Il connaît chaque maison de la Médina, conseille les habitants qui ont besoin de restaurer leur demeure et aide ceux qui veulent venir y habiter.
Lepetitjournal.com : Quand est née cette passion de la Medina et de son architecture ?
Habib Baccouche : Tout d'abord je suis né dans la Médina, et j'ai toujours vécu dans des quartiers que les autres appelaient "historiques", mais qui pour moi étaient mon cadre de vie.
Je suis né à Bab Jdid, puis vers mes 12 ans, nous avons déménagé à Bab Souika. D'un faubourg à l'autre.
La Médina est un style de vie, ce n'est pas simplement une architecture mais toute une ambiance : les odeurs,les couleurs, les gens ... Je me souviens que quand j'avais 10 ou 12 ans, mon jeu préféré était de me perdre des ruelles et de découvrir aux hasards des portes ouvertes ou des jeux avec d'autres enfants qui m'invitaient chez eux, un patio, des faïences ...
Quel est le style de vie aujourd'hui dans la Médina ?
Le style de vie de la médina est ce que chacun a apporté avec lui dans cette ville. Il faut comprendre que vers les années 50 la médina a vécu un exode massif de ses habitants "originels" partis vers les banlieues, ce qui était inévitable vu le changement de mode de vie.
Ces populations ont été remplacées par d'autres catégories sociales, venues à la capitale à la recherche d'un emploi. Des maisons en plein centre ville pas chères étaient pour eux la solution idéale. Le style de vie de la médina est donc la superposition des coutumes des uns et des autres, les odeurs de cuisines, les habits ...
Le style de vie dans la médina est aussi un rapport particulier avec "l'autre" : les voisins, les épiciers, les hammams, les artisans. Et ce n'est pas du folklore que de parler d'échange de plats et de services, d'enfants qui jouent ensemble dans la rue, de petites querelles vite oubliées.

Cela va faire dix ans que je parcours toutes les rues de la Médina en frappant aux portes, et en demandant gentiment aux propriétaires de me laisser rentrer et de photographier l'intérieur de leur demeure, ce qui m'a permis de collecter environ 20.000 photos de maisons dont certaines n'existent plus aujourd'hui.
Le but était de créer une base de données regroupant toutes les habitations de la Medina depuis la maison modeste jusqu'au grand palais.
Au delà des photos, j'ai fait des rencontres extraordinaires sur le plan humain, culturel, historique.
Cela m'a permis de découvrir des chefs d'oeuvres de l'architecture complètement oubliés ou en péril, mais aussi les oukalas qui sont des maisons où jusqu'à 8 familles occupent chacune une des chambres disposées autour du patio, où le rapport et le partage des tâches reste étonnant.
Quel est l'objectif final de cette base ?
Tout d'abord je la mets à disposition sur facebook pour susciter l'intérêt envers la Médina, mais aussi pour militer pour sa préservation, aider tous ceux qui me sollicitent pour une recherche ou autres.
Avec l'agence de co-développement franco-tunisien, nous avons créé un concept d'exposition virtuelle en 2010 où l'on pouvait découvrir une centaine de photos. Un livre devait suivre, mais la révolution a stoppé tout projet.
L'idéal pour moi serait qu'elles figurent en bonne place dans les archives nationales ou autre institution traitant du patrimoine de la ville de Tunis.
Qu'est-ce qui a déclenché votre militantisme ?
Depuis que je visite des maisons, j'ai découvert que le phénomène du pillage a pris une ampleur inquiétante au fil des années, les propriétaires souvent pauvres n'ayant aucun scrupule à vendre des éléments décoratifs de leur maison comme les colonnes en marbre, les plafonds peints, les sols, les carreaux de faïence .... Ces éléments se retrouvent dans les villas modernes, mais enlevées de leur cadre historique, ces pièces d'architecture n'ont plus aucune signification d'un point de vue patrimonial.
C'est ce qui m'a poussé en 2009 à créer un premier groupe sur facebook qui s'appelait "tunis, ville en péril" qui a eu un réel engouement, ce qui est la preuve que la société civile s'intéresse au patrimoine.
Ensemble nous avons pu sauver en 2010 deux maisons du 16e/17e siècle dans la Medina.
Depuis la révolution, je suis content de voir que les gens ont plus d'enthousiasme pour créer des associations qui poursuivent le même but à leur manière.

J'ai eu la chance d'être d'une génération qui n'avait pas encore toute cette technologie envahissante, et d'avoir eu une mère qui m'a toujours raconté une histoire avant de dormir.
Aujourd'hui quand j'observe mes neveux ou les enfants de mes amis, je les vois chacun avec leur objet électronique ou leur dvd, ce qui me rend vraiment triste.
C'est pour cela que j'ai voulu, avec cette page, faire revivre ces légendes qui font partie de notre patrimoine commun, mais qui elles aussi sont en péril vu qu'elles se transmettent oralement et qu'elles risquent de disparaître.
La médina est-elle toujours en péril ?
La médina a toujours été en péril, surtout depuis les années 50. Il ne faut pas oublier que Bourguiba avec son architecte Cacoub, avaient l'intention d'en raser une bonne partie pour créer une esplanade allant de l'aéroport de Tunis Carthage jusqu'à la Kasbah, seuls quelques monuments, dont la Zitouna, échappaient au massacre dans ce projet.
La création de l'ASM à la fin des années 60 et le classement de la médina en tant que patrimoine mondial de l'unesco a aidé à sauvegarder une typologie de rue. Mais derrière les façades le pillage continue, on surélève, on rase ou on laisse pourrir une maison pour que seule sa démolition soit envisageable.
L'ASM et l'Etat , malgré toute leur bonne volonté ne peuvent pas agir seuls. Je pense que le rôle de la société civile est important, en investissant, en venant y habiter, en restaurant, en créant des projets. On ne pourra pas tout sauver certes, mais on continuera un mouvement qui a commencé dès la création de la médina, on ne la figera pas. Le rôle de l'état, selon moi, serait de veiller pour ne pas avoir des aberrations, en classant les palais les plus remarquables et en obligeant les propriétaires des maisons abandonnées à prendre leurs responsabilités. L'état devrait aussi aider la médina en y incitant les gens à venir s'installer, par des mesures fiscales ou juridiques, ne serait ce qu'en la classant comme zone touristique ce qui n'est pas le cas bizarrement !
Votre conclusion ?













