À l’occasion de la sortie suédoise, ce 21 août, du film l’Étranger, la nouvelle adaptation signée François Ozon du chef-d’œuvre d’Albert Camus, Le Petit Journal Stockholm vous partage l’interview réalisée avec l’actrice Rebecca Marder, incarnant Marie Cardona.


Nous l’avions rencontrée au dernier Festival international du film de Stockholm, où le long-métrage a été projeté en novembre 2025. Rebecca évoque ce rôle à contre-courant, le défi de donner chair à un personnage souvent réduit à une silhouette dans le roman, et sa collaboration complice avec le réalisateur. Entre réflexions sur l’absurde, féminité réinventée et expériences de tournage, l’actrice se livre sans filtre sur ce projet qui marque une étape majeure de sa carrière.
Le Petit Journal : Est-ce votre première visite en Suède ?
Rebecca Marder : Je viens pour la première fois. J'ai fait partie pendant sept ans de la troupe de la Comédie-Française à Paris. J'avais joué Fanny et Alexandre de Bergman il y a déjà six ans. Depuis cette expérience, je rêvais de venir en Suède et de comprendre ce que j'avais joué pendant trois ans. Je n'en ai jamais eu l'occasion. J'ai profité de venir pour le film pour découvrir. C'est magnifique.
Pourriez-vous nous parler brièvement du film afin d’inciter nos lecteurs à venir le voir?
C'est une adaptation de L'étranger de Camus. C'est le livre français le plus vendu dans le monde après Le Petit Prince. Il est traduit en népalais, en bengali. C'est un livre assez universel. En France, on le lit au collège, au lycée. J'en avais une lecture assez adolescente. Il m'en restait des souvenirs très sensoriels, très charnels mais je n'avais pas tout compris - et d'ailleurs, je ne pense pas avoir tout compris aujourd'hui non plus. Comme les chefs-d'œuvre, c'est un livre qui nous échappe et qui nous restitue à nous-mêmes.
Pour inciter les gens, je dirais que le cinéma permet parfois de démocratiser certains ouvrages. Je pense que c'était à la fois un pari très osé et, en même temps, très fort d'adapter ça au cinéma. Comme c'est une lecture assez ardue qu'on donne à des adolescents, c'était un pari osé. Ozon a ajouté des choses qui n'existaient pas. Il a donné une autre dimension au personnage féminin. Il a rajouté deux scènes qui n'existent pas dans le roman (lors du procès puis à la fin du film). Il a vraiment réussi à relever ce pari parce que le film est à la fois très beau cinématographiquement, le noir et blanc, l'image qui est sublime mais c'est très fidèle.
C'est un film qui est un peu hors norme.
Il donne son point de vue aussi avec les quatre-vingts ans d'avance qu'il a sur le moment où paraît le roman et tout ce qui se passe entre-temps. Il y a un regard qui est le regard d'aujourd'hui mais je trouve que c'est fidèle dans le sens où, quand on va voir le film, on ressort à la fois rempli de toute cette beauté, parce que cinématographiquement, c'est fort, c'est radical, il y a un vrai parti pris et en même temps, avec les mêmes vides et mêmes questionnements qu'à la lecture.
Je trouve qu'aujourd'hui ça fait du bien de voir des films qui ne prennent pas les spectateurs pour des idiots. Je trouve que c'est un film qui est un peu hors norme et qui est important dans ce qu'il raconte, parce que de toute façon, Camus est toujours de circonstance et l'absurde on nage en plein dedans.
C'est quand même un auteur qui prône des valeurs de démocratie, contre les extrêmes. Je pense que c'est un livre et un film qui nous questionnent, qui nous échappent. Je pense que L'Étranger peut se lire à tous les âges de la vie et offrir des clés. J'ai l'impression qu'il aide à vivre ce livre.
Pourriez-vous nous parler de votre collaboration avec Ozon ?
