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8 MARS - Les inégalités hommes-femmes en Pologne

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 08/03/2012 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 11:30

 

[Archive 2011] A l'occasion de la 102e Journée internationale des droits des femmes, lepetitjournal.com s'intéresse au sort des Polonaises. Manque de crèches, discrimination sur le marché de l'emploi, violences domestiques, ou droits reproductifs contrôlés : comme ailleurs, et parfois plus qu'ailleurs, il n'est pas facile d'être une femme en Pologne...

En Pologne les valeurs traditionnelles et religieuses sacralisent et confinent souvent la femme dans son rôle de mère de famille. La société polonaise n'est pas pour autant matriarcale. La réalité du pouvoir politique, religieux et économique reste entre les mains de la minorité (48%) des Polonais de sexe masculin.


Une société conservatrice

On l'a vu dans notre dernier article, le féminisme n'est pourtant pas populaire en Pologne. Occupées à goûter aux joies du libéralisme ou tentant de boucler les fins de mois difficiles, les Polonaises ne sont pas socialement mobilisées. Résignées ou épanouies, elles semblent se satisfaire de leur sort. L'immense majorité de leurs cons?urs européennes ne troqueraient cependant pas leurs acquis sociaux contre ceux des Polonaises.

Sans même parler d'afficher une sexualité libérée, il est encore difficile pour une Polonaise d'échapper aux vieilles normes sociales. A la campagne notamment, ne pas être encore mariée après 35 ans ou avoir un enfant hors mariage n'est pas indiqué pour l'ulcère ou la tension de vos géniteurs.

Sur le marché de l'emploi
A qualification supérieure (en Pologne les femmes sont plus diplômées que les hommes), les Polonaises gagnent près de 25% moins que leurs compatriotes masculins. En 2009, le salaire moyen d'une polonaise n'était que de 3.000 zlotys, contre 3.900 pour un Polonais.

Dans la finance, la rémunération d'une femme est même inférieure de 50% à celle d'un homme. Elles reçoivent aussi moins d'avantages en nature (l'usage d'une voiture de fonction notamment...). Sans les excuser, il faut toutefois rappeler que ces écarts de rémunération restent dans la moyenne européenne.

Avant 1990, le taux d'emploi des Polonaises était par contre le plus fort d'Europe. Il plafonne aujourd'hui sous les 50% (alors que la moyenne européenne est proche de l'objectif des 60% voulu par Bruxelles). Enfin, malgré la forte croissance économique du pays, le taux de chômage des Polonaises est l'un des plus élevés en Europe : 14% (contre 10% pour les hommes). Le taux de chômage moyen des femmes européennes est de 9%. 10,5% pour les Françaises.

(Sur l'affiche : "brave fille")

Un plafond de verre ?
La Pologne post-communiste a l'un des taux de femmes entrepreneurs ou cadres parmi les plus importants d'Europe (35%). D'après la dernière enquête du quotidien Puls Biznesu, la Pologne se classe même première sur les 13 pays européens sondés.

Seulement 4% des directeurs d'entreprise polonais sont par contre des femmes (contre 13% en Allemagne et 10% en France). Cette différence s'explique par le cadre culturel polonais. Plus ambitieux, 20% des hommes espèrent atteindre le sommet de la pyramide, contre seulement 6% des femmes.

Pénurie de places en crèche
Le manque de structures d'accueil pour les enfants en bas âge peut sembler anecdotique, mais il oblige les femmes à choisir entre la maternité et leur carrière. Seuls 2,3% des enfants polonais de moins de trois ans sont inscrits dans des crèches (contre 26% en moyenne en Europe).

Par choix, faute de place en crèche ou de revenus suffisants pour engager une baby-sitter, l'un des parents s'arrête souvent de travailler à la naissance d'un enfant. Un rapport récent du Centre de Développement des Ressources Humaines montre qu'aujourd'hui, plus que la tradition, c'est la situation financière des membres d'un ménage qui détermine le partage des tâches. La personne avec le plus bas salaire reste à la maison.
Et, surprise, cette personne est généralement la femme.

Les Polonaises passent par ailleurs en moyenne 20 heures par semaine à s'occuper de la maison. Le poids des traditions, et peut-être l'excuse de gagner plus, dispense encore l'homme de participer autant à la gestion du ménage.

Le tabou de la contraception
Le manque de disponibilité, d'information et d'acceptation des moyens contraceptifs en Pologne rappelle la situation prévalant dans les pays d'Afrique du nord. La pilule par exemple coûte cher, n'est pas remboursée et de nombreux médecins refusent de la prescrire. On finira de dissuader les jeunes polonaises en affirmant que ce contraceptif diminue la fertilité ou rend les règles plus douloureuses sur le long terme.

Mais comme dans quelques autres pays catholiques (Malte et l'Irlande), la plus grande particularité de la législation polonaise reste l'interdiction de l'interruption volontaire de grossesse. L'avortement était légal en Pologne et gratuit dans les hôpitaux publics entre 1955 et 1993. En 1993, sous la pression de l'Église catholique et contre l'avis d'une majorité des Polonais, la Diète polonaise a voté l'une des lois anti-avortement les plus restrictives d'Europe. Alors qu'au début des années 90 la population polonaise était plutôt en faveur du droit à l'IVG, elle y serait aujourd'hui plutôt opposée.

La « Loi de la protection de la vie conçue » n'admet que 3 cas d'avortement légal : acte criminel (viol, femmes mineures..), danger pour la santé de la mère, malformations irréversibles du f?tus. Même dans ces cas, les médecins refusent souvent de pratiquer l'avortement légal pour clause de conscience. Si cette loi protège les embryons, elle a aussi un impact négatif important sur la santé et la vie des Polonaises.

