Alors que la Suède fait face à une couronne durablement affaiblie et à un contexte économique incertain, la question de l’adoption de l’euro refait surface dans le débat public. Ce retour intervient au moment où l’Union européenne accueille la Bulgarie dans la zone euro, ravivant les interrogations sur l’attractivité de la monnaie unique. Longtemps écarté après le référendum de 2003, le sujet revient aujourd’hui à la faveur d’analyses économiques renouvelées et d’exemples concrets rencontrés par les entreprises, entre recherche de stabilité et attachement à la souveraineté monétaire.


Un débat historique : du référendum de 2003 au statu quo actuel
La Suède a rejoint l’Union européenne en 1995 avec l’obligation théorique d’adopter un jour l’euro. Pourtant, depuis le référendum non contraignant de 2003, au cours duquel près de 56 % des électeurs avaient rejeté la monnaie unique, la question est restée politiquement sensible. Aucun gouvernement, de droite comme de gauche, n’a souhaité rouvrir frontalement le dossier. La Suède continue d’utiliser la couronne suédoise (SEK), émise par la Sveriges Riksbank, sa banque centrale indépendante.
Comme le rappelle la Commission européenne dans son rapport de convergence de juin 2024, à terme, la Suède est officiellement tenue d’adopter l’euro. Toutefois, elle a choisi de geler le processus en refusant d’entrer dans le mécanisme de taux de change européen, une étape indispensable avant toute adoption de la monnaie unique. Malgré cela, la Commission constate que la Suède satisfait déjà plusieurs autres conditions économiques : stabilité des prix, finances publiques saines et convergence des taux d’intérêt à long terme. Plutôt que de sanctionner ou de forcer Stockholm dans ce mécanisme, Bruxelles adopte une approche « ouverte et fondée sur les règles » : elle publie des évaluations régulières et laisse les États membres progresser à leur rythme tant qu’ils ne compromettent pas la stabilité de l’euro et ne posent pas de risques macroéconomiques majeurs.
Une conjoncture économique qui relance les discussions
Ces dernières années, plusieurs facteurs ont ravivé les interrogations. La faiblesse persistante de la couronne suédoise, combinée à une inflation élevée, a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et sur les coûts des entreprises dépendantes des importations.
Dans ce contexte, des économistes et des groupes de réflexion ont remis sur la table les avantages potentiels de l’euro. Un rapport publié fin 2025 par la Swedish Free Enterprise Foundation estime ainsi que les bénéfices économiques d’une adhésion pourraient aujourd’hui dépasser les inconvénients. En effet, l’adoption de l’euro offrirait une réduction des risques de change, une baisse des coûts de transaction avec les partenaires de la zone euro et une attractivité accrue pour les investissements étrangers. Elle permettrait aussi à la Suède d’avoir une plus grande influence à Bruxelles sur le développement des marchés des capitaux européens.
Cependant, le rapport met en garde contre les risques liés aux niveaux d’endettement élevés dans certains pays de la zone euro, qui pourraient entraîner des coûts indirects pour Stockholm, ainsi que la perte de la flexibilité monétaire nationale.
L’exemple Picard
Le retrait du groupe français Picard du marché suédois illustre concrètement ces débats. Spécialisée dans les produits surgelés, l’enseigne n’a jamais réussi à s’imposer durablement en Suède. Si les raisons sont multiples, forte concurrence locale, habitudes de consommation différentes, coûts d’exploitation élevés, la question monétaire a joué un rôle aggravant. Pour une entreprise dont une partie des approvisionnements et des coûts est libellée en euros, la volatilité de la couronne suédoise a rendu la gestion financière plus complexe et la fixation des prix plus délicate. La monnaie n’a pas causé l’échec de Picard mais elle a agi comme un amplificateur de difficultés existantes.
Un débat désormais politique au Parlement
Si le sujet reste économiquement technique, il est désormais ouvertement politique. En décembre 2025, les Libéraux (Liberalerna) ont officiellement demandé au Parlement de tenir un débat spécial sur l’euro, estimant que « la Suède fait face à des choix cruciaux, à la fois économiques et en matière de politique de sécurité » et qu’il est « grand temps d’avoir un débat honnête et clair sur l’euro », depuis programmé pour le 27 janvier 2026 et inscrit à l’agenda du Parlement. Faisant partie de la coalition gouvernementale, ils poussent pour une nouvelle analyse officielle et, à terme, pour un référendum sur l’adoption de la monnaie unique.
À l’inverse, les Démocrates de Suède (Sverigedemokraterna) s’opposent fermement à toute adoption de l’euro, défendant la couronne comme un symbole de souveraineté nationale et un outil de protection économique. Les Sociaux‑démocrates (Socialdemokraterna), marqués par le traumatisme politique du référendum de 2003, se montrent prudents et ne veulent pas rouvrir un débat jugé clivant. Les Modérés (Moderaterna) et les Chrétiens‑démocrates (Kristdemokraterna) adoptent une position intermédiaire : ouverts à la discussion, ils plaident pour des études supplémentaires mais sans volonté affichée d’engager immédiatement un processus politique formel.
À ce stade, aucun consensus ne se dégage au Parlement, et bien que la question ait été officiellement portée à l’ordre du jour, le gouvernement n’a pas encore inscrit l’adoption de l’euro à son agenda politique.
Une opinion publique encore majoritairement réticente
Les responsables politiques avancent avec précaution, conscients que l’opinion publique reste largement opposée à l’abandon de la couronne. Les sondages récents indiquent qu’environ un tiers des Suédois seraient favorables à l’euro, tandis qu’une majorité continue de s’y opposer ou demeure indécise.
Cette méfiance s’explique par le souvenir des crises de la zone euro dans les années 2010, mais aussi par un attachement culturel fort à l’autonomie économique et à la capacité de la Riksbank à mener une politique monétaire indépendante.
À court terme, l’adoption de l’euro reste improbable. Mais à mesure que la Suède s’intègre davantage aux structures européennes, le débat, longtemps gelé, pourrait progressivement quitter le terrain théorique pour devenir un véritable enjeu politique national.
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