

Le général Jaruzelski, aujourd'hui âgé de 87 ans, est accusé depuis 2007 de ?crimes communistes?. Alors que son procès vient de reprendre, il est à nouveau suspendu : un lymphome cancéreux a été diagnostiqué chez l'ancien dictateur communiste. Lepetitjournal.com revient sur le parcours de « l'homme aux lunettes noires ».
(Photo Jaruzelski en 1968 et en 2006 - Wikicommons)
Rien ne prédisposait le patriote Wojciech Jaruzelski à devenir le symbole de l'oppression communiste en Pologne. Il naît près de Lublin en 1923 dans une famille aristocrate. Son père a combattu l'Armée Rouge en 1920 et Wojciech est éduqué chez les prêtres. En septembre 1939, sa famille fuit l'avancée des troupes allemandes et gagne la Lituanie. Mais ils sont capturés par le NKVD et déportés en Sibérie.
Âgé de 16 ans, il est envoyé avec sa mère et sa s?ur dans les forêts de l'Altaï. Le travail de bucheron lui inflige des blessures irréversibles au dos et le reflet de la neige sibérienne huit mois durant abime ses yeux, qu'il doit depuis cacher derrière d'imposantes lunettes noires. Mais comme son grand-père, déporté huit ans par le Tsar pour avoir pris part à l'insurrection de janvier 1863, l'adolescent va survivre aux camps russes (il sera d'ailleurs récompensé d'une médaille en mars 2006 par le Président Kaczy?ski).
Libéré suite aux accords Sikorski-Maïski de juillet 1941, Jaruzelski rejoint la nouvelle armée populaire polonaise, combattant sur les bords de la Vistule, en Poméranie et sur l'Oder aux côtés des Soviétiques, devenus ses frères d'armes. Après la guerre, il combat la résistance intérieure anti-communiste de Cz?stochowa et de Piotrków Trybunalski.
Une ascension fulgurante
Entre 1950 et 1952, il fréquente les cours de l'Université du Marxisme et Léninisme, qu'il termine avec la note maximale. A 33 ans, il devient le plus jeune général Polonais. La rapidité de son parcours s'expliquerait par ses liens avec les services secrets russes. D'après des documents aux archives de l'Institut national de la Mémoire (IPN), Jaruzelski collabore de 1944 à 1957 avec l'Information Militaire (IW ? Informacja Wojskowa), organe de contre-espionnage très lié à l'URSS. Le général Jaruzelski, lui, réfute avoir jamais été un agent-informateur.
En 1960, il devient vice-ministre de la Défense. Dans les années 1967-1968, il est chargé de l'éviction de l'armée et de la dégradation d'environ 1300 officiers polonais d'origine juive ou mariés à des femmes d'origine juive. Cette origine a ainsi été attribuée ? à tort ? au ministre de la Défense nationale Marian Spychalski. Ce dernier perd son poste en 1968 au profit de Jaruzelski, qui restera ministre de la Défense jusqu'en 1983 !
Jaruzelski, sauveur du pays ?
Crise économique, explosion de la dette, émergence du syndicat d'opposition Solidarno??... le socialisme polonais vacille. Le régime doit ?normaliser? la situation pour éviter une intervention soviétique, comme l'« Aide fraternelle » qui écrasa le printemps de Prague en 1968. La doctrine Brejnev stipule en effet que l'URSS se réserve le droit d'intervenir dans les pays membres du Pacte de Varsovie en cas de « menace sur le socialisme ». Jaruzelski fait figure d'homme de la situation, et pour en reprendre le contrôle en interne il va concentrer les pouvoirs: en février 1981, il devient Premier ministre et Premier Secrétaire du Parti en octobre.
Stan Wojenny, l'Etat de guerre
Le 13 décembre 1981, Jaruzelski décrète la loi martiale. Il marque à jamais les Polonais par un discours télévisé solennel lu d'un ton monocorde : « Le chaos et la démoralisation ont pris les dimensions d'une catastrophe nationale ».
Une chape de plomb s'abat sur le pays : un couvre-feu est instauré de 22h à 6h, la radio libre Wolna Europa est brouillée, les liaisons téléphoniques intérieures et extérieures sont coupées, les syndicats sont dissous, les grèves sont strictement interdites, les cours dans les écoles et les universités sont suspendus. Solidarité devient hors-la-loi, dix mille cadres et militants sont internés. Les dissidents s'exilent ou sont envoyés en prison. Certains sont enlevés et torturés. Quelques-uns comme le père Jerzy Popieluszko sont tués.
Dans ce climat de plomb, l'humour est souvent la dernière révolte possible et Jaruzelski est une cible toute désignée. Une des plaisanteries les plus connues : Le général se rend incognito dans un cinéma pour connaître sa popularité. Le projectionniste dit à la salle : « On se lève tous pour Jaruzelski ». Tous se lèvent sauf le général, satisfait. Le projectionniste répète alors : « On se lève tous pour Jazulski ». Tous se lèvent de nouveau sauf le général très satisfait. Le projectionniste s'exclame alors: « Eh, le mec assis, lève-toi, ou ce connard va te faire fusiller ».
Le dictateur devenu démocrate
La loi martiale n'est suspendue que le 31 décembre 1982 et annulée en 1983. En 1985, Jaruzelski abandonne son poste de Premier Ministre mais reste Président du Conseil d'Etat. La même année, Mikhaïl Gorbatchev arrive à la tête de l'URSS et enclenche d'importantes réformes. Déjà, le 21 juillet 1984, une loi d'amnistie des prisonniers politiques était promulguée à l'occasion du 40ième anniversaire de la République Populaire de Pologne. De nombreux sympathisants de Solidarno?? sont libérés. Jaruzelski s'oppose même à Léonid Brejnev et autorise les visites en Pologne du pape Jean-Paul II.
Le syndicat « Solidarité » profite du mouvement pour lancer des grèves nationales en 1988, forçant le gouvernement à ouvrir le dialogue. Le 5 avril 1989, avec l'aval de Gorbatchev, le général Jaruzelski signe un accord historique avec les dirigeants de Solidarno?? après la fameuse "Table Ronde": pour la première fois depuis 1946, des élections libres seront organisées en Europe de l'Est.
En 1989 Jaruzelski légalise Solidano?? et organise le scrutin qui concrétise la victoire de Solidarno??. Il assure la transition démocratique et accepte Tadeusz Mazowiecki comme premier ministre, avant de céder le pouvoir à Lech Wa??sa, le 22 décembre 1990. Le dictateur redevient un citoyen ordinaire.
Karl Demyttenae?re (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mardi 29 mars 2011
Pour en savoir plus, ne manquez pas la deuxième partie de cet article consacrée à la vie de Jaruzelski après la transition : le regard du dictateur sur ses années au pouvoir, l'opinion des Polonais sur ce passé politique et les polémiques autour de son procès.