On avait déjà tourné un film ensemble, Mon crime, qui était adapté cette fois-ci d'une pièce de théâtre assez mineure, moins connue. Ce sont deux expériences très différentes. Dans Mon crime, je jouais une avocate féministe, plutôt un rôle de femme plus intellectuelle. Dans l'adaptation de L'étranger, je joue une figure de l'amour, de la femme, un rôle beaucoup plus sensuel, charnel. Il ne m'avait jamais été encore donné l'occasion d'incarner ça. J'ai plus l'habitude, mais c'est une chance, de me voir offrir des rôles de femme, prise avec leur destin, des avocates, des politiciennes, des scientifiques. C’est comme si François m'avait offert un corps. J'étais très heureuse de pouvoir incarner ça.
En même temps, c'était particulier parce que pendant un mois et demi, je jouais aussi avec Benjamin Voisin, qui joue Meursault et qui, lui, est complètement déconnecté de ses émotions et qui doit en faire le moins possible. C'est quelqu'un qui ne ment pas, qui ne joue pas les jeux de la société, mais qui est presque complètement déconnecté. Il fallait que je sois à son opposé. Il fallait que je représente la vie puisqu'elle est décrite dans le livre comme la flamme du désir, la lumière, le soleil, là où lui est beaucoup plus taciturne. C'était très intéressant mais il fallait trouver une autre dimension au personnage.
Dans le livre, tout comme Meursault n'a pas de prénom, Marie est décrite dans sa physicalité mais elle est très peu décrite. Il fallait imaginer d'autres choses. Avec François [Ozon], on s'est imaginé que c'était une femme moderne, très en avance sur son temps, puisque pour l'époque elle se donne avant le mariage. Elle prend aussi du plaisir. Elle travaille. Il fallait lui donner cette vie malgré le côté pas très rassurant de son partenaire.
Comment êtes-vous préparée à ce nouveau rôle ?
Je me suis préparée avec François. Il y avait une certaine pression parce qu'il y a autant de lecteurs de L'étranger que de réalisateurs potentiels. Tout le monde a son idée de Meursault. C'est l'anti-héros. C'est le contraire de ce qu'on donne, par exemple, en école de cinéma, en cours de scénario.
La pression, c'était de se dire c'est nos visages qui vont être plaqués sur un des romans les plus connus de la littérature française. On a répété avec François, on a fait quelques lectures. C'était plus une plongée dans Camus. Je me suis sentie très privilégiée de pouvoir passer un mois et demi comme ça avec Camus. C'était une joie de pouvoir se replonger dans Camus.
Quel était, à part celui-ci, votre plus gros challenge sur ce film, en tant qu'actrice ?
C'est la première fois que je tournais des scènes d'intimité. J'étais en totale confiance et je savais, comme elles existent dans le roman, qu'elles sont nécessaires au récit. J'étais en totale confiance parce que c'est François qui a un regard très pudique. C'était en noir et blanc donc on est vraiment magnifiés dans ce film.
On a tourné en très peu de temps, en avril et mai, à Tanger. L'eau était très, très froide. Dans cette scène mythique des bains qui est décrite dans le livre, qu'on tourne dans une reconstitution des bains d'Alger mais donc dans la mer à Tanger, heureusement que le film est en noir et blanc, parce que sinon nos corps étaient bleus.
Y a-t-il une autre anecdote que vous aimeriez partager ?
J'ai adoré la ville de Tanger, c'était cosmique, un peu comme une ville.
Est-ce qu'il y a quelque chose que vous souhaiteriez vraiment appuyer, un message à faire passer ?
Oui, je pense que j'aimerais appuyer le fait que j'espère que les gens verront le film en salles. Je pense qu'aujourd'hui, en tout cas en France, les gens vont au cinéma pour vivre des expériences sensorielles. Je trouve que ce film, il est vraiment physique parce qu'il a une temporalité assez étrange. Je trouve que le film parle de ça aussi, de ce que c'est que de jouer ou de ne pas jouer le jeu de la société.
Aujourd'hui, on a tellement tendance à s'attacher plus au contenant qu'au contenu que je trouve que ce genre de films et de récits sont importants et font du bien. J'espère que vous allez aimer ce film, qu’il vous donnera envie de relire ou de découvrir le livre. Vive Camus et la liberté, la révolte !
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