

Journaliste, présentateur et animateur sur RTCI depuis 29 ans, Noureddine Chaouch présente les émissions culturelles, politiques et sportives ; il a notamment couvert la coupe du monde de football en 1998, et la coupe d'Europe des nations. Il est également scenariste : "les oubliés du soleil", "un rire de trop" sélectionné au Festival international du court métrage de Clermont Ferrand, et acteur pour le cinéma et le théâtre en Tunisie comme en Europe
Lepetitjournal.com - Comment avez vous vécu les 29 jours de la révolution ?
Noureddine Chaouch : Dans une forme d'angoisse et de peur - connaissant la cruauté et le sadisme de l'appareil de l'Etat et de la police tunisienne - néanmoins avec beaucoup d'espoir car je sentais comme beaucoup de personnes du domaine culturel, que cette situation ne pouvait pas durer et que le gouvernement et la famille du Président dépassaient tout entendement. Le peuple de ce pays se sentait comme un otage au service de ces gens là, et de plus en plus nous sentions que nous étions les esclaves de service à des degrés divers.
Nous n'étions plus fiers d'être tunisiens entre nous comme en face de personnes étrangères. Nous nous posions régulièrement cette question : "jusqu'où vont ils aller ?"
Mais ces quelques derniers jours donnaient des indices de basculement. Déjà, le comportement des membres du clan qui dilapidaient le pays commençaient eux mêmes à montrer une forme de peur, chose qui n'existait pas auparavant. Je crois que Mohamed Bouazizi, peu importe comment on interprète son geste - héroïque de toute façon et à mon avis - a été certainement le premier déclic du début de la fin d'une peur, ou du début d'un courage.
Donc il faut aller jusqu'au bout et être solidaires. C'est cette solidarité qui prend forme de jour en jour, qui a donné réellement le ton. Bref, il ne faut plus avoir peur.
Bien entendu, le mérite revient en premier lieu aux populations des régions intérieures, qui n'avaient plus rien à perdre vu leur misère indescriptible. Bien sûr, il y avait les jeunes qui ont été pour beaucoup dans cette situation. Ils ont été l'expression du mal de vivre interminable de leurs parents, accablés de dettes et désespérés. Ils étaient dans un système très bien ficelé pour qu'ils demeurent coincés, muets et appeurés, et dans un semblant de confort et de consommation.
Ces jeunes avaient déjà commencé bien avant Sidi Bouzid et autres régions, dans les stades de foot où les slogans dépassaient de loin l'enjeu et l'importance de la confrontation. D'ailleurs les résultats importaient peu, ils dénonçaient et provoquaient l'état et la police, et tout le système qui n'a pas saisi le message et ce même message a fini par aller beaucoup plus loin sur Facebook. C'était là l'ouverture la plus remarquable des jeunes et le clin d'oeil pour ce qui suivit.
Quand avez-vous compris que la révolution était inéluctable ?
Avant la fin de l'année quand les Tunisiens commençaient à sortir dans les rues et à manifester, phénomène qui n'avait pas eu lieu depuis une dizaine d'années au moins. Les participations étaient de plus en plus grandes à travers toute la Tunisie, même si au départ ces manifestations ont été éparpillées et étouffées par un régime policier extrêmement efficace.
Comment avez vous appris la fuite de Ben Ali, et quelle a été votre réaction ?
J'ai vécu un moment tellement magique, les choses se bousculaient tellement vite, cela annonçait la fin d'un régime. Le temps alloué à ce moment, quand et comment, était donc sans importance mais la fin était inévitable.
Je n'ai pas été surpris, mais j'ai eu beaucoup d'émotions heureuses. Son départ fut l'aboutissement, l'achèvement de toute cette histoire douloureuse, dangereuse, mais belle. Je ne sais pas si c'est comme cela pour les autres, mais pour moi le plus important c'était la Tunisie, et que son départ de Tunisie était certainement une excellente chose, vu qu'il nous a épargné par cela encore beaucoup de massacres. La page est tournée, même si Ben Ali n'était pas la personne la plus haïe par rapport au reste de la famille et des membres du gouvernement, et d'autres mafieux qui ont profité de ce système.
