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CULTURE - Tamasaburo Bando, star du kabuki, et son double féminin

Écrit par Lepetitjournal Tokyo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 3 avril 2013

Impeccable dans son costume velours bleu foncé, avec gilet assorti, il glisse plus qu'il ne marche, aussi délicat qu'une faïence de Saxe. Tout en mouvements lents, lisses. Rencontre avec Tamasaburo Bando, star incontestée des "onnagata", les rôles de femmes au théâtre kabuki

La voix est limpide et feutrée, le regard pénétrant sous de très fins sourcils. Pas une ride sur ce visage de 62 ans, décoré de lèvres ourlées qu'éclaire souvent un sourire juvénile. Les gestes sont étudiés, pas maniérés. "La fleur d'onnagata" disait de lui le célèbre écrivain Mishima. Tamasaburo, qui se produira à Paris en février dans "le Pavillon aux Pivoines", un opéra-ballet chinois en six tableaux, a été il y a quelques mois déclaré "trésor national vivant" par le Japon. "Plus qu'une récompense, cela représente surtout un devoir, une obligation morale pour les générations futures" pour ceux qui pratiquent et perpétuent un art traditionnel japonais, dit-il à l'AFP dans un entretien exclusif. Sa parole est rare car, il le dit lui-même, les mots sont "secondaires". Alors, pour expliquer cette fascinante dualité autour de laquelle il a construit toute sa vie depuis qu'il est monté sur des planches en onnagata alors qu'il n'était encore qu'un bambin de cinq ou six ans, ses mots sont précis, aussi millimétriques que ses mouvements quand, muet, il joue et danse. Lui qui sur scène se glisse dans la tête et les atours d'une jeune fille des siècles passés ou d'une princesse des temps anciens, ne se sent visiblement pas tout à fait à l'aise dans son époque. "C'est devenu difficile d'obtenir un équilibre entre le monde de la technologie et l'art et la culture traditionnelles. Pour les acteurs de la nouvelle génération ce n'est pas facile, car ils ne sont pas habitués à prendre leur temps, ils sont instinctivement enclins à penser vite".

Comme un rêve sur scène
Où est le "vrai" Tamasaburo ? Est-ce cet homme élégant tout en maîtrise, sauf une mèche anthracite rebelle qu'il rejette régulièrement en arrière, ou plutôt cette "femme héron" (sagi musume) à l'impassible visage blanc de Pierrot lunaire qui, grâce à deux assistants quasi invisibles, émerge telle une chrysalide d'un kimono blanc immaculé et d'une ample capuche qui cache son visage pour littéralement "éclore" dans une tenue écarlate constellée de flocons de neiges scintillants. "Le vrai Tamasaburo est devant vous. Sur scène je suis un rêve, peut-être juste une création. C'est sur scène que je suis le plus heureux", sourit-il. "Auparavant je pensais que je pouvais jouer comme une femme mais je me suis rendu compte que je n'avais jamais vu le monde avec les yeux d'une femme. J'ai compris que ma vision était celle d'un homme. Je me comporte en femme par les yeux et avec les sentiments d'un homme. Je ne représente pas une femme, je suggère l'essence de la femme", expliquait-il dans un film-entretien en 1995. Cette "essence de la femme" qu'il tente pièce après pièce de retranscrire muettement, par les gestes, les yeux, les jeux de manches et d'éventail, l'a-t-il imprégné au point de brouiller la frontière entre lui et son double, entre l'homme à la ville et la femme à la scène?  "La frontière n'est pas vraiment claire. Je suis un homme, je n'ai jamais été une femme. Le concept même d'onnagata est basé sur ce qu'un homme imagine de la femme. Cela va bien plus loin qu'une simple transformation physique", dit-il à l'AFP.

Créer un moment de partage
A l'époque du high-tech, de l'internet, de la dictature télévisuelle, et surtout du "tout tout de suite", se veut-il le gardien et le protecteur du kabuki, un art multiséculaire? "Ce n'est pas mon but premier. Je veux surtout créer un moment, un instant sur scène, le faire partager. Alors là, oui, je suis peut-être le protecteur. Mon rôle est de créer ce moment. Mais si je n'y arrive pas, si les gens qui me font face n'apprécient pas, alors je ne pourrai peut-être pas protéger ce trésor". "Le kabuki d'il y a 300 ans était très différent. Il n'y avait pas d'électricité pour l'éclairage, pas d'électronique, par exemple pour actionner la trappe dans le sol qui s'actionnait manuellement. Le kabuki ne se modernise pas, il évolue. Il a gardé son esprit et continuera dans le futur, tout comme les tragédies grecques, l'opéra ou le ballet", veut-il tout de même espérer. Tamasaburo n'a pas joué à Paris, ni en Europe d'ailleurs, depuis environ 25 ans. Dans un rire cristallin, il avoue être partagé entre trac et excitation. Mais, au-delà du côté "exotique" et esthétique du kabuki, un public occidental peut-il réellement comprendre cette forme théâtrale si particulière? "Bien sûr! Il suffit d'aimer le théâtre. Vous pouvez adorer Shakespeare sans rien savoir de la Guerre des deux Roses", cette guerre de succession entre les Lancastre et les York au XVe siècle qui inspira au célèbre dramaturge sa pièce Henri VI. Tamasaburo ne croit pas à la perfection, ajoutant que, l'âge venant, l'art peut être trahi par le corps. Malgré une jambe affaiblie par une maladie d'enfance qui l'a rendu encore "plus sensible" aux mouvements du corps, ce jeune et radieux sexagénaire semble comme épargné par l'agression du temps. Alors, mourir en scène comme Molière? "Je ne pense pas que je sois capable d'arriver à cette perfection là non plus!", dit-il en riant avant de glisser vers une porte, emportant avec lui une bonne part de ses élégants mystères.
(http://www.lepetitjournal.com/tokyo.html avec AFP) mercredi 23 janvier 2013

Tamasaburo sera au Théâtre du Châtelet à Paris du 5 au 7 février pour trois solos intitulés Jiuta, et du 10 au 16 février pour Le Pavillon aux Pivoines, opéra classique chinois Kunqu.

logofbtokyo
Publié le 22 janvier 2013, mis à jour le 3 avril 2013
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