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Suède : la réalité des sans-abris derrière le modèle social en vigueur

Vous êtes-vous déjà posé la question du modèle social en Suède concernant les sans-abris notamment ? En déambulant dans les rues de Stockholm, vous avez peut-être déjà été frappé par la réalité bien différente de celle de la France. Mais qu’en est-il réellement ? La rédaction revient aujourd’hui sur les dernières données officielles et les politiques mises en place. Bien qu’il ne soit pas visible dans l’espace public, ce phénomène reste bien réel et particulièrement préoccupant lors des longs hivers scandinaves.

Un homme et une femme debout dans la rue Un homme et une femme debout dans la rue
Un homme ayant dans les mains Situation Stockholm, un magazine mensuel vendu par des sans-abris de Stockholm / Crédits : Melker Dahlstrand/imagebank.sweden.se
Écrit par Carla-Rose Biausque
Publié le 8 janvier 2026, mis à jour le 20 janvier 2026

 

Une définition suédoise élargie

Contrairement à l’image classique que les Français pourraient avoir des sans-abris, la Suède adopte une définition élargie de l’itinérance. Fondée sur quatre situations officielles, elle englobe :

  • L’itinérance aiguë : elle concerne les personnes vivant dans des lieux publics tels que la rue, des cages d'escalier, des garages, des caves, des tentes, des voitures ou des abris similaires mais aussi les personnes hébergées en hébergement d'urgence ou dans d'autres types de structures d'accueil pour personnes sans domicile fixe, comme les centres d'hébergement d'urgence ou les foyers.
  • L’hébergement institutionnel ou accompagné : il concerne les personnes admises, par exemple, en prison, en centre de réinsertion ou dans d'autres structures d'hébergement transitoire avec accompagnement social, sans qu'aucun logement ne leur ait été réservé avant leur sortie.
  • Les logements de long terme organisés par les municipalités : cela concerne les personnes ayant signé un contrat de location spécifique avec les services sociaux. Ces contrats sont assortis de règles et de conditions particulières qui peuvent entraîner une expulsion rapide du locataire en cas de troubles de voisinage ou de non-paiement du loyer, par exemple.
  • Les solutions temporaires : organisé par les personnes elles-mêmes, l’hébergement temporaire inclut les situations où elles vivent involontairement et temporairement chez des amis, de la famille ou des proches, sans contrat.

 

Ainsi, d’après cette définition, selon le recensement national de 2023, 27 383 personnes se trouvaient dans l’une de ces situations, soit environ 0,26 % de la population suédoise. De façon plus détaillée, 16 % vivaient en itinérance aiguë, 62 % occupaient un logement de long terme via les services sociaux municipaux, 12 % vivaient dans des solutions temporaires auto-organisées et 10 % se trouvaient en institution sans solution à la sortie.

Géographiquement, l’itinérance touche l’ensemble du pays, mais elle est très majoritairement urbaine : un tiers des personnes sans logement vivent à Stockholm, Göteborg, Malmö ou Uppsala, alors que ces villes regroupent environ 20 % de la population. 70 % des situations les plus précaires se trouvent dans les 34 municipalités de plus de 70 000 habitants.

Peu de personnes dorment donc durablement dans la rue mais beaucoup vivent dans des situations instables, précaires et réversibles à tout moment.

 

Différentes causes structurelles

D’après le dernier rapport de l’ESPAN, commandé par la Commission européenne, le facteur central du sans-abrisme en Suède est le manque de logements abordables : 75% des municipalités déclarent une pénurie de logements à loyers accessibles. En raison de revenus faibles, de dettes ou de refus des aides sociales, de nombreux ménages se retrouvent donc exclus du marché locatif. De plus, depuis les années 1990, la politique du logement est devenue largement orientée vers le marché, avec la disparition progressive des subventions publiques au logement locatif.

Les expulsions s’avèrent également être un facteur aggravant. Identifiées comme un déclencheur direct de l’itinérance aiguë, elles sont en hausse : l’année 2024 comptait plus de 3000 expulsions dont plus de 700 impliquant des enfants, soit plus de 80% depuis 2017.

Des problèmes sociaux comme la santé mentale, la dépendance ou la violence domestique contribuent aussi fortement à l’itinérance, en particulier chez certaines catégories de population.

 

Les politiques contre l’itinérance : une gestion décentralisée

Afin de lutter contre l’itinérance, la Suède a adopté différentes politiques publiques, aussi bien à l’échelle nationale que locale.

 

Une stratégie nationale structurée

La Suède a mis en œuvre une stratégie nationale de lutte contre l’itinérance 2022-2026, pilotée par le National Board of Health and Welfare, avec un budget annuel d’environ 80 millions de couronnes suédoises (soit environ 7,3 millions d’euros). Cette approche s’aligne sur la Déclaration de Lisbonne 2021 sur la lutte contre l’itinérance, qui promeut notamment l’accès au logement comme droit fondamental. Ainsi, les quatre objectifs officiels de cette stratégie sont :

  • Prévenir l’itinérance, notamment en agissant avant qu’une personne ne perde son logement.
  • Veiller à ce que personne ne vive durablement dans la rue.
  • Introduire et diffuser la méthode Housing First à l’échelle nationale.
  • Renforcer la prise en compte de la dimension sociale dans l’aménagement du territoire et l’urbanisme.

Le modèle Housing First consiste à offrir en priorité un logement stable et permanent avant de traiter d’autres problématiques sociales. Il contraste avec l’approche traditionnelle dite « staircase model » qui exigeait auparavant que les personnes sans domicile passent par différents niveaux de prise en charge avant d’accéder à un logement stable.

Toutefois, la mise en œuvre de cette stratégie repose largement sur les municipalités.

 

Les politiques municipales et territoriales

En Suède, la responsabilité principale de l’aide sociale, y compris d’hébergement, repose en effet sur les municipalités. Cette décentralisation signifie que les politiques locales varient fortement d’une commune à l’autre. Cela entraîne ainsi de fortes disparités et une dépendance accrue au tissu associatif local. Environ 13% seulement des communes disposent d’une stratégie locale formelle contre l’itinérance, souvent concentrée dans les grandes agglomérations. Dans les grandes villes comme Stockholm, Göteborg ou Malmö, les autorités mettent en place des programmes locaux d’hébergement, de soutien psychosocial et d’accès à l’emploi. Ces initiatives complètent les mesures nationales tout en répondant aux spécificités locales du marché du logement et de la précarité.

 

Et en hiver ? Existe-t-il des mesures spécifiques ?

La Suède ne dispose pas d’un plan hivernal national unifié comparable à ceux de certains pays francophones où des dispositifs spécifiques « plan grand froid » sont activés officiellement.

Toutefois :

  • Les municipalités adaptent leurs services sociaux en ouvrant des capacités supplémentaires d’hébergement d’urgence dès que les températures chutent.
  • Des maraudes renforcées sont organisées pendant l’hiver.
  • L’accès à des places d’hébergement est généralement garanti même pour les personnes sans ressources ou sans titre de séjour (décision municipale au cas par cas).

Ces réponses sont souvent coordonnées entre services sociaux, ONG locales et centres d’accueil mais il n’existe pas de cadre réglementaire unique national déclenché automatiquement en fonction des températures.

 

Enfin, il existe une limite majeure : la Suède ne dispose pas de stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, ce qui affaiblit la cohérence globale des politiques.

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