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JE T'AIME MOI NON PLUS (1ère partie) – Francophiles les Polonais ?

Écrit par Lepetitjournal.com Varsovie
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

Entre la France et la Pologne, il existe des liens multiples, complexes et inextricables que l'on nomme communément "amitié". Mais cette étiquette défraîchie ne colle pas toujours à la réalité d'une relation qui connut plus d'un tournant... [archive 2011]


(Bronis?aw Geremek, Andrzej Barabasz (Chepry), 2006 wikicommons)

L'histoire des relations franco-polonaises, faite d'admiration plus ou moins réciproque, mais aussi nourrie de malentendus et de ressentiments, est millénaire. Pour le regretté Bronis?aw Geremek, historien éminent et fervent francophile, ce qui frappe tout d'abord dans ces rapports mouvementés entre les deux pays, "c'est une certaine asymétrie : la France dans les yeux émerveillés des Polonais signifiait tout ce qu'on pouvait rêver et à quoi on pouvait aspirer. La Pologne, par contre, apparaissait dans l'imagination collective des Français au cours des siècles comme un pays des confins de l'Europe, permettant de situer l'Est européen aux antipodes de la civilisation occidentale". C'est pourquoi il nous a paru opportun de dissocier ces deux regards, et de nous occuper d'abord de celui que jette le Polonais sur le Français, son ami de toujours.

 

(Czes?aw Mi?osz, Miami Bookfair International, 1986, MDC archives, wikicommons)

L'opinion de Czes?aw Mi?osz, écrivain polonais et prix Nobel de littérature, est à cet égard plus qu'évocatrice car elle traduit à elle seule les espérances et les déceptions de ses compatriotes : "L'amour de la France, même s'il s'agissait d'un amour non partagé, caractérisait la culture dans laquelle j'avais grandi. [...] Tout au long de notre scolarité, nous étions nourris de la légende napoléonienne. [...] Éprouvant de la rancune pour avoir été éconduit*, de la gratitude pour ce que la culture française m'a apporté, de la gratitude aussi envers quelques personnages et de l'attachement pour quelques rues de Paris et certains paysages, j'ai des sentiments ambivalents à l'égard de ce pays".

Bien entendu, cette généralisation peut paraître abusive, néanmoins elle rend bien compte de l'énorme capital de sympathie ? sans cesse renouvelé ? dont jouissait la France aux yeux des Polonais à une certaine époque, et qui va en s'amenuisant.

(Henri de Valois par Jean de Court, Musée Condé, wikicommons)

Entre espoir et déception
Les premiers contacts des Polonais avec la culture française remontent au Moyen-Âge, quand des moines français arrivaient en Pologne pour y fonder des couvents, et des pèlerins polonais partaient vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Le rayonnement des universités comme la Sorbonne, ou la faculté de médecine à Montpellier, attirait aussi des étudiants polonais. Lorsque, en 1573, Henri de Valois est élu au trône de Pologne, la France y est déjà bien connue et appréciée. Malheureusement, le nouveau roi déçoit les attentes des Polonais qui lui accordent leur confiance malgré le massacre de la Saint-Barthélémy : au bout de cinq mois de règne, apprenant sa succession au trône de France, Henri de Valois s'enfuit de nuit, à cheval, abandonnant ce pays où il ne se plaît guère. Ce comportement, perçu comme "lâche", fera longtemps du tort à l'image des Français en Pologne.

L'épopée napoléonienne marqua à son tour la mémoire polonaise. Ce n'est pas un hasard si les polonais sont la seule nation au monde à chanter Bonaparte dans leur hymne national. Adam Mickiewicz, considéré comme le plus grand poète polonais, allait même jusqu'à affirmer que Napoléon était le plus grand prophète après Jésus ! Quoi qu'il en soit, à partir de cette époque la France devint aux yeux des Polonais "la grande promotrice des idéaux universels du progrès et de la liberté". Malgré la chute du Second Empire et la fin des illusions sur l'aide française à la cause polonaise, la légende napoléonienne aura la vie dure en Pologne, ce pays où l'on considère volontiers que ce sont les grands hommes, et non les peuples, qui font l'histoire.

 

Le nouvel Eldorado
Adulée par les élites et l'intelligentsia pour son rayonnement politique et culturel, la France devient, à la fin de la Première guerre mondiale, le nouvel Eldorado pour les travailleurs polonais après l'adoption des lois de quotas aux États-Unis, et donc la fin du rêve américain. Là aussi, leurs espoirs seront déçus : certes, les Français s'occupent des contrats de travail, du voyage (remboursable), du logement, mais ils négligent la situation des femmes qui accompagnent leurs maris, la scolarisation des enfants, l'encadrement religieux. Le travail est ingrat, au fin fond des mines ou des campagnes. Les Polonais s'intègrent mal, vivant et se mariant entre eux, ce qui provoque l'hostilité de la société française.

