

Tradition vieille de plus de deux siècles, considérée comme la plus grande loterie au monde par l'ampleur de ses gains et de ses participants, la Lotería de Navidad est un véritable évènement national en Espagne. Cette année plus encore, puisque quatre Espagnols sur cinq ont tenté leur chance. Expression d'une foi en la chance qui ne se dément pas. D'un espoir de richesse immédiate, aussi, dans un pays plombé par la crise
(Photo Lepetitjournal.com)
Les Espagnols sont croyants. La légende perdure au fil du temps loin des frontières ibériques. Dans un pays où la division est inscrite dans l'ADN historique, où les vieilles ranc?urs politiques d'un passé parfois encore trop présent, divisent au sein d'une même famille ; où l'on peut se brouiller sérieusement entre amis d'après le résultat d'une rencontre de football ; où l'on ne parle pas la même langue maternelle suivant son lieu de naissance ; un moment de l'année réussit la prouesse de rassembler et unir le peuple presque tout entier : le tirage au sort de la Lotería de Navidad, peu avant Noël.
| Comment ça marche ? Un billet (billete) correspond à un numéro à 5 chiffres, compris entre 00000 et 84999. Chaque billet est émis physiquement en plusieurs planches (dites "séries") d'une valeur de 200 euros. Chaque planche est composée de 10 sous-billets détachables (dits "décimos"), avec le même numéro, d'une valeur d'achat unitaire de 20 euros. Ce format du "dixième de billet" est le format le plus communément acheté ; il permet d'obtenir 10 % du gain pour la série lors du tirage. En outre, certaines associations, cafés, bars, clubs, etc. achètent plusieurs séries ou plusieurs "dixièmes" et les revendent sous la forme de participations, d'un montant généralement de 2 euros (permettant donc d'obtenir 1 % du gain de la série), imprimées par leurs soins. Si l'on tient compte de cette dernière démarche, plus de 90% des Espagnols participent à la Lotería de Navidad. Les chiffres 2011 : ? En jeu, 180 séries. ? Chaque série comptait 100.000 billets. ? Pour posséder un numéro complet, il fallait s'affranchir de 36.000 euros. ? Chaque billet avait une valeur de 200 euros, divisé en dixièmes qui revenaient à 20 euros. ? Au total, plus de 3 600 000 000 euros ont été dépensés pour l'achat de billets. ? Le total des gains s'élève à 70% des recettes, soit 2 520 000 000 euros. ? Chaque série gagnante a permis la répartition de 14.000.000 euros. ? Au total, plus de 27 547 200 billets, dixièmes ou participations ont été gagnants. |
80% des Espagnols ont joué cette année, avec une moyenne de plus de 60 euros dépensés
Ainsi, la légende n'en est pas seulement une, les Espagnols sont véritablement très croyants. Cette année, ils auront été plus de 80% à acheter au moins un billet de la loterie de Noël ! Une véritable religion d'Etat, expression de ce besoin de croire en un futur meilleur, en un avenir illusoire. "C'est plus une superstition", recadre Patricia Daza Campos, infirmière de 28 ans, originaire de Grenade et qui travaille à Madrid. "Personnellement, je joue au cas où..." Comme bon nombre de ses compatriotes, mais avec une dépense moyenne qui se situe juste au-delà des 60 euros, alors que le billet plafonne à 20 euros l'unité. Pas anodin en temps de crise, même pour un rituel qui affiche plus de deux siècles d'ancienneté. "Il faut bien comprendre que la ?Lotería de Navidad', c'est un vrai engrenage", sourit Patricia. "Moi, par exemple, j'ai un ami proche qui en vend un carnet, alors j'ai forcément pris un billet, pour ne pas ensuite regretter de ne pas avoir joué si son talon est gagnant. Pareil avec mes collègues de travail, mes colocataires et ma bande d'amis. Du coup, au final, j'ai misé 80 euros... On achète surtout l'assurance de ne pas avoir de remords... Ce serait tellement bête !"
La tentation est forte puisque chaque association de quartier, club de sport, entreprise, famille, achète puis revend des billets, engrangeant quelques bénéfices au passage et contribuant ainsi au succès de l'ensemble.
Plus de 3,6 milliards d'euros récoltés par la société nationale de loterie, dont 70% reversés aux gagnants
Si quatre Espagnols sur cinq ont tenté leur chance, la majorité ont du s'armer de patience, des files interminables se formant devant les lieux de vente. "J'ai choisi de venir acheter un billet en plein centre de Madrid, pourtant j'avais vu qu'il y a un monde fou depuis le début du mois", soupire Nuria Jiménez Lagares, 25 ans, étudiante en anthropologie. "L'an prochain, je ferai avec le Net?" Près de 70% de ceux qui ont effectué la démarche via Internet sont des mileuristas, à savoir des salariés qui perçoivent un salaire mensuel d'environ 1.000 euros. Toucher le gordo (le "gros", surnom donné au numéro gagnant) ou réaliser rêve fou d'une richesse immédiate est l'affaire de tous. Un automatisme culturel qui fait d'abord le bonheur de la société nationale de loterie. Cette année, elle a récolté plus de 3,6 milliards d'euros (contre 2,7 milliards en 2010), dont 70% seront reversés aux vainqueurs. Le gordo rapportera pour la première fois 400 000 euros par billet gagnant. Une aubaine dans un pays où la dépense moyenne (par foyer) pour Noël a chuté de 114 euros par rapport à 2010, passant à 560 euros (chiffres de la fédération des usagers-consommateurs indépendants).
Au fil des années et des tirages, certains numéros ont également hérité de surnoms : "la mort" (00), "l'agonie" (99), "le lit" (04), "avec excuses" (96). Jusqu'à des références géographiques : "Alicante" (28), "Aragon" (29), "Espagne" (20), "France" (21), "monde" (47) ou encore "lune" (7). "Pour moi, ce ne sont que des chiffres", tempère Manuel, vendeur posté sur la Gran Via de Madrid. Hier, un tirage express (moins de quatre heures) a décidé de porter à la célébrité le numéro 58.268, faisant des heureux du côté de Grañén (Huesca), commune d'environ 2 000 habitants. 5, 8, 2 et 6 : que des chiffres? qui comptent.
Benjamin IDRAC (www.lepetitjournal.com ? Espagne) Vendredi 23 décembre 2011







