LES TATARS – Polonais et musulmans depuis des siècles [Best of estival]

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 03/08/2011 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 11:17

(article publié le 24 février)

A l'ouest de la Pologne, les mots Tatar ou Tartare n'évoquent pas immédiatement un peuple turc des steppes d'Eurasie. Peut-être plus porté sur la gastronomie que l'histoire, on pense d'abord fromage ail et fines herbes, sauce ou steak tartare. Petite séance de rattrapage.

(drapeau des Tatars de Pologne, Peinture "Danse Tatar", Tatar de l'armée de Napoléon, Charles Bronson, cimetière de Kruszyniany et 2 mosquées de Bohoniki - wikicommons)

Fondée par les Tatars, la Muzu?ma?ski Zwi?zek Religijny (association religieuse des musulmans de Pologne) fêtait la semaine dernière ses 85 ans. Le président Komorowski a profité de l'occasion pour en décorer certains représentants notamment Tomasz Miskiewicz, imam de Bia?ystok et mufti de Pologne.

A l'origine
Vers l'an mille, ?tatar? désigne un peuple turc nomadisant entre l'actuelle Mongolie et le Kazakhstan. Battus par Gengis Khan, ils sont soumis et intégrés à ses hordes en 1202. Envoyés à l'avant-garde de l'armée mongole, ils se font vite une sinistre réputation en Europe. Les lettrés du Moyen Âge déforment alors tatar en tartare, sans doute par rapprochement avec le « Tartare » (la prison infernale de la mythologie grecque).

Des yeux bleus ou bridés
L'ancien peuple tatar a disparu comme tel, leurs descendants se sont mêlés notamment aux Mongols, aux Slaves et même aux Roms, qui furent longtemps leurs charrons, éleveurs de chevaux, chaudronniers ou tanneurs. D'autres tribus, souvent nomades, sont à leur suite désignées comme Tatares par commodité.

Le métissage et l'assimilation de ces peuples hétéroclites n'ont néanmoins jamais remis en cause le sentiment d'appartenance à une identité tatare. Leur pratique majoritaire de l'Islam (sunnite) sur des terres chrétiennes, leur culture nomade et guerrière et la réputation qu'ils se sont forgée auprès de leurs voisins y sont pour beaucoup.

Les descendants de ces populations vivent aujourd'hui sur les marges de l'ancien empire soviétique, principalement en Russie, mais aussi en Ukraine, en Bulgarie, en Chine, au Kazakhstan, en Roumanie, en Turquie, et en Ouzbékistan. Sur ces 8 millions de tatars, près de 15.000 vivent encore entre la Biélorussie, la Lituanie et la Pologne.

Une caste guerrière
Les Tatars sont arrivés en Pologne et en Lituanie dès le 13ième siècle. Mercenaires, prisonniers de guerre, déserteurs ou réfugiés, ils se voient octroyer terres et privilèges. Ils sont largement exonérés d'impôts et conservent leur liberté religieuse. La Constitution de 1791 leur garantit même une représentation au parlement polonais. En échange, ils doivent mettre leurs talents militaires au service des Grands-Ducs lituaniens puis de la couronne polonaise. A la bataille de Grunwald, comme lors de la Seconde Guerre mondiale, les Tatars ont versé leur sang pour la Pologne. Aujourd'hui encore ils mettent en avant cette loyauté.

Une intégration sans assimilation
Les Tatars vont progressivement délaisser le turc et adopter les langues slaves. Ces immigrés sont généralement des hommes. Ils se marient avec des chrétiennes, adoptent souvent leurs noms de famille mais éduquent leurs enfants dans la foi musulmane. Ils participent aux fêtes catholiques, découvrent parfois les joies de la vodka et de la charcuterie mais restent aussi profondément attachés à leur mosquée. Leurs femmes, qui ont sensiblement les mêmes droits que les hommes, ne souffrent pas de ségrégation.

La région est d'ailleurs parfois appelée «trois jours de congé», car les vendredi, samedi et dimanche se succèdent les jours saints musulmans, juifs et chrétiens, dans un bel exemple de tolérance religieuse. Les Tatars choisissent des prénoms chrétiens ou musulmans tandis leurs noms de famille sont polonisés : Ryzwanowicz par exemple ou Taterczynski, ?fils de Tatar?.

Avec l'industrialisation du pays, le maniement du sabre de cavalerie est un talent plus dur à valoriser. Ils font alors carrière au sein de l'armée ou de la police. A la campagne, les cavaliers se reconvertissent également en maraîchers ou charpentiers. En ville, vers la fin du 19ième siècle, certains finissent par occuper des professions libérales et intellectuelles.

