

Celui qui a été qualifié d'"enfant terrible" du cinéma est mort mercredi dernier à Varsovie, des suites d'un cancer à l'âge de 75 ans. Ce cinéaste et écrivain, considéré comme l'un des plus talentueux de sa génération par le monde du 7ème art, avait fait l'essentiel de sa carrière en France. Mais c'est bien la Pologne, son pays natal, où il vécut par intermittences, qui forgea sa conception de l'art parfois si controversée.

Une enfance difficile, marquée par la guerre
Fils de diplomate et écrivain, Andrzej Zulawski est né en 1940 d'une famille appartenant à la noblesse polonaise, à Lviv (alors ville polonaise sous occupation soviétique), dans une Pologne marquée par la guerre, les humiliations et les privations. Il dira plus tard que des quarante membres qui composaient sa famille au début de la guerre, il n'en restera plus que 3 à la fin… Après la guerre, il séjourne alternativement en Pologne et en France où il se formera à l'IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques) ainsi qu'en philosophie à la Sorbonne. Alors que sa parfaite connaissance du français et de l'anglais aurait pu lui permettre de travailler n'importe où dans le monde, il fait le choix de débuter sa carrière en Pologne, en 1960, où il s'installe.
La censure polonaise des débuts
Il devient alors l'assistant de l'un des grands maîtres du cinéma national, Andrzej Wajda, sur plusieurs films, dont Samson (1961) tout en publiant des textes de cinéma et des poèmes. Il débute en 1967 avec un moyen métrage pour la télévision, intitulé Pieśń triumfującej miłości (Le Chant de l'amour triomphant) pour lequel il reçoit le diplôme d'honneur de la Los Angeles Academy of Television Arts and Sciences en 1968. Puis vient Trzecia część nocy (Troisième partie de la nuit), long métrage qui remporte nombre de prix internationaux. L'action se situe pendant la Seconde Guerre mondiale dans la Pologne occupée par les nazis. Il est déjà très représentatif du monde étrange qu'aimait Zulawski. Un monde où les limites entre réel et imagination, présent et passé, bien et mal sont ténues. Puis c'est avec Le Diable, en 1972, qu'il impose sa manière, sa pensée sans concession, sa façon de filmer. L'action se situe dans une Pologne envahie par la Prusse, au 18e siècle. La guerre fait tant de ravages qu'un jeune homme devient fou et commet d'atroces crimes. Mais Zulawski doit faire face à la censure. Ses deux films sont en effet l'évocation d'une situation d'aliénation politique et dans Le Diable, certaines scènes sont extrêmement violentes et cruelles.
Il décide alors de quitter la Pologne pour la France où il connaît la consécration avec L'important c'est d'aimer (1975). Un film déroutant sur une comédienne obligée de tourner dans des films pornographiques pour gagner sa vie et dont la rencontre avec un photographe va tout bouleverser. Le film, qui met en scène Romy Schneider et Jacques Dutronc, rencontre un grand succès, et vaut à Zulawski un retour en grâce en Pologne. Il commence alors le tournage d'un film de science-fiction adapté de l'œuvre de son grand-oncle, Jerzy Żuławski, Le Globe d'argent. Mais ses ennuis recommencent avec la censure. Le tournage est arrêté par les autorités polonaises neuf jours avant la fin, voyant dans cette histoire de conflit extra-terrestre une métaphore de la lutte du peuple polonais pour son indépendance. Le film ne put voir le jour en Pologne qu'en 1988, dans quelques salles seulement, mais dans sa version censurée. Zulawski choisit alors l'exil, à Paris.
Une œuvre singulière influencée par ses origines polonaises
À partir du milieu des années 70, Andrzej Zulawski frappe le milieu du cinéma notamment avec Possession (1981), où Isabelle Adjani y tient le rôle principal. On peut voir dans ce film, fruit de sa récente déconvenue en Pologne, une critique virulente du totalitarisme qui domine tous les aspects de la vie privée et publique, et détruit les individus dans lesquels il s'immisce de manière démoniaque. Ses autres principaux succès sont La Femme publique (1984), L'amour braque (1985), Mes nuits sont plus belles que vos jours (1989), La Fidélité (2000), qui mettent en vedette de grandes actrices françaises (Valérie Kraprisky ou Sophie Marceau, sa propre épouse) et traitent d'amour et de violence. Exubérance, liberté de ton, érotisme, donnent un cinéma "paroxystique" et "hystérique" selon les mots de Frédéric Beigbeder. Une définition qui avait valu l'approbation de Zulawski lui-même. Les acteurs sont poussés jusqu'à leurs dernières limites et ne sortent pas indemnes des tournages. Mais à cela Zulawski rétorque que de limites, les acteurs n'en ont point, qu'ils sont "indéchiffrables et inépuisables".
Certains voient dans les histoires passionnelles et tragiques mises en scène par le cinéaste l'influence de ses origines polonaises. A travers le sentiment amoureux, on lit l'histoire de ce pays victime de si nombreuses fois d'invasions et dominations étrangères, brûlant de retrouver honneur et indépendance. A travers la violence, celle de l'enfance. Il oppose à son passé difficile, à sa famille broyée par la guerre, une force de se battre dont l'art est la seule expression, le seul moyen de survie. Mais un art qu'il veut "vivant", celui qui a besoin de liberté, car c'est seulement celui qui "heurte et qui épingle, qui sauve l'âme", selon ses propres mots. Un art qui le fait se mettre en danger, en opposition à ce qu'il qualifie de "ronron"du cinéma français et européen qui ne fait que se répéter, et qui, selon ses propres termes, le "fait chier".
Alors à défaut de pouvoir se mettre en danger sans cesse, Andrzej Zulawski s'était retiré en Pologne, dans sa maison à proximité du parc de Kampinos, et n'avait repris le chemin des plateaux qu'après quinze années, grâce à la littérature polonaise, en portant à l'écran l'œuvre de Witold Gonbrowicz, Cosmos, qui avait marqué sa jeunesse. Le film homonyme, sorti en décembre dernier dans les salles en France, est placé sous le signe de la liberté absolue, de la folie et du surréalisme. Une dernière œuvre qui constitue un retour à sa terre natale, au goût de testament.
Hélène Sancey-Dodivers, Laura Giarratana (lepetitjournal.com/Varsovie) – Lundi 22 février 2016
© Photo: Presydent.pl, wikipedia. Le président polonais Aleksander Kwasniewski décerne la Croix de Commandeur à Andrzej Zulawski, en 2001, pour ses réalisations et sa contribution exceptionnelle à la culture polonaise.
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