ECOTOURISME - Kathy Xu, créatrice de Dorsal Effect

Par Lepetitjournal Singapour | Publié le 02/06/2014 à 16:10 | Mis à jour le 03/06/2014 à 03:44

A 30 ans, la jeune Singapourienne Kathy Xu a envoyé valser sa carrière d'enseignante pour créer Dorsal effect, un projet étonnant d'éco-tourisme à Lombok qui vise à convaincre les pêcheurs qu'ils peuvent gagner leur vie en protégeant les requins plutôt qu'en les tuant.

Kathy Xu Dorsal effect SingapourKathy Xu s'est prise de passion pour les requins à l'occasion d'une plongée au large de l'Australie. Une plongée parmi tant d'autres, où elle s'est soudain retrouvée nageant à coté d'un jeune requin baleine. L'image l'a frappée : celle d'un animal majestueux, impressionnant par sa taille, et cependant si petit et vulnérable au regard de l'immensité de l'océan.

Imaginez le choc de cette passionnée des squales arpentant le grand marché des requins à Lombok. On lui avait dit que c'était là qu'il fallait commencer. Elle y était allée et avait découvert ces superbes squales au profil fuselé gisant lamentablement à terre, trainés sur le béton puis découpés, l'un après l'autre, à la hachette. D'abord l'aileron, puis les nageoires, puis la queue. Terrifiant spectacle que celui de ses rois de la mer, dépecés à la va vite, dans un contraste, hélas très photographique, de ciment gris, de sang et de lumière. Courageuse, la jeune femme s'est attardée sur les lieux. Elle a engagé le dialogue avec les pêcheurs, cherchant à comprendre, laissant de coté l'émotion, pour assembler au contraire, une à une, toutes les pièces du puzzle, et en faire surgir non pas "la solution", ce qui eût été aussi vain que présomptueux, mais au moins une piste d'action, modeste, concrète et durable.

A Singapour, comme militante au sein de l'association Shark Savers, la jeune enseignante en histoire et anglais était engagée dans ce qu'elle savait faire le mieux : témoigner auprès des élèves, dans les écoles, de la beauté majestueuse des requins ; bousculer les idées reçues, qui associent, dans l'imaginaire collectif, les grands squales au danger ; attirer  enfin l'attention sur les massacres qui s'opèrent pour les plaisirs du palais des amateurs de nageoires caudales. 100 millions de requins tués chaque année pour satisfaire l'appétit de quelques uns, qui, dans un grand effet de cuillère, aiment à offrir des ailerons de requins à leurs hôtes. Mais rapidement, ce type d'engagement ne lui paraît plus suffisant. "J'avais le sentiment, confie Kathy Xu, d'être moi-même hypocrite : je parlais beaucoup, mais que faisais-je de manière concrète ?"

Et si je vous apportais une activité... ?

Vole donc la carrière d'enseignante ! Au grand dam de ses parents, Kathy décide de se lancer à fond dans un projet d'éco-tourisme à Lombok. Sur place elle gagne la confiance des pêcheurs à force d'écoute et de patience. "Si je vous apportais une activité, leur propose-t-elle, qui vous permettrait de gagner votre vie autrement qu'en attrapant des requins, seriez-vous prêts à changer de métier ?" "Pourquoi pas lui, répondent certains, pourvu que cela ne nous éloigne pas de l'Océan."

La vie desdits pêcheurs, on le devine, n'a rien de facile, ni de très luxueux. C'est une vie où l'on cotoie souvent le danger, où l'on part des 20 jours en mer dans des embarcations fuselées, pour un maigre salaire. "Sur un bateau, précise Kathy Xu, embarquent 5 pêcheurs, y compris le propriétaire du bateau. La préparation de l'embarcation, le plein de carburant… est coûteuse : près de 1000 $. Quand les conditions sont favorables et que la pêche est bonne, les requins vendus représentent tout au plus un bénéfice de 500 $ par rapport aux frais engagés. Un bénéfice qu'il faut encore partager entre les 5 pêcheurs".

L'idée de Kathy Xu ? Proposer auxdits pêcheurs d'emmener des groupes de touristes dans des tours permettant de conjuguer plaisir de la mer et découverte de son écosystème. Des virées qui passent par le marché de Lombok, mais ne tournent pas nécessairement ensuite autour des requins – il faudrait, précise-t-elle, aller les chercher trop loin des côtes. Le succès de ces tours apporte cependant la démonstration, chaque fois plus pertinente et convaincante, qu'il existe pour les pêcheurs, une autre manière de gagner leur vie que celle de partir loin, longtemps et dangereusement, chasser le requin.

The dorsal effect

A ce jour, Kathy a réussi à organiser 8 tours de ce type. Une belle réalisation après seulement un an de fonctionnement. Elle a créé une entreprise – Dorsal effect – en business social. Elle s'attache désormais à patiemment promouvoir le modèle et à l'ancrer sur place, dans le village de Tanjong Luar. En fonction des résultats, encore difficiles à mesurer à ce stade, elle prévoit éventuellement d'exporter le modèle dans d'autres îles ou pays du continent asiatique.

Est-elle représentative des Singapouriens de sa génération ou bien fait-elle partie d'une espèce à part ? – "Je suis probablement un peu à part, concède-t-elle, mais la vie ne consiste pas seulement à être payée à la fin du mois. Je pense que la vie est plus grande que la stabilité".  

Se voit-elle mener ce projet dans la durée ? "Pourquoi pas, lance–t-elle, c'est le projet de toute une vie". Pour l'heure, elle vit des cours de soutien qu'elle donne aux jeunes singapouriens. Peut-être son entreprise d'éco-tourisme lui donnera-t-elle demain les moyens de vivre de son engagement et de sa passion pour les requins.

Bertrand Fouquoire (www.lepetitjournal.com/singapour) mardi 3 juin 2014

The Dorsal effect

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