

Un an après la triple-catastrophe qui a frappé l'archipel, l'ambassadeur de France au Japon, Christian Masset, répond aux questions du petitjournal.com Tokyo. Il revient notamment sur la situation à Fukushima, l'aide et l'engagement français, les relations bilatérales ainsi que ses impressions sur son pays d'accueil, deux mois après sa prise de fonctions
Avant sa prise de fonctions au Japon, Christian Masset était directeur général de la Mondialisation, du Développement et des Partenariats au ministère des Affaires étrangères (Photo LPJ Tokyo)
Lepetitjournal.com Tokyo - Un an après la catastrophe, quel est votre sentiment sur Fukushima et sur l'aide qui en a résulté?
Christian Masset: Pour moi le Tohoku a tout de suite été une priorité. C'est pour cette raison que mes trois premiers déplacements en province ont été pour cette région. Je suis allé à Fukushima à deux reprises, la première fois à Fukushima-shi pour un entretien avec le gouverneur Sato et un rassemblement de notre association franco-japonaise active dans l'organisation du 14 juillet à Koriyama l'année dernière. La seconde fois à la centrale de Fukushima daiichi pour accompagner le ministre de l'Énergie et de l'Industrie Éric Besson. Cette semaine je suis parti visiter de mercredi à vendredi inclus les préfectures d'Iwate et Miyagi. Mon impression d'ensemble est que l'on constate rapidement l'ampleur de l'épreuve et de la catastrophe. C'est extrêmement fort, notamment lorsque l'on voit ce bateau énorme à 700 mètres des côtes. Tous les travaux de reconstruction ont démarré, sont en cours, mais chaque chose ne va pas à la même vitesse. Les infrastructures ont été rétablies, mais sur la côte le problème du relogement définitif se pose, ainsi que la remise en état de l'ensemble des moyens de production, notamment pour la pêche, et donc de l'emploi. Songez que le volume de la pêche n'est qu'à seulement 20% par rapport à ce qu'il était avant le désastre. Et puis il reste la question des débris qui est primordiale, avec 25 millions de tonnes à traiter. On voit qu'il faudra plusieurs années pour que la vie reprenne son cours.
Mais ce qui m'a frappé c'est la détermination des autorités locales - maires et gouverneurs - ainsi que de la société civile, autant d'acteurs avec lesquels j'ai eu des rencontres magnifiques. Ils savent où ils veulent aller, et leur souci est d'être sûrs que les jeunes seront là pendant toutes ces années, et qu'ils ne vont pas se décourager et aller dans les grandes villes pour trouver un emploi. C'est une problématique centrale pour la survie de ces communautés. On prend à la fois conscience de l'ampleur du désastre, du temps qu'il faudra pour tout corriger et apporter une solution aux problèmes, mais également de la détermination formidable portée par les communautés elles-mêmes. Les habitants prennent véritablement leur destin en main, et c'est un message extrêmement fort. J'ai rencontré les maires de différentes villes, dont Sendai, qui ont la responsabilité de déterminer la manière dont ils vont réorganiser l'espace. C'est un point crucial pour les villes côtières, car toute la question est de savoir comment se protéger de la mer sans s'en couper, car comme me l'a expliqué le maire de Kesennuma, 'la mer [leur] a tout pris, mais c'est également de la mer que [leur] vie dépend'. Ils sont en train de réinventer ces rapports très particuliers. J'ai trouvé les gouverneurs extrêmement actifs, à la man?uvre, et cherchant à trouver une bonne relation avec l'État. Je crois que cette dernière n'est pas mauvaise car ils reçoivent entre autres des subventions, mais on sent bien qu'il faut encore trouver l'articulation exacte entre l'État, gouverneurs, mairies et communautés. C'est toute une chaine de solidarité qui se met en place et cela aussi prendra peut-être un peu de temps.
La France va-t-elle continuer de s'engager cette année auprès des autorités japonaises ? De quelle manière?