Dans les mois qui précèdent septembre 1939, les Polonais reprochent aux Français de ne pas vouloir "mourir pour Dantzig". En effet, l'opinion publique française qui garde encore en mémoire la terrible boucherie de la Premiere guerre mondiale, rechigne à voir son pays s'engager dans un nouveau conflit. Les Polonais ne l'entendent pas de cette oreille, et crient à la trahison. Mais la défaite de la France en 1940 est perçue comme une tragédie nationale et la fin de l'Europe des Lumières. Pourtant, de nouveau, après Napoléon, la Pologne voue une admiration sans bornes à Charles De Gaulle, partisan convaincu de la coopération politique et militaire franco-polonaise.

 

La France démythifiée


Après la chute du rideau de fer, la France perd de sa dimension mythique. Montrée de loin, soigneusement maquillée et parée de ses plus beaux atouts, objet de toutes les convoitises non seulement de la part des étrangers, mais encore des Français amoureux fous de leur pays, elle devint une femme parmi d'autres. Et si Paris ? non celui chanté si bien par les poètes, mais désormais celui des voyages d'affaires, des offres touristiques last-minute et autres Erasmus ? demeure toujours, pour beaucoup de Polonais, la plus belle ville du monde, d'autres, plus jeunes, moins nostalgiques, lui préféreront Berlin ou New York où ils se sentent plus à l'aise, plus en phase avec leur temps.

Bien sûr, cette prétendue proximité ne peut être que relative, et ni les balades en bateaux-mouches, ni la vue du haut de la Tour Eiffel, ni le vin français devenu en Pologne, sinon un produit de consommation courante, du moins un produit consommé, ni Chanel numéro 5 (eau de parfum, il est vrai...) dont s'aspergent à volonté les Polonaises plus fortunées, ni même Charlotte Gainsbourg avec son port de tête altier ne sauraient résumer à eux seuls le charme de la France. Tout comme ces étudiants polonais partis, grâce au programme Erasmus, pour la France de leurs rêves, ne peuvent prétendre avoir fait sa connaissance, entourés qu'ils sont par des étudiants étrangers, utilisant de ce fait, pour les besoins de communication immédiats, l'anglais ou un français approximatif.

 

Les deux parties de l'iceberg
De la France, les Polonais n'aperçoivent aujourd'hui que la partie émergée de l'iceberg, et ce qu'ils voient les conforte dans leur déception. Le pays ? Certes beau, mais qu'est-ce qu'il est cher ! La cuisine ? Ils se régalent, mais ils trouvent les portions vraiment rikiki. La politique ? Pleine d'arrogance, comme le sont d'ailleurs tous les Français ! (La malencontreuse phrase de Jacques Chirac : "Les Polonais ont perdu une bonne occasion de se taire", à propos d'un différend sur l'intervention en Irak, est restée gravée dans les mémoires). La présence française en Pologne ? Des hypermarchés, c'est-à-dire du capitalisme à la française, encore plus agressif que dans la métropole !

Et la culture, alors ? Les débats d'idées ? La célèbre chanson française ? La littérature française et ses prix Nobel ? Le 7ième art ?... Toute cette richesse s'exporte mal dans cette jeune Pologne "nouvelle riche" pressée de consommer, brouillonne, occupée désormais à forger sa propre identité et peu encline à recevoir des leçons de son illustre "amie de toujours". Des frontières se sont ouvertes, certes, mais pour ensuite mieux se refermer, et si des démarches de longue haleine, intelligentes, tenant compte des susceptibilités des uns et des autres et, surtout, pourvues de moyens suffisants, ne sont pas entreprises, la fidélité indéfectible des Polonais à la France risque d'essuyer un sérieux revers.

 

Anna Kryst (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mercredi 6 avril 2011


* Mi?osz fait ici allusion à la façon dont il a été traité par des intellectuels français après sa rupture avec le régime communiste.

Pour en savoir plus : Kaleidoscope franco-polonais, sous la direction de Bronis?aw Geremek et Marcin Frybes, 2004, éditions Noir sur Blanc.

lepetitjournal.com varsovie
Publié le 1 août 2012, mis à jour le 14 novembre 2012
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