Édition internationale

EMPLOYES - Le cauchemar des "Black Companies"

Écrit par Lepetitjournal Tokyo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

 

Le très attendu "prix de la pire entreprise" 2014 sera décerné cet été à Tokyo. La légèreté du nom de ce concours est trompeuse, car cette liste de nominés symbolise une des parties des plus sombres du pire management à la japonaise. La liste « noire » est devenue très célèbre au Japon, à tel point que le terme "black Kigyo" est passé dans le langage commun des Nippons, en particulier pour les jeunes chercheurs d'emploi

Un temps de travail excessivement long avec plus de 140 heures supplémentaires non payées dans le mois, du harcèlement sexuel, des bas salaires, absence de congé parental, une hostilité envers les syndicats ou une discrimination à l'égard des travailleurs temporaires : la liste des critères pour être classé parmi les entreprises "noires" au Japon montre que l'exploitation des salariés est plus que jamais d'actualité. Sensibilisés à ce problème de plus en plus commun au Japon, en 2012, des journalistes, des militants et des professeurs d'université ont alors créé une association qui vise à décerner "le prix annuel de l'entreprise noire". C'est cette "liste noire" des entreprises qui circule parmi les nouveaux diplômés. En ces temps de crise, si les jeunes ne peuvent pas s'offrir le luxe d'être trop exigeants, ils essaient par tous les moyens de les éviter, même pour un simple travail étudiant. Pour les aider, certaines universités élaborent même leur propre liste noire basée sur le retour d'expérience de leurs anciens étudiants et la distribue ensuite aux chercheurs d'emploi.

Des nominés soigneusement sélectionnés
Ryo Sasaki, avocat et un des neuf membres de l'association, tient un discours alarmant sur la gestion de ces jeunes ressources humaines : "nous avons fondé cette association en réponse à la dégradation des conditions de travail des jeunes. Ces dernières années en effet, leur salaire déjà très bas se combine avec des journées de travail qui s'allongent considérablement, avec des conditions de travail très pénibles qui brisent complètement leur santé". Ces conditions de travail, même si elles ne représentent pas la majorité des pratiques en ressources humaines au Japon, "sont loin d'être marginales", déplore-t-il. Le gouvernement compte ainsi de nombreux accidents de travail, les pires des cas étant le suicide ou le karôshi (mort par excès d'heures supplémentaires). "De plus en plus de médias relayent ces drames, mais je pense que les chiffres officiels sont encore bien en deçà de la réalité", estime l'avocat. La nomination des entreprises noires se fait ainsi "sur la base des internautes", sur des documents officiels répertoriant les blessures et/ou de maladies professionnelles confirmées par les autorités, ainsi que sur "des retours d'expérience" des salariés. Le prix le plus récent, qui a eu lieu le 17 juin 2013, a alors nominé huit entreprises, dont Watami Foodservice Co., Ltd (une chaîne de restaurant) ou Tokyu Hands Inc. (Department Store). Watami a remporté ce prix sur deux années consécutives. Cette entreprise doit sa "victoire" à une série de  mauvais traitements des jeunes travailleurs, le cas le plus tristement célèbre étant celui de Mina Mori, une employée de Watami. Deux mois seulement après son recrutement, elle s'était suicidée à l'âge de 26 ans en 2008 après avoir travaillé 141 heures supplémentaires en un mois. Pour les victimes d'une gestion en ressources humaines féroce que Ryo Sasaki rencontre, il leur conseille de "collecter toutes les preuves du mauvais traitement et de les soumettre à la justice, surtout en ce qui concerne le harcèlement et le non-paiement des heures supplémentaires".

Un problème qui commence tout juste à être pris au sérieux par les autorités
Au Ministère du travail japonais, ce problème est désormais pris au sérieux, car selon leurs propres chiffres, ce type d'entreprise a augmenté de plus de moitié en l'espace de 10 ans. En septembre 2013, le ministère du Travail avait examiné 5111 de ces entreprises qui pratiquaient un turnover particulièrement élevé, ou qui se distinguaient notamment par des antécédents judiciaires et/ou par des plaintes des employés. Cette étude a confirmé que plus de 80% d'entre elles, soit 4189 entreprises, étaient "noires". Cependant, sur plus de 4 millions d'entreprises présentes dans l'Archipel, ce contrôle peu paraitre mineur. "L'inspection du travail est en sous-effectif, ce qui n'est pas sans poser de problèmes", note Ryo Sasaki. Pour lutter efficacement contre ces entreprises noires, ce membre actif de l'association estime que les responsables en ressources humaines de ce pays devraient davantage s'impliquer dans la négociation collective, qui est encore largement négligée au Japon. Au final, estime-t-il, "il devient nécessaire de fixer un nombre d'heures journalières limites". Une évidence pour de nombreux pays développés, mais une perspective encore lointaine pour le Japon.
Agnès Gallais (http://www.lepetitjournal.com/tokyo) mardi 29 juillet 2014

logofbtokyo
Publié le 28 juillet 2014, mis à jour le 6 janvier 2018
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