Parmi les descendants célèbres de ces Tatars polonais ou lituaniens, on peut citer le général de cavalerie Aleksander Romanowicz, la sculptrice Magdalena Abakanowicz, le prix Nobel de littérature Henryk Adam Aleksander Pius Sienkiewicz (vous ne connaissiez pas ?) ou encore un certain Karolis Dionyzas Bu?inskis, un peu plus connu sous son pseudonyme de Charles Bronson (l'un des 15 enfants d'un immigrant d'origine tatare venu tenter sa chance aux Etats-Unis).

Aujourd'hui
Entre 3.000 et 5.000 Tatars vivent encore en Pologne, 500 d'entre eux se sont d'ailleurs déclarés Tatars (plutôt que Polonais) lors du recensement de 2002. Ils sont concentrés à l'extrême nord-est du pays, dans la voïvodie de Podlasie.

Historiquement les deux principaux villages tatars sont Bohoniki et Kruszyniany, près des frontières biélorusse et lituanienne. Mais les guerres, les pressions du régime communiste et plus récemment l'émigration des plus jeunes ont éprouvé cette communauté.

A Bohoniki il ne reste plus qu'une centaine d'habitants alors que le village en comptait plus de 3.000. Ils sont généralement âgés et ne sont d'ailleurs pas tous descendants de Tatars. Des communautés urbaines plus dynamiques vivent aussi à Varsovie, Gda?sk, Bia?ystok, et Gorzów Wielkopolski. Hors de Pologne, ils ont gagné Brooklyn (New York) au début du 20ième siècle. Ils y ont construit une mosquée qui est toujours en activité.

Un renouveau économique et culturel
Heureusement la bonne santé de l'économie polonaise et le développement du tourisme dans cette belle région boisée redonnent des couleurs à une communauté qui mourait à petit feu. Certains Tatars commencent même à revenir sur leurs terres ancestrales et le prix du terrain a d'ailleurs nettement augmenté sur la zone.

Cette petite manne financière et le sang neuf renforcent également le fragile tissu religieux de la région. La poignée de musulmans restant dans les villages ne peut par exemple soutenir financièrement leur imam, qui doit travailler en plus de son service religieux. Les projets de centre culturel et religieux, les subventions demandées à Varsovie et à Bruxelles pour préserver la diversité culturelle polonaise pourraient corriger la situation.

En 2010 une visite surprise du prince Charles d'Angleterre a aussi donné un peu de visibilité aux traditions tatares (ne manquez pas la vidéo). Les Tatars de Pologne ont également renoué des liens avec leurs cousins de Russie, de Lituanie, d'Ukraine ou de Biélorussie. Ensemble ils ont créé un groupe de danse traditionnelle et organisent un festival culturel.

Côté religion, l'Arabie Saoudite a récemment commencé à offrir jusqu'à 30 parrainages chaque année pour des pèlerinages à la Mecque. Et certains tatars sont déjà partis à l'étranger apprendre l'arabe pour lire le Coran. Comme leurs représentants religieux l'ont déclaré la semaine dernière devant le président et les médias polonais, leur rêve serait maintenant de pouvoir (enfin) prier dans une mosquée digne de ce nom à Varsovie. Mais les tensions nées en 2010 autour de ce projet montrent que même dans la capitale, l'intégration pourtant pluri-centenaire des Tatars n'est pas encore un acquis.

CQ (www.lepetitjournal.com) jeudi 24 février 2011


La Voie tatare

Pour découvrir les (rares) traces de cette culture séculaire, vous pouvez explorer les 54km qui séparent Sokolka de Kruszyniany en traversant Kamionka Stara, Wierzchlesie, Talkowszczyzna, Bohoniki, Swidzialowka Nowa et Nietupa. Les familles tatares qui habitent encore la zone sont les descendants des colons militaires qui reçurent cette terre il y a quelque trois cents ans, du roi Jean III Sobieski, comme indemnité pour les arriérés de leurs soldes.

Une partie du musée de Sokolka est consacrée à cet héritage culturel tatar. Mais ce sont surtout les cimetières musulmans et les mosquées en bois de Kruszyniany et Bohoniki qui attirent les touristes méritants. Très sobres, ces dernières datent du 19ième siècle et ressemblent à des églises. Les charpentiers qui les construisirent n'avaient probablement jamais vu de mosquée...

Si vous passez par Bohoniki, préparez vos sandwichs ou mettez à l'épreuve l'hospitalité des autochtones. Aux dernières nouvelles il n'y a pas d'épicerie ni de restaurant dans le village. Si vous ne souhaitez pas faire toute cette randonnée, vous pouvez prendre le train de Bialystok à Kundzin puis marcher ou essayer de louer un vélo en direction d'Orlowicze. Vous pouvez aussi prendre un bus à Sokolka pour Kuznica via Malawicze.

Et plutôt que de marcher 12h d'affilée, pourquoi ne pas s'arrêter pour la nuit dans le giîe rural de M. Wi?niewski, à Kury?y. Voici le site internet de cet agro-tourisme, plein de belles photos de cette belle région, pour finir de vous convaincre : ici

 

 

 

 

 

 

 


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