphabet polonais. Certaines lettres fréquentes en polonais n'existent pas en lituanien (le w notamment).

Or la Cour constitutionnelle s'est prononcée contre la graphie polonaise des noms en novembre 2009. Puis en avril 2010, le Parlement lituanien a rejeté un projet de loi sur la possibilité d'inscrire dans les passeports les noms des minorités nationales avec leur orthographe d'origine. La Lituanie ne respecte pas non plus ses engagements européens qui l'obligent à mettre en place un affichage public dans les deux langues là où les minorités constituent 20% de la population.

Varsovie reproche aussi à Vilnius de fermer des écoles enseignant en polonais, officiellement pour des raisons financières, tout en construisant des écoles lituaniennes dans des zones majoritairement polonophones. Elle critique enfin la réduction de l'enveloppe budgétaire allouée à la minorité polonaise.

Devant ces demandes, la Lituanie a cependant beau jeu de rappeler que la Pologne n'offre pas de statut particulier aux 25.000 lituaniens vivant en Pologne (à l'exception de Punsk près de la frontière, où ils sont majoritaires), même si dans les faits cette minorité ne constitue que 0,06% de la population Polonaise.

La raffinerie de la discorde

L'autre sujet de friction concerne le conflit autour de la raffinerie Ma?eikiai. La société polonaise PKN Orlen en détient 84% du capital. Varsovie avait offciellement soutenu cette participation pour aider son voisin lituanien à s'émanciper de Moscou. Depuis, elle le regrette bien...

Plusieurs installations de Ma?eikiai ont brûlé dans un incendie, les russes ont fermé un oléoduc qui alimentait la raffinerie et la Lituanie a démantelé une partie des voies ferrées permettant à l'usine de livrer ses clients, augmentant les frais de transports. La Pologne envisagerait de revendre le joyau industriel lituanien et Vilnius craint que les Russes ne remportent la mise.

Un passé mal digéré
De 1569 à 1795, Le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie connaissent un mariage heureux mais dominé par la Pologne. Envahis par leurs voisins belliqueux, ces deux états ne retrouvent l'indépendance qu'après la première Guerre Mondiale. Les conflits territoriaux polono-lituaniens sont alors réglés par la force : en 1920 la Pologne envahit une partie de la lituanie et contrôle Vilnius. Elle met alors en place une politique de polonisation et ferme les écoles lituaniennes.

La Seconde Guerre mondiale, puis la domination soviétique, viennentt "régler" pour un temps le problème. Ces tensions nationalistes gelées par le communisme ne réapparaissent qu'au début des années 90. Les élus polonais de la région de Vilnius (la Wilenszczyzna pour les Polonais) vont alors jusqu'à réclamer l?autonomie de leur région. Et si en 1994, les deux pays signent un accord d'amitié et de coopération, d'après Varsovie cet accord n'a jamais été appliqué par Vilnius.

Mais la relation reste courtoise, un intérêt commun unit alors les deux pays : s'émanciper du contrôle russe en intégrant l'UE et l'Otan. Mais dans les années 2000, une fois cet objectif atteint, la relation a perdu son moteur. Les ranc?urs se sont de nouveau fait entendre. Puis en 2008, la grave crise économique touchant la Lituanie a fini d'attiser les tensions entre minorité polonaise et majorité lituanienne.

La peur lituanienne
Alors que la Pologne, grâce à sa croissance économique, cherche à s'imposer comme une puissance régionale, la Lituanie doute. Le récent réchauffement russo-polonais marginalise encore Vilnius. Son économie prometteuse s'est effondrée et le pays se dépeuple avec l'émigration massive de sa jeunesse. Céder devant les revendications polonaises serait abdiquer encore un peu de la souveraineté chèrement retrouvée. Vilnius craint de mettre le doigt dans un engrenage autonomiste.

De même, malgré sa loi de re-privatisation de 1997, la Lituanie fait tout pour freiner les restitutions des biens confisqués aux Polonais durant l'ère soviétique. Vilnius craint de fragiliser encore plus le nouvel ordre lituanien. Elle limite d'ailleurs ces restitutions aux seuls citoyens lituaniens, tout en s'opposant aux demandes de ceux possédant la double nationalité.

(Une caricature polonaise de l'Entre-deux-guerres, la Lituanie aboie "Vilnius Vilnius", "et meme
si vous me donnez Vilnius, j'aboierais pour Grodno et Bia?ystok, parceque je suis comme ça")

Donnez-leur un doigt...
Un sondage réalisé fin 2010 par le quotidien Lietuvos Rytas montre que seulement 24% des Lituaniens n'ont pas de problèmes avec les noms polonais orthographiés à la manière polonaise. 50% des Lituaniens estiment à l'inverse que garantir à la minorité polonaise le droit d'utiliser leur alphabet n'apaiserait que provisoirement les relations entre les deux pays. Ils pensent que les Polonais trouveraient alors de nouvelles exigences. 23% des sondés craignent même que "cela ne pose les bases de la destruction de la langue lituanienne".

La Pologne est aujourd'hui 5 fois plus grande et 10 fois plus peuplée que sa petite s?ur balte. Paternaliste, Varsovie estime avoir des droits plutôt que des devoirs sur sa voisine. Côté balte, la Pologne apparaît presque comme une seconde Russie. La Lituanie dénonce son ingérence et son arrogance. Selon un récent sondage conduit par delfi.lt, seulement 8% des Lituaniens citent la Pologne comme leur voisin préféré.

Tensions diplomatiques
Ces tensions entre partenaires économiques et diplomatiques sont bien sûr contre-productives. D'autant que dans de nombreux domaines (énergie, transports, coopération militaire...), les deux voisins auraient encore bien besoin l'un de l'autre, et notamment pour être en position plus favorable face à leur partenaire russe. Certains croient d'ailleurs deviner la main de Moscou derrière les revendications des minorités dans les pays Baltes.

Le pragmatisme n'est cependant pas encore de mise. Pour ne pas fâcher le patriotisme de leurs opinions publiques, les deux pays restent sur leurs positions. La diplomatie polonaise s'est plainte par exemple récemment de ce que "ses gestes d'amitié" n'aient jamais fait l'objet d'une réponse "adéquate" de la part de la Lituanie. Il y a un mois la Pologne s'était aussi faite représenter à un niveau protocolaire peu élevé pour commémorer les vingt ans des événements de Vilnius (14 personnes avaient été tuées par les troupes soviétiques le 13 janvier 1991).

Le village de Maisiagala, majoritairement polonais, a également fêté symboliquement le 1er janvier à l'heure polonaise (une heure de retard sur la Lituanie) ; et la municipalité envisage de nommer un rue Lech Kaczynski, (Kacinskio, à la lituanienne). Un député polonais a même demandé à l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne de creuser la question des droits des Polonais en Lituanie. Mais Vilnius préfère laver son linge sale en famille et vit très mal cette mauvaise publicité auprès de l'Europe.

A noter aussi que lors de sa visite le président Komorowski, d'ailleurs d'origine lituanienne, n'est pas non plus venu enterrer la hache de guerre et a évoqué les sujets qui fâchent. La réconcialiation attendra.

 

CQ (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) jeudi 17 février 2011

lepetitjournal.com varsovie
Publié le 9 août 2012, mis à jour le 14 novembre 2012
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