Elle est partout, visible dans les rues, les transports, les commerces et les associations de quartier. Loin d’être un phénomène marginal, elle est devenue un trait structurant de la société japonaise et un enjeu majeur pour son avenir.


Tokyo, une ville qui vieillit
Un mardi matin dans le quartier de Sugamo, à Tokyo, surnommé depuis longtemps « le Harajuku des grands-mères », l’artère commerçante est déjà animée. Des femmes âgées, voûtées et frêles, vaquent lentement à leurs petites courses quotidiennes. Quelques quinquagénaires passent à vélo, leurs trajectoires hésitantes et légèrement vacillantes obligent chacun à rester attentif. Les boutiques de vêtements proposent des blouses fleuries, des chemises de nuit en coton confortable, des pantoufles et des cache-nez.
Un peu plus loin, des travaux de voirie sont encadrés par plusieurs seniors en uniforme casqués et gantés, ils aident à la circulation à l’aide de bâtons colorés qu’ils lèvent et rabaissent, Ils sont parfois six ou huit pour sécuriser quelques mètres de chaussée.
Pour le visiteur étranger, certaines scènes frappent immédiatement.
Au Japon, la vieillesse n’est plus une réalité discrète. Elle est partout, visible dans les rues, les transports, les commerces et les associations de quartier. Pour le visiteur étranger, certaines scènes frappent immédiatement : des caissiers de supermarché qui semblent avoir 80 ans passés, de petites grands-mères qui ramassent des micro déchets à l’aide de longues pinces, un vieux monsieur qui traverse un immense carrefour à tous petits pas, confiant et calme ; de nombreux déambulateurs côtoient des poussettes… pour chiens !

Dans les parcs, les toilettes publiques – impeccables – sont équipées d’un gros bouton rouge, une alarme que l’on peut presser en cas de nécessité ; des bénévoles poinçonnent des tickets et distribuent parfois des brochures explicatives. On peut voir aussi des octogénaires équipés de manchettes et casquettes à larges bords anti-UV balayer la mousse des sous-bois.
Ces scènes du quotidien pourraient sembler anecdotiques. Elles illustrent pourtant une transformation démographique majeure. Le Japon est aujourd'hui le pays le plus âgé du monde.
Le Japon est aujourd’hui confronté à une transformation démographique sans précédent. Près d’un habitant sur trois a plus de 65 ans.
Cinq chiffres pour comprendre le Japon qui vieillit : 29,3 % de la population japonaise a plus de 65 ans ; plus de 36 millions de Japonais sont aujourd’hui seniors, l’espérance de vie atteint environ 87 ans pour les femmes et 81 ans pour les hommes; plus de 9 millions de personnes âgées de plus de 65 ans occupent encore un emploi.
Des retraités japonais toujours actifs
Au Japon, la retraite ne signifie pas forcément retrait de la vie sociale.
À Tokyo comme dans le reste du pays, de nombreux seniors restent impliqués dans leur quartier. Les fameux gakudō (structures d’accueil après l’école) font régulièrement appel à des retraités bénévoles pour encadrer certaines activités. Dans plusieurs arrondissements, des groupes de seniors assurent également la sécurité aux abords des écoles.
Il permet aux retraités de trouver des missions ponctuelles adaptées à leur âge
Le réseau des Silver Human Resources Centers (Shirubā Jinzai Sentā), présent dans tout le Japon, illustre cette philosophie. Créé dans les années 1970, il permet aux retraités de trouver des missions ponctuelles adaptées à leur âge : aide administrative, soutien scolaire, surveillance de parking à vélos ou de bâtiments publics ou encore de soutien à des événements locaux.
Selon le Livre blanc sur le vieillissement de la société publié en 2025 par le gouvernement japonais, plus de 80 % des actifs âgés de 60 ans et plus souhaitent continuer à travailler jusqu'à 70 ans ou au-delà. Les motivations sont diverses : compléter ses revenus, maintenir un lien social, préserver sa santé ou simplement continuer à se sentir utiles.
Certaines organisations jouent un rôle essentiel. La Fédération nationale des clubs de personnes âgées du Japon (Zenkoku Rōjin Club Rengōkai 全国老人クラブ連合会) coordonne un vaste réseau de clubs locaux où les seniors participent à des activités sportives et culturelles, tout en s'engageant dans des actions de bénévolat et d'entraide au sein de leur communauté.
Portrait tokyoïte – Les gardiens du petit magasin. Dans une rue tranquille de Tokyo, il y a une petite échoppe que l’on pourrait facilement manquer. La devanture a connu des jours meilleurs, les horaires semblent obéir à une logique que seuls ses propriétaires comprennent, les boîtes d’œufs et les poissons exposés dans une vitrine hors d’âge ne donnent pas vraiment envie, les fruits et légumes entassés non plus. Devant l’étal, se tient un couple âgé qui semble appartenir à un autre temps. Un petit monsieur et une petite dame, tous deux si âgés qu’on leur donnerait volontiers cent ans. Le monsieur manipule encore son boulier ; les billes claquent sous ses doigts pendant qu’il calcule le montant des achats plus vite que ne le ferait sans doute une caisse électronique. Lorsqu’il s’adresse aux clients étrangers, il passe avec naturel à un anglais presque fluide, appris on ne sait quand ni comment. Le couple n’a rien de spectaculaire. Il ne cherche pas à incarner une quelconque leçon sur la longévité japonaise ou le vieillissement actif. Il est simplement là, fidèle à son comptoir, à saluer les habitués et à servir quelques clients de passage. Dans une ville qui change sans cesse, leur boutique semble résister au temps. On n'y vient pas seulement pour acheter quelques légumes, mais pour retrouver un visage familier et l'impression qu'au cœur de Tokyo subsistent encore des lieux où l'on prend le temps de compter les pièces sur un boulier.
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