Il est 19 h 45 devant la sortie Park Gate de la gare JR d'Ueno. La nuit est déjà tombée sur Tokyo. Une poignée de bénévoles venus de tous horizons se rassemble autour d'une femme au sourire immense : Sophie Mathieu. Professeure de théâtre installée au Japon depuis plusieurs années, elle coordonne depuis 2020 Tokyo Spring Homeless Patrol, une association créée en 2016 par Sulejman Brkić pour venir en aide aux personnes sans-abri de la capitale.


Chacun a apporté de quoi garnir les sacs qui seront distribués dans la soirée : sandwiches, œufs durs, onigiris, bananes, biscuits... Sophie arrive sur son vélo chargé à ras bord. Elle en sort des paires de baskets, des pulls, des chaussettes, parfois même des sacs de couchage récupérés grâce à des dons. Elle transporte aussi des piles. Car lorsqu'on passe ses nuits dehors, pouvoir écouter la radio reste un petit luxe précieux.

Quelques minutes plus tard, la distribution commence. Une soixantaine de personnes attendent déjà, assises dans le calme. Chacun tend un sac en plastique. Les mots sont rares. La plupart des bénévoles ne parlent pas japonais. Les échanges passent par un regard, un sourire, un léger signe de tête, un merci murmuré.
Puis le groupe se disperse dans les allées du parc. Tous ne viennent pas jusqu'au point de distribution ; certains restent à l'écart, dans un coin discret. Sophie les connaît presque tous. À chacun, elle adresse un joyeux Mata raishū !, « à la semaine prochaine ». Une heure plus tard, la tournée s'achève. Les bénévoles repartent comme ils sont venus, discrètement.

Nous avons rencontré Sophie Mathieu, cette infatigable bénévole.
Sophie, comment as-tu découvert Tokyo Spring Homeless Patrol ?
Grâce à un post Facebook, tout simplement ! J'avais envie de m'engager concrètement. Pas seulement de faire un don ou de partager un message sur les réseaux sociaux. Je voulais rencontrer les personnes concernées. Une fois que j'ai participé à une maraude, je n'ai plus arrêté.
Qu'est-ce qui t'a le plus marquée lors de ta première sortie ?
Je crois qu'on imagine souvent beaucoup de choses sur la grande précarité. En réalité, ce qui m'a frappée, c'est le calme. Les gens attendent tranquillement. Il n'y a pas d'agressivité. Beaucoup de dignité. Beaucoup de solitude aussi.
Vous récupérez et distribuez aussi des invendus alimentaires ?
Oui, mais hélas, il y a de moins en moins de dons. Aujourd’hui, seule une boulangerie française nous met de côté son surplus. Les produits sont congelés puis récupérés pour être redistribués. C'est une aide précieuse parce qu'elle permet d'offrir davantage de nourriture tout en évitant le gaspillage. Nous aimerions développer davantage ces partenariats. À bons entendeurs !
Tu connais visiblement bien les habitués du parc...
Oui, avec le temps, on crée des liens. Je connais les endroits où certaines personnes dorment, leurs habitudes, leurs besoins. Certains vivent dans des abris qu'ils ont construits eux-mêmes, de véritables refuges de fortune faits de cartons.

Il nous arrive de soulever délicatement un pan de carton pour vérifier si quelqu'un est présent. Quand ce n'est pas le cas, nous déposons un sac de nourriture bien fermé. Les rats sont nombreux dans le parc.
Vous prenez aussi régulièrement des photos. Pourquoi est-ce important ?
Parce que l'invisibilité est l'une des formes les plus dures de l'exclusion. Bien sûr, nous respectons toujours la dignité et le consentement des personnes photographiées. La plupart du temps, par respect, nous ne montrons pas leur visage. Mais il nous semble essentiel de rappeler que ces hommes et ces femmes existent.
Quand on vit dans la rue, on finit parfois par devenir un élément du décor aux yeux des autres. Nous refusons cela. Les photos racontent des histoires, des rencontres. Elles rappellent qu'il s'agit de personnes, pas de statistiques.

Vous avez, il y a quelque temps, rendu hommage à une personne décédée...
Oui, c’était il y a environ deux ans. Nous avons appris son décès par d'autres personnes du parc. Cela nous a beaucoup touchés. Nous avons voulu publier un hommage, rien de spectaculaire, simplement reconnaître qu'une vie s'était éteinte.
Ce qui me bouleverse le plus, c'est l'idée que certaines personnes puissent mourir dans l'indifférence générale. Nous voulions dire : non, cette personne a compté. Nous nous souvenons d'elle.
Avez-vous constaté une évolution de la situation ces dernières années ?
Oui, c'est flagrant : le nombre de personnes en difficulté augmente. L'année dernière, nous en comptions une trentaine ; aujourd'hui, elles sont plus de 80. Certaines situations deviennent également plus complexes. Nous rencontrons davantage de personnes âgées, mais aussi davantage de personnes totalement isolées.
Que dirais-tu à quelqu'un qui hésite à venir ?
Je lui dirais : viens une seule fois. Tu n'as pas besoin d'expérience. Tu n'as pas besoin de parler japonais. Tu n'as pas besoin de savoir quoi faire.

Viens, observe, rencontre, donne un coup de main, tout simplement. L’association a besoin de toi, car les bénévoles se font de plus en plus rares.
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