Bien entendu, c'est une situation unique et toute nouvelle en Tunisie où le peuple a vécu toujours avec un "père", appellation ridicule qui a toujours fait croire aux Tunisiens et Tunisiennes qu'ils ne sont jamais assez murs et responsables pour être décideurs.
Quel a été l'impact des changements post révolution sur votre vie quotidienne et professionnelle ?
La Tunisie est libre certes, même si elle ne l'est pas réellement encore ; les ombres du régime sont toujours là, mais la page a été tournée. Cette liberté est toute nouvelle et peu de gens en connaissent le mode d'emploi s'il y en a un, ou ont le sentiment d'avoir gagné un trésor encombrant, par la peur de le gâcher ou de ne pas l'utiliser à bon escient.
Bien sûr, il y a des changements remarquables et précieux de jour en jour. Dans mon travail d'animateur et communicateur, je vis un moment unique de liberté et de responsabilité, d'ailleurs jamais je ne me suis senti aussi utile pour la Tunisie et pour ceux qui ont fait réellement cette révolution pour leur dignité et la justice. J'avais senti que les Tunisiens avaient la tête haute même s'ils n'avaient rien de plus dans leur quotidien, bien au contraire, les pénuries et les grèves ont compliqué leur vie, mais n'ont pas changé leur fureur de vivre et leur détermination.
Pour ma part, je me suis enfin senti tunisien et fier de faire partie de ce pays.
Comment voyez-vous l'avenir ?
Je ne suis pas Madame Soleil !
Vu l'immaturité du peuple tunisien politiquement parlant, beaucoup pensent que cette révolution est une opération, alors que nous sommes rentrés dans une phase où les choses évoluent bien ou mal, mais s'inscrivent dans la révolution. J'ai peut-être eu la chance d'avoir vécu mai 68, imprégné du monde politique, des médias, débats, interviews, qui me donnent un rien de plus de clarté pour mieux comprendre cette situation.
Mes enfants de 9 et 12 ans se sont métamorphosés, ils ont oublié le Président déchu, plus que ça ils s'intéressent à la politique à leur manière, puisque la politique s'intéressent à eux et les considèrent.
Le peuple et les politiques n'ont pas de maturité ni d'expérience réelle et cela pose beaucoup de problèmes et de confusion. Cela peut engendrer le danger du culte de la personnalité chez les politiciens et l'opportunisme des clans. Certes s'il y avait un grand dirigeant fédérateur comme c'est le cas de Beji Caid Essebsi, qui est âgé et c'est dommage, la situation aurait été meilleure et plus rassurante. Cette révolution a malheureusement dépassé les frontières et son destin n'est plus tributaire des tunisiens.
Par conséquent, la Tunisie est tiraillée entre les requins du monde, ceux qui décident par des moyens financiers ou par le pouvoir géopolitique. Jusque là, le bilan n'est pas mauvais, la révolution n'est pas confisquée même si elle n'est plus entièrement entre les mains des tunisiens et des tunisiennes.
Mais ce qu'il faut retenir et c'est ce qui me parait le plus précieux, le plus important et le plus rassurant, c'est que ce peuple n'a plus peur et si demain, je ne sais par quel concours de circonstances, il se trouvait lésé ou humilié, il n'hésitera pas à remettre sa tenue "made in dégage".
Ma relation avec la Tunisie, mon pays, peut se résumer de la sorte : dès ma première année à l'école, j'avais un rejet d'une pédagogie autoritaire et fachiste, et j'ai du passer tout mon temps à trouver une solution pour partir en France ou ailleurs, et pendant tout ce temps là je lui tournais le dos. A mon retour, rien n'avait changé ... jusqu'au 14 janvier, et je me suis retourné pour la regarder en face, dans les yeux. Je ne l'ai pas bien reconnue au début et j'étais séduit par la suite. La Tunisie avait un autre regard, d'autres yeux, enflés d'émotion mais pleins de lumière, qui en disent long sur le futur.
Amoureux, je l'étais presque ... Jaloux, certainement.
Propos recueillis par Isabelle Enault (www.lepetitjournal.com/tunis.html) vendredi 13 janvier 2012