Officiellement, le nombre d'avortements légaux n'a cessé de chuter: on en comptait 138.000 en 1980, 60.000 en 1990. Aujourd'hui moins de 300. Cette loi n'a pas pour autant relancé la natalité polonaise. Plus de 15.000 Polonaises vont en effet se faire avorter en Allemagne ou au Royaume-Uni chaque année. Et environ 100.000 avortements clandestins sont même pratiqués en Pologne dans des cliniques privées.

Sur l'affiche imitant la campagne MasterCard : "Billet d'avion pour l'Angleterre - 300 zlotys, Hébergement - 240 zlotys, Avortement dans une clinique publique - 0 zloty, Soulagement après une opération conduite dans des conditions décentes - Inestimable. Au total vous payez moins que pour un avortement illégal en Pologne".

Les violences faites aux femmes
En Pologne la famille est perçue comme un sanctuaire et revêt souvent une valeur mythique. Les violences domestiques, notamment liées à l'alcoolisme, restent pourtant un problème important dans la société patriarcale polonaise. En 2005, 30% des meurtres étaient causés par des disputes familiales.

Le harcèlement sexuel et le viol sont également des sujets encore largement tabous. Craignant une stigmatisation de leur entourage, les victimes s'abstiennent souvent de porter plainte.

(sur l'affiche de droite : "Stop à la violence contre les femmes")

Le trafic des femmes
En Europe, la traite est principalement destinée à la prostitution. Cet aspect le plus visible et le plus médiatique ne doit pas faire oublier d'autres formes d'exploitation : mariage forcé, servitude domestique, mendicité forcée, adoption illégale, travail forcé, trafic d'organes.*.

Parmi les victimes du trafic se trouvent de nombreuses Polonaises. Au Royaume-Uni, la Pologne reste dans les dix premiers pays d'origine des femmes exploitées. Depuis son entrée dans l'espace Schengen, déjà pays source, la Pologne est aussi devenue un pays de transit et même de destination. Des milliers de jeunes femmes étrangères sont exploitées sur les routes polonaises ou dans les innombrables maisons closes « cachées » autour des centres urbains.

(Sur l'affiche de gauche : "le trafic d'êtres humains est un crime")

Le conservatisme des partis polonais
Malgré le développement d'un féminisme d'Etat s'attachant mollement à satisfaire les engagements européens du pays, depuis 1989 aucun des partis au pouvoir ne s'est montré très ?progressiste? sur la question des femmes. La droite conservatrice applique un programme respectant strictement la position de l'Eglise catholique. La gauche, qui avait pourtant beaucoup promis, n'a jamais osé affronter ouvertement le clergé polonais. Ce sont même les socialistes du SLD qui ont négocié avec l'église en 1993 la fin du droit à l'IVG.

Le P.O. a lui aussi préféré le statu quo. Ce parti s'est montré très libéral dans les réformes économiques mais jusqu'à présent très conservateur sur les sujets de société. Récemment, notamment sur la fécondation in vitro, on observe toutefois des débats au sein de la formation au pouvoir, entre son aile gauche et son aile conservatrice.

(A droite l'affiche du Parti des femmes, on peut y lire "La Pologne est une femme" et "Tout pour l'avenir et rien à cacher")

Un espoir politique ?
Une nouvelle loi pourrait quand même favoriser les intérêts des femmes polonaises. Il y a un mois, le président Komorowski promulguait un texte imposant au moins 35% de femmes (et 35% d'hommes) sur les listes électorales pour la désignation des députés (mais pas des sénateurs).

Sur les listes des dernières élections parlementaires il y avait 25% de femmes. A l'origine de la proposition de loi, le Partia Kobiet (le Parti des Femmes) voulait lui instaurer une vraie parité : 50%.

Il faut toutefois souligner que les femmes arrivant au pouvoir ont souvent un engagement religieux très fort (comme par exemple le maire de Varsovie Hanna Gronkiewicz-Waltz) et sont peu suspectes d'être des féministes radicales. Les avancées se feront plus probablement par le développement d'un féminisme catholique consensuel, excluant la sexualité et les droits reproductifs du débat.

Il n'y aura donc sans doute pas de révolution féministe ou sexuelle en Pologne. C'est à moyen terme que l'intégration européenne, le retour des expatriés, la lente globalisation des m?urs polonaises et le renouvellement des générations permettront quand même de faire avancer la cause des femmes, de compromis en compromis.

CQ (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mercredi 9 mars 2011

 

Pour garder le sourire (si vous êtes une femme):
Il faut rappeler que les Polonaises payent plus cher leur assurance médicale que les Polonais mais moins cher l'assurance de leurs véhicules (elles causent en moyenne moins d'accident) et leur assurance-vie.

Elles peuvent également prendre leur retraite à 60 ans, contre 65 ans pour un homme. Elles en profiteront d'ailleurs beaucoup plus : les polonaises vivent près de 10 ans de plus que leurs compatriotes masculins. Leur espérance de vie est de 80 ans, contre 71 seulement pour les hommes polonais, la plus grande différence entre sexe de l'Union Européenne. Mais, à cause de leur salaire 25% inférieur, ces retraites seront 25% plus faibles....

Et pour en savoir plus :
Notre article sur l'Hiver démographique polonais, un autre consacré aux enjeux de la faible natalité en Pologne, un troisième sur la traite d'êtres humains dans le pays et enfin notre article traitant du féminisme en Pologne.


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