Édition internationale

SALON DU LIVRE DE GÖTEBORG – Catherine Beaunez : le militantisme par l’humour

Écrit par
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 19 mai 2016

 

C'est l'un des plus gros événements culturels de Scandinavie : depuis 1985, le salon du livre (Bokmässan) de Göteborg envahit deux étages sur 12.000 m² et regroupe pas moins de 100 000 visiteurs. Si la Hongrie était à l'honneur pour ce cru 2015, la francophonie s'est notamment illustrée par la présence de Lilian Thuram et de la dessinatrice Catherine Beaunez, que lepetitjournal.com/stockholm a le plaisir de rencontrer.

Quand le salon du livre de Göteborg ouvre ses portes, la foule se presse et se bouscule pour arpenter avec ferveur et curiosité les deux niveaux qui lui sont consacrés. C'est le rendez-vous immanquable des amoureux des livres qui feuillettent des ouvrages du monde entier, se hâtent pour rencontrer leurs auteurs favoris, et espèrent secrètement une dédicace aux détours des allées. Des littéraires, donc, mais pas seulement. En effet, ce salon est aussi une immense foire où l'on trouve un peu de tout, des chaussettes en laine traditionnelles venues des Balkans jusqu'aux prospectus de toutes les ONG, associations ou églises possibles, en passant par les accessoires de sport ou de massage, les couteaux-éplucheurs dernière génération et l'immanquable coin dégustation de produits frais ou emballés en tout genre. Ce sont pas moins de huit cent organisations et entreprises qui s'installent durant ces quatre jours, chaque année.

La Hongrie, l'Islande et la liberté d'expression à l'honneur

Cette année, les organisateurs avaient choisi de mettre en lumière la littérature hongroise et deux autres thèmes phare : la littérature islandaise et la liberté d'expression. De nombreux séminaires et conférences ont été organisés sur ces sujets, et des auteurs du monde entier ont fait le déplacement pour rencontrer leurs lecteurs. Vendredi après-midi, une manifestation en faveur d'une politique d'asile plus « humaine » vis-à-vis des réfugiés a également eu lieu.

Invitée par l'Institut Français de Suède, la dessinatrice d'humour Catherine Beaunez a participé à plusieurs discussions autour de la liberté d'expression et du féminisme. Moins d'un an après l'attentat à Charlie Hebdo, convier une dessinatrice française à ce salon d'ampleur internationale s'est posé comme un symbole fort. Ce petit bout de femme au rire communicatif a collaboré à des dizaines de journaux français (Le Monde, Le Nouvel Observateur, Causette, L'Humanité?) mais entretient avec la Suède une relation particulière. L'histoire d'amour commence en 1987, quand Catherine Beaunez apprend que son album « Mes partouzes » s'est vendu à 50.000 exemplaires en Suède, soit autant que dans la France entière ! Pour percer le mystère de ce succès, elle décide de faire ses valises et de partir en vacances à Stockholm. Elle découvre « des gens très différents, vivants et doux, et surtout peu expressifs car ils intériorisent tout ». C'est en parcourant les ?uvres du peintre Zorn qu'elle croit enfin les comprendre : « Les Suédois ont un amour presque sacré pour la nature, c'est fascinant », s'enthousiasme-t-elle. Ce voyage, elle l'a raconté dans de nombreux dessins, publiés dans le quotidien suédois Dagens Nyheter ou exposés à l'Institut suédois de Paris. Deux de ses albums sont aujourd'hui traduits en suédois.

« Le problème, c'est que les gens ont perdu la culture de lire et de comprendre le second degré »

Membre du collectif Cartooning for Peace ? notamment créé par Plantu ?, Catherine Beaunez dit avoir ressenti une forme de culpabilité et avoir été tentée par l'autocensure suite aux attentats au sein de Charlie Hebdo. « Ça a été un grand choc ; on est désormais davantage conscients de la responsabilité que l'on porte en tant que dessinateurs. Nous devons être plus forts, exercer notre métier avec plus d'intelligence, mais surtout continuer à faire rire et faire réfléchir. Le problème, c'est que les gens ont perdu la culture de lire et de comprendre le second degré ». Par exemple, le dessin du petit Aylan publié par Charlie Hebdo, où l'on voit le corps de l'enfant échoué sur la plage avec un panneau Mc Donald's en arrière-plan, a suscité l'indignation, surtout à l'étranger. Or, la dessinatrice le trouve « beau et très critique sur l'Occident. C'est vrai que la France a une tradition de la satire alors qu'à l'étranger on mise plutôt sur l'humour. Les dessinateurs français sont provocateurs. D'ailleurs Hara Kiri, l'ancêtre de Charlie Hebdo, avait pour sous-titre le "journal bête et méchant" ».

Mais pour celle qui a été maintes fois censurée pour sa vision crue de la société, le combat pour la liberté d'expression est loin d'être gagné en France. Son véritable cheval de bataille, c'est le féminisme. Seule femme ? ou presque ?à évoluer dans un milieu très masculin, Catherine Beaunez porte un regard critique sur ses collègues dessinateurs : « J'ai réalisé que le fait qu'une femme dessine des choses sexuelles était pour eux une prise de pouvoir, ce qu'ils ne pouvaient pas accepter. C'est un art difficile... même à Charlie Hebdo, le machisme est de règle ». Selon elle, trois tabous majeurs subsistent en France : la religion, le sexe vu par les femmes et le féminisme. Elle dénonce aussi l'hypocrisie des éditeurs français : « Pour mon album "Mes partouzes", on m'a demandé de changé la couverture : la femme devait avoir les bras croisés sur le lit et non se masturber. Le cru de la vie choque l'audience. » Dessinatrice engagée, Catherine Beaunez fait également partie du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme qui réunit 160 femmes scénaristes, dessinatrices et coloristes. Mais si les rapports hommes-femmes la font beaucoup sourire et réfléchir, son thème de prédilection reste l'autodérision : « Rire de moi et de mes travers, c'est très libérateur », confie-t-elle avec malice.

Outre Catherine Beaunez, d'autres présences ont fait rayonner la francophonie lors de ce 20ème salon du livre de Göteborg, comme l'illustratrice franco-italienne Béatrice Alemagna, ou le footballeur français Lilian Thuram, qui a donné des conférences sur la lutte contre la xénophobie et sur son livre Mes étoiles noires, dans lequel il dresse le portrait de personnalités noires « de Lucy à Barack Obama ». Le journaliste suédois Magnus Falkehed, correspondant à Paris du quotidien Dagens Nyheter, a lui participé à plusieurs échanges sur les risques encourus par sa profession dans certaines régions du monde, ayant été otage en Syrie pendant une quarantaine de jours.

Plus d'informations

Site internet de Bokmässan

Site internet de l'Institut Français de Suède

Site internet de Catherine Beaunez

Photos copyright MJD et Catherine Beaunez 

 

Marie-Jeanne DELEPAUL lepetitjournal.com/stockholm Lundi 28 septembre 2015

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos