Dans l'une des métropoles les plus denses du monde, une faune surprenante résiste, s'adapte, et même, prospère. Bienvenue à Singapour, avec ses 6 millions d'habitants et 730 kilomètres carrés de béton, son hub financier qui côtoie un laboratoire d’orchidées et sa forêt tropicale qui abrite des milliers d'espèces animales. Lepetitjournal.com vous fait le portrait d'une biodiversité exemplaire.


À Singapour, les gratte-ciel ne sont pas les seuls à occuper le paysage. Crocodiles dans les mangroves, pythons dans les jardins, loutres le long des cours d’eau… La cité-État abrite une faune sauvage étonnamment riche, malgré des décennies d’urbanisation.
Quels animaux vivent encore sur l’île, où peut-on les observer et quelles espèces sont menacées ?

Un inventaire à Singapour qui donne le vertige
Singapour compte plus de 40 000 organismes non microbiens recensés, ce qui, pour une île de la taille d'une agglomération française moyenne, est tout à fait remarquable.
On y dénombre environ 80 espèces de mammifères, dont 45 espèces de chauves-souris et trois espèces de primates non humains.
Du côté des oiseaux, plus de 400 espèces ont été observées sur l'île, dont une bonne part de migrateurs qui font escale dans les zones humides lors de leurs longues traversées entre l'Asie du Nord et l'Australie.
Les reptiles, les amphibiens, les insectes et la faune marine complètent un tableau d'une richesse inattendue. La base de données nationale de biodiversité recense à ce jour près de 8 000 espèces, un chiffre en constante augmentation à mesure que les chercheurs découvrent de nouveaux spécimens dans les recoins encore vierges de l'île.

Une forêt singapourienne disparue en deux siècles
Pour comprendre la faune singapourienne d'aujourd'hui, il faut remonter à l'arrivée de Sir Stamford Raffles en 1819. Lorsque Singapour a été fondée, la végétation dominante était une forêt couvrant plus de 440 km² sur les 540 km² de superficie terrestre totale.
Depuis, presque toute cette forêt primaire a été défrichée et moins de 1% en subsiste aujourd'hui.
La déforestation massive liée à la culture du gambier, du poivre et au développement urbain accéléré qui a suivi au XXe siècle, a entraîné des extinctions locales importantes.
On estime qu'il y a eu une perte de 95% des habitats naturels de Singapour au cours des 180 dernières années, entraînant l'extinction locale de nombreuses espèces de poissons d'eau douce, d'oiseaux et de gros mammifères.
Pourtant, Singapour reste un carrefour biogéographique exceptionnel, situé au cœur d’une des zones à la plus haute biodiversité de la planète.
Les espèces qui y subsistent ou qui y sont revenues l'ont fait grâce à des couloirs migratoires naturels depuis la péninsule malaise, à des politiques de conservation tardives mais déterminées, et parfois par simple adaptation.

Singapour : qui vit ici ou s’y est installé ?
La faune singapourienne peut se diviser en trois grandes catégories.
D'abord, les espèces natives qui ont survécu à la transformation radicale du paysage : les macaques crabiers, les varans malais, les pythons réticulés et les nombreuses espèces de chauves-souris frugivores. Ces animaux se retrouvent dans toute l'Asie du Sud-Est continentale et insulaire (Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Philippines).
Ensuite, des espèces revenues après quasi-extinction locale, comme les loutres à pelage lisse, les calaos pie ou encore les cerfs sambar. Ces derniers ont recolonisé la réserve forestière de Central Catchment après s'être échappés du zoo dans les années 1970.
Enfin, quelques espèces quasi endémiques ou rarissimes hors de Singapour : le skink des marais de Temasek, de seulement 8cm de long, découvert récemment et portant le nom malais de l'île avant la colonisation, ou encore la grenouille de Subaraj, nommée en hommage au naturaliste singapourien Subaraj Rajathurai.
Ces petits êtres constituent l'ADN le plus précieux de la biodiversité locale.
Pour en savoir plus, explorez ce site de référence sur la biodiversité singapourienne.

Les facteurs de la résilience animale à Singapour
Comment la faune survit-elle dans l'une des métropoles les plus denses du monde ? La réponse tient en grande partie à une politique urbaine singulière.
Depuis le plan Garden City lancé par Lee Kuan Yew en 1967 — motivé à l'époque davantage par le tourisme que par l'écologie —, Singapour a systématiquement intégré le végétal dans son tissu urbain. Les initiatives successives — ABC Waters en 2009, City in a Garden en 2011 et City in nature qui fait partir du Singapore Green Plan 2030 — ont transformé les rivières autrefois polluées en corridors écologiques fonctionnels, reliant entre elles les réserves naturelles.
Le réseau de plus de 300 km de park connectors qui relient les parcs entre eux, joue un rôle crucial : il permet aux animaux de circuler sans traverser d'autoroutes.
La température moyenne entre 24°C et 34°C et les précipitations annuelles de 2 300 mm créent des conditions idéales pour une faune tropicale exigeante. Et l'interdiction formelle de nourrir la faune sauvage (sanctionnée par une amende) préserve les comportements naturels des espèces.

Mais où les croiser à Singapour ?
Les lieux incontournables pour observer la faune sont bien connus des initiés. La réserve naturelle de Sungei Buloh est le paradis des ornithologues : sept espèces différentes d'oiseaux migrateurs notables y sont régulièrement recensées dans l'écosystème de la mangrove.
Les photographes viennent faire leurs clichés dès le petit matin. On y repère aussi des crocodiles dont la présence tranquille est plutôt l’objet d’excitation des familles en promenade dominicale.
La réserve de Bukit Timah, l'une des dernières forêts primaires préservées, abrite les macaques, les colugos malais, ces étranges lémuriens volants aux ailes de chauve-souris, et de nombreux reptiles forestiers.

Les zones côtières près de l’aéroport — Changi, Pulau Ubin, Pulau Tekong — offrent les meilleures chances d'apercevoir les dugongs, mammifères marins proches des lamantins, malheureusement classés en danger critique d'extinction à Singapour car victimes de la chasse, des filets de pêche et de la dégradation des herbiers marins.
Autres habitats classiques : le Jardin botanique, qui est devenu un territoire officieux de la famille de loutres de Bishan, et le MacRitchie Reservoir, qui sert de terrain de jeu aux varans, aux macaques et aux hérons.
A Singapour, les espèces à respecter de loin
Singapour est loin d'être une terre bienveillante pour l'imprudent. Les pythons réticulés, les plus longs serpents du monde avec des longueurs atteignant 5 mètres à Singapour, sont régulièrement capturés dans les égouts ou les jardins des HDB.
La vipère de Wagler, au corps tacheté vert, jaune et noir, attend patiemment sur les branches basses dans les mangroves. Le cobra royal rôde dans les réserves forestières, rare mais redoutable.

Les varans malais, quant à eux, ont une réputation de délinquants opportunistes : ils s'invitent dans les marchés aux poissons et n'hésitent pas à renverser les étals.
Les sangliers sauvages, pouvant peser jusqu'à 100 kg et vivant plus de 20 ans, s'aventurent dans les quartiers résidentiels proches des forêts et peuvent devenir agressifs lorsqu'on s'approche de leurs petits.
Quant aux macaques, dont on dénombrait plus de 2 000 individus dans un recensement de 2015, ils sont connus pour s'introduire dans les appartements, forçant les balcons avec une habileté déconcertante.

À Singapour, des espèces en voie de disparition…
Le bilan des extinctions est douloureux. Une étude de l'Université nationale de Singapour publiée en 2023 dans la revue PNAS, compilant plus de 50 000 enregistrements sur deux siècles et dix grands groupes taxonomiques, estime que Singapour a perdu 37% de ses espèces depuis 1819.
Ce chiffre est néanmoins deux fois inférieur aux estimations précédentes car des méthodes statistiques plus fines permettent aujourd’hui de prendre en compte les "extinctions dans l'ombre", à savoir les espèces disparues avant d'être découvertes.
Le tigre de Malaisie, une espèce native du territoire, a été chassé jusqu'au dernier individu à Singapour au début du XXe siècle. Les géants forestiers que sont le tapir malais, le rhinocéros de Sumatra ou le gaur, appartiennent désormais aux archives des naturalistes victoriens.

Aujourd'hui, le pangolin malais figure parmi les espèces les plus menacées. Braconné pour ses écailles à travers tout le continent asiatique, il survit en petit nombre dans les réserves forestières et fait l'objet d'efforts de conservation intensifs.
Selon WWF, le bulbul à tête blanche, dont Singapour est désormais l'un des derniers bastions mondiaux, a été décimé par le commerce illégal des oiseaux chanteurs à travers l'Asie du Sud-Est.

Qui sont les acteurs de la préservation de la faune à Singapour ?
La conservation de la faune à Singapour repose sur un réseau institutionnel dense.
NParks gère les quatre réserves naturelles protégées — Bukit Timah, Central Catchment, Sungei Buloh et Labrador — qui couvrent 5% du territoire national. L'Animal & Veterinary Service (AVS) gère les signalements d'animaux blessés ou en détresse via un centre d'appel actif 24 heures/24.
L'ONG Animal Concerns Research and Education Society (ACRES) intervient sur le terrain pour les sauvetages d'urgence. Le Singapore Red Data Book, publié pour la première fois en 1994, recense le statut de conservation national de l'ensemble des espèces animales, végétales et fongiques de l'île.
Au niveau politique, le Singapore Green Plan 2030 engage le gouvernement à porter à 50% la superficie des espaces verts accessibles en 30 minutes depuis n'importe quel logement, tout en doublant les zones protégées marines.
Le concept de City in Nature qu’il véhicule vise ainsi à intégrer la biodiversité comme composante centrale du développement urbain, et non comme concession périphérique.

L'animal préféré des Singapouriens…
Si vous demandez à un Singapourien quel est son animal fétiche, la réponse fuse sans hésitation : la loutre !
En 2016, invités à voter pour la mascotte des célébrations de la fête nationale, les citoyens ont majoritairement plébiscité la loutre. Cet animal sympathique est devenu le symbole vivant d'une ville réconciliée avec son environnement. Des familles entières ont leurs noms propres inspirés des quartiers qu’elles peuplent : la famille Bishan, la famille Marina Bay...
Après la campagne de dépollution des rivières lancée en 1977, les loutres, disparues des eaux singapouriennes, ont commencé à revenir d'elles-mêmes, dans les années 1990, depuis la péninsule malaise, en traversant le détroit de Johor à la nage.
On dénombre aujourd'hui environ 170 loutres à pelage lisse sur l'ensemble de l'île, réparties en familles dont les déplacements sont suivis par les naturalistes de la ville, comme l’indique le National geographic. Leur retour incarne, mieux que n'importe quel discours gouvernemental, la réussite réelle d'une politique environnementale cohérente.

Quand la faune s’immisce dans le langage singapourien
La présence animale a naturellement infiltré le langage local. En Singlish, traiter quelqu'un de "monkey" désigne un individu malicieux, en particulier les enfants. "Kena monitor lizard" (se faire avoir comme un varan) signifie être piégé.
L'expression "otter family" a pris, elle, une connotation affective et presque patriotique pour désigner un groupe soudé et débrouillard.
Et il y a la vieille blague sur le crocodile : "In Singapore, even the crocodile must queue." Le pays de la file d'attente disciplinée n'épargne personne, pas même les reptiles de deux mètres !
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