Oui parce que d'abord vous avez vu l'ampleur de la réaction de la France pour venir en soutien des efforts réalisés par les Japonais eux-mêmes. Cela a été immédiat, massif et pluriel car tout le monde, à la mesure de ses moyens, a voulu apporter sa contribution. Nous avons eu aujourd'hui à la Résidence cette cérémonie de commémoration avec la lecture d'un texte de Haruki Murakami par l'un des élèves du lycée français. Dans ce texte, Murakami explique qu'une action, même modeste, même si elle parait minuscule, sera utile si elle est concrète. Même s'il s'agit de 100.000 yens, s'ils sont bien utilisés, cela peut changer la vie des gens qui en ont besoin.
C'est extrêmement important. Cette mobilisation a été forte et ce genre d'effort ne s'arrête pas, mais se poursuit. D'autres parts, tout de suite après cette catastrophe, le président de la République est venu en visite et il y a eu à partir de là un rehaussement de la relation entre la France et le Japon qui s'est établie, avec toute une série de visites ministérielles. La question pour nous est de transformer cette solidarité en coopération mondiale.
Sur quels axes de développement la France travaille-t-elle actuellement? Y en a-t-il de nouveaux en perspective?
Nous coopèrons véritablement dans tous les domaines. Il y a bien évidemment les questions, très importantes pour l'avenir du Japon, de la politique énergétique, de la place du nucléaire et de la décontamination. Ce sont des sujets sur lesquels on travaille main de la main, notamment dans le cadre des comités inaugurés en février par le ministre Besson. Il y a dans le domaine des relations globales entre les pays un dialogue stratégique, très large, qui a été établi entre les ministres des Affaires étrangères lors de la venue d'Alain Juppé en janvier. En matière de culture, nous avons toute une série d'initiatives qui ont été lancées, par exemple l'exposition itinérante du Musée du Louvre dans le Tohoku, mais aussi dans les domaines de la recherche, de la jeunesse? avec des calendriers qui portent tous cette coopération vers le haut. Il y a aussi de plus en plus de partenariats entre entreprises. C'est très important car nous sommes à l'heure de la mondialisation, et je sens du côté des grands groupes japonais une volonté de s'y impliquer davantage. Par conséquent, ceci offre des possibilités de partenariats avec les entreprises françaises. Il y a cette idée de partenariat dans des quantités d'autres domaines, et nous allons continuer à supporter ces initiatives, car c'est l'innovation qui permettra à nos deux pays de rester dans la course et d'assurer leur niveau de vie et leur rayonnement.
Deux mois après votre prise de fonctions, quelles sont vos impressions sur votre pays d'accueil?
J'ai été très heureux lorsque l'on m'a nommé au Japon, et je suis ici un ambassadeur toujours comblé, car le Japon est un grand pays, qui a un potentiel de coopération avec la France absolument énorme compte tenu de la proximité et de la "sympathie instinctive", pour citer Claudel, entre nos deux pays. Selon moi, il y a encore beaucoup de choses à faire pour exploiter ce potentiel. De plus, après le 11 mars, cette relation déjà si profonde entre le Japon et la France s'est encore renforcée. Par conséquent j'ai une mission vraiment exaltante et enthousiasmante pour développer les échanges entre nos deux pays, que ce soit en matière économique, culturelle ou encore concernant les questions stratégiques. Nous avons beaucoup d'initiatives à faire conjointement dans un monde qui bouge beaucoup, dans lequel nous partageons les mêmes valeurs et où nous avons des choses à communiquer ensemble au reste du monde.
Quelle est votre vision des relations franco-japonaises?
Je crois que la relation entre le Japon et la France va encore se développer, car c'est le désir des deux pays. Cette relation a une locomotive qui est la culture. Le Japon a une très bonne image en France, on le verra notamment lors du Salon du Livre à Paris la semaine prochaine, où il est invité d'honneur. Réciproquement nous avons ici une très bonne image en matière de culture au sens large du terme. Maintenant je crois qu'il faut toujours renouveler, alimenter cette relation et cette image, l'asseoir dans la jeunesse, conquérir de nouveaux publics, l'étendre aux domaines universitaires et de la recherche.
Propos recueillis par Quentin Weinsanto (http://www.lepetitjournal.com/tokyo.html) lundi 12 mars 